Stéroïdes, antidouleurs, compléments : Le sport “sous produit” sous la loupe des chercheurs

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L’Inserm révèle les résultats de la première expertise collective consacrée au dopage en s’appuyant sur quelque 3 800 articles scientifiques. “Ce phénomène dépasse désormais le cadre du sport de haut niveau et concerne une population bien plus large”, a dit Didier Samuel, PDG.

À quelques semaines des controversés Enhanced Games, “compétition” où les sportifs peuvent se doper à l’envi avec des produits interdits, le 24 mai, à Las Vegas, aux USA (tout athlète français qui y participe sera sanctionné), l’Inserm vient de révéler le panorama du dopage chez les sportifs de haut niveau soumis à une forte pression de la performance à tout crin, y compris chez les amateurs souvent moins informés des risques pour la santé.

Comment ? En passant au crible quelque 3 800 articles scientifiques de ces dix dernières années, les 12 scientifiques qui ont travaillé sur cette synthèse demandent d’en faire “un enjeu de vigilance et d’action” de la part des pouvoirs publics. Surtout que “la promotion des substances dopantes ou de compléments alimentaires sur les réseaux sociaux, leur accès facilité sur les plateformes en ligne, leur utilisation croissante par des jeunes et les adeptes de salles de sport et de fitness montrent que ce phénomène dépasse désormais le cadre du sport de haut niveau et concerne une population bien plus large”, a résumé Didier Samuel, PDG de l’Inserm, à l’heure où la France, après les JO de Paris, raffermit ses filières sportives.

Stéroïdes anabolisants, cocaïne, diurétiques…

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Premier constat, les stéroïdes anabolisants (pour augmenter la masse et la puissance musculaire) sont les plus utilisés : dans 45 % des cas détectés, suivis par des stimulants (amphétamines, cocaïne…), des diurétiques et des agents masquants. La prévalence globale du dopage dans le sport de haut niveau serait inférieure à 5 %. Selon l’Agence mondiale antidopage (AMA), le taux de violation des règles serait, quant à lui, inférieur à 1 % et concernerait principalement les sports dits de force : boxe, lutte, haltérophilie… (1)

C’est un chiffre concernant les cas officiellement détectés et sanctionnés, sans doute très loin de la réalité. Parce qu’il est très difficile d’établir une prévalence fiable : “Les données sont très hétérogènes et concernent que le sport de haut niveau. Les études se basent souvent sur le spectre des tests de l’Agence mondiale antidopage (AMA), ce qui n’illustre que de façon très parcellaire la question du dopage”, a ainsi précisé Maryse Lapeyre-Mestre, médecin, pharmacologue et responsable du centre d’addictovigilance de Toulouse.

D’une fédération à l’autre, pas la même volonté de contrôles

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Autre difficulté pour cerner le problème, d’une fédération à une autre, la lutte antidopage ne connaît pas la même intensité. Athlétisme ou cyclisme contrôlent beaucoup. A l’inverse, les sports collectifs sont “moins regardants”. Comparaison qui vaut entre pays : la France a réalisé deux fois plus de contrôles que les USA alors qu’elle compte cinq fois moins d’habitants.

Enfin, la méta-étude de l’Inserm porte au-delà de la notion pure de dopage – avoir recours à des substances ou méthodes interdites avec deux critères : la volonté d’améliorer ses performances et le risque pour la santé du sportif, auxquels l’Inserm ajoute tout ce qui est contraire “à l’esprit sportif”. Élargissant son champ d’étude “aux pratiques dopantes”.

Le sportif amateur également concerné

Dans le milieu amateur, on aurait aussi recours au dopage : la méta-étude révèle que la consommation de ces substances interdites concernerait entre 2 % et 39 % des sportifs. Ces produits peuvent avoir des conséquences graves pour la santé. Avec des effets documentés sur le foie, muscles, vieillissement accéléré du cerveau, et même des risques d’addiction. Jusqu’à, à forte dose, des comportements violents.

Usage très répandu des antidouleurs

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À l’heure de la bigorexie, la dépendance au sport, comme Dis-Leur vous l’a expliqué ICI, ce très intéressant rapport pointe également l’usage ultra-répandu des antidouleurs. Notamment dans les sports d’endurance comme les ultra-trails (entre 20 % et 60 % des participants concernés). De quoi amortir la douleur, donc mais aussi améliorer la récupération. Les plus courants contiennent du paracétamol, ibuprofène ou kétoprofène, dont certains s’achètent sans ordonnance.

Ce n’est pas certes du dopage au sens strict mais la banalisation de ces molécules interpellent les auteurs de cette étude de l’Inserm, surtout quand les posologies sont largement supérieures aux recommandations. “Chez les jeunes sportifs et dans le football professionnels, écrivent les auteurs, les taux dépassent les 50 %. Dans les sports d’endurance, la consommation tend à augmenter avec la durée ou la longueur des épreuves : de 3 % pour les semi-marathons à plus de 60 % lors des courses de plus de 100 kilomètres.” 

Compléments alimentaires et risques pour la santé

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Les scientifiques s’arrêtent également sur la nébuleuse des compléments alimentaires qui peuvent contenir tout et n’importe quoi et aux effets bénéfiques supposés : vitamines, minéraux, protéines, acides aminés, plantes… Eh bien plus de 60 % des sportifs y auraient recours, sans forcément y voir une volonté de rendre leurs performances meilleures.

Certes, ces produits sont soumis à un certain contrôle, fixé par décret mais ils ne sont pas autant contrôlés que des médicaments. Et des compléments alimentaires peuvent en théorie contenir des produits dopants qui échappent à toute réglementation, entre 10 % et 30 %… Avec des risques sanitaires massifs : hépatiques, fertilité, santé mentale, cardiomyopathies…

Long cheminement vers le dopage

Reste, indique encore cette étude inédite que l’athlète professionnel ne tombe pas comme ça du jour au lendemain dans le dopage. Pas sur un coup de tête. Il suit le plus souvent un cheminement qui inclut précarité financière, pépins physiques, évidemment de mauvaises influences de son entourage, fragilité psychologique… Qui l’amènent à prendre davantage de risques. En cela, les complément alimentaires  sont considérés comme l’une des portes d’entrée pour les amateurs vers le dopage. On estime que 60 % des sportifs en consomment.

L’Inserm avait déjà publié des études fort intéressantes sur les pesticides et même la consommation de cocaïne, comme Dis-Leur vous l’a expliqué ICI.

Olivier SCHLAMA

  • (1) Impossible de réduire le dopage à un pourcentage universel. Les données issues des contrôles antidopage tournent traditionnellement autour de 1 % à 2 % de tests positifs. Mais les chiffres, dit l’Inserm, sont trompeurs, reflétant le nombre d’échantillons, pas le nombre d’individus. Un sportif de haut niveau peut ainsi apparaître dix fois dans ces stats. En plus les contrôles sont concentrés sur certaines disciplines (cyclisme et athlétisme, notamment) et quasiment inexistants sur d’autres. Le passeport biologique suggère, lui, des taux plus élevés : entre 15 % et 18 % de profils biologiques anormaux (sans pour autant affirme qu’il s’agit de dopage).

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