Livre-choc : « La pandémie ne fait que révéler l’absence de politique culturelle »

Joe Jackson au théâtre de la Mer dans le cadre de Jazz à Sète, en 2019. Photo : Olivier SCHLAMA

Juriste, ex-universitaire à Toulouse, conseiller régional, Serge Regourd préside Occitanie Livre et Lecture et la commission culture au conseil régional. Il sort un livre aujourd’hui, SOS Culture, qui décrypte les raisons « de l’absence d’une vraie politique culturelle que la pandémie ne fait que révéler ». Il met au jour, sans concession, des dérives : de l’absence de politique culturelle dès le plus jeune âge à la logique de « guichet » jusqu’à l’emprise de la technocratie…

Pourquoi ce livre, SOS Culture, sur « l’inessentiel » ?

Ce qu’a révélé la pandémie, comme toutes les crises, c’est une mise au jour des problèmes structurels qui ne sont pas apparus de manière manifeste à tout le monde au cours des années récentes et la qualification d’activités « essentielles » et en creux de non essentielles, dont fait partie la culture, est une forme de révélation. Ce qui m’a intéressé c’est comment une crise conjoncturelle permet de poser des questions de fond que la pandémie ne fait que révéler.

À qui s’adresse-t-il ?

Aux gens de culture. Aux politiques. Pour leur dire : il faut réfléchir, pour qu’ils soient véritablement profilés pour cela. Je crois toujours à la question des qualités individuelles.

Vous invoquez deux anciens ministres de la Culture, Lang et Malraux ; n’allez-vous pas passer pour un papy de la culture…?

J’assume. J’aimerais qu’on me dise pourquoi Roselyne Bachelot a été choisie comme ministre de la Culture ? Elle était quoi ? Chroniqueuse dans l’émission TV les Grosses têtes, au même titre que Jean-Marie Bigard. On ne peut pas devenir ainsi ministre de la Culture ! C’est un problème de symbole, de représentation. Dans ce livre je mets en cause des politiques mais aussi beaucoup d’artistes qui n’ont aucune conscience politique et qui ne se sont jamais intéressés à autre chose qu’à leur pré carré. Ces artistes qui souffrent se sont-ils préoccupés de l’avenir du service public de santé ? S’ils sont dans la difficulté c’est que l’on a foutu en l’air des hôpitaux et que l’on ne veut pas saturer les établissements de soins avec le covid ; on a supprimé 69 000 lits entre 2003 et 2017. Mais qui s’en est offusqué ?

Le sort qui est fait à la culture aujourd’hui est lié à des choix politiques plus larges, notamment la place des services publics par rapport à la régulation marchande »

La compréhension est politique. Le sort qui est fait à la culture aujourd’hui est lié à des choix politiques plus larges, notamment la place des services publics par rapport à la régulation marchande. Or – moi qui ait écrit un Que Sais-Je sur l’exception culturelle française et à l’époque expert auprès du gouvernement – la notion même d’exception culturelle a eu des vertus.

Mais elle est piégée. Parce que si ça veut dire : on fait une exception pour la culture et on livre tout le reste au marché, cela ne peut pas fonctionner. Pourquoi ? Parce que tout est interconnecté. Les USA sont cohérents ; ils font des productions hollywoodiennes. Bien. Mais si vous saviez le nombre d’oeuvres cinématographiques financées en France qui ne verront pas de public, elles seraient menacées si on suivait cette logique. La culture ne peut pas se sauver toute seule.

Vous introduisez votre livre avec la scène surréaliste du film de Jeuland…(1)

Exactement. C’est un bon raccourci.

Il n’y a pas de vraie politique culturelle en France, dites-vous…? Vous citez l’école, l’université, la TV…

Une résidence d’artiste, c’est une parenthèse bénéfique, hors notation et exercices, et qui apportent un bol d’air. Y émerge « l’idée de tous les possibles », explique Frédérique Chevé, qui intervenait à l’école Eugénie-Cotton, à Sète. Photo : Olivier SCHLAMA

Cette scène de Jeuland est un formidable résumé. Parce qu’au lieu de mettre en avant un certain nombre de principes, de finalités, d’objectifs, que fait le président de la République de l’époque ? Dire à sa ministre de la Culture qui n’est pas configurée pour ça qu’elle aille rencontrer Jack Lang qui lui donnera des idées et qu’elle aille tous les soirs voir des spectacles pour dire aux artistes « que tu les aimes », c’est de la pure démagogie. Ce qu’on attend d’un politique c’est qu’il fixe un cadre pas qu’il aille dire de manière indifférenciée vous êtes beaux, gentils, comme il le ferait aux acteurs économiques. C’est de la politique au sens politicien. C’est pathétique. Ça révèle depuis très longtemps on n’a plus ce que l’on appelait un « référentiel » des politiques culturelles. L’un des modèles, c’est Malraux avec la démocratisation culturelle. Pour s’adresser au plus grand nombre et accéder aux plus grandes oeuvres.

À défaut de ne pas pouvoir faire en sorte que ce qui est culturel devienne populaire, on se résout à faire que ce qui est populaire devienne culturel »

Or, depuis, il y a eu une captation de la culture par les classes moyennes et supérieures. Et là on croise un second référentiel, Jack Lang, l’ancien ministre de la Culture de Mitterrand. Qui a développé, lui, la « démocratie culturelle ». Le tout-culturel dont je dis un peu méchamment qu’à défaut de ne pas pouvoir faire en sorte que ce qui est culturel devienne populaire, on se résout à faire que ce qui est populaire devienne culturel.

C’est-à dire la reconnaissance de tas d’activités qui relèvent davantage de la culture au sens anthropologique que de la création artistique. C’est ce que l’on a dit à l’époque : la fête à tous les étages ; les graffitis… En fait dans cette approche, tout se vaut. Ce que je critique aussi c’est que les décideurs sont devenus des technocrates qui raisonnent en termes uniquement qualitatifs avec un imaginaire purement comptable.

Il y a le grand navire amiral qui est l’Education nationale qui jette des canots à mer pour aller de temps en temps au cinéma ou au théâtre. Mais il n’y a pas de vraie politique culturelle »

Quel est le principal problème structurel ?

Le problème fondamental, c’est l’absence d’articulation entre culture et éducation. On a complètement raté cette question. On doit pratiquer à l’école, collège, lycées et université. En faisant en sorte que dans les enseignements il y ait de véritablement artistiques. Aujourd’hui, si vous voulez que votre enfant fasse de la musique, vous êtes obligé de le mettre dans une école de musique privée.

J’ai créé entre autres un master 2 de management des activités culturelles à Toulouse, plus de la moitié des élèves quand je les questionnais n’avaient jamais mis les pieds au théâtre ou au musée ; alors que c’est un diplôme très sélectif…  La question c’est pourquoi en est-on arrivés là ? S’il y avait eu une fréquentation régulière des théâtres et des musées, la question ne se serait pas posée.

La culture à l’école, ça se pratique quand même, non ?

Oui, oui, mais de manière marginale. J’appelle ça des petits canots de sauvetage… Il y a le grand navire amiral qui est l’Education nationale qui jette des canots à mer pour aller de temps en temps au cinéma ou au théâtre. Mais il n’y a pas de vraie politique culturelle. Ce ne sont que des rustines. Il faut une véritable prise en compte, sensibilisation, prise en compte de la question culturelle et artistique. Et que les créateurs puissent aller abondamment dans les classes.

Et quand on parle justement de la crise, même si ce n’est pas de la compétence de la Région Occitanie, mais nous avons plein d’artistes qui sont disponibles ; les écoles sont ouvertes avec des possibilités d’inviter des acteurs, sculpteurs, musiciens, auteurs… On n’a rien fait à part quelques endroits. Alors que le b.a-ba de l’imagination au pouvoir de l’Éducation nationale aurait été de dire : « On est dans une période de crise faisons en sorte que cette période négative produise des effets positifs. » Eh bien, non. J’ai parlé à plein d’artistes : ils ne demandaient que cela.

« Les collectivités territoriales sont privées d’initiatives »

La Région aurait-elle pu s’en saisir ?

Nous ne sommes compétents que sur les lycées et puis il fallait mettre en oeuvre une lourde procédure avec les directeurs d’établissements… Ce que je dénonce dans ce livre également ce sont ces univers séparés, justement. Il faut lancer cela au plus haut niveau.

Du fait de la loi de l’état d’urgence sanitaire, les collectivités territoriales sont totalement privées d’initiatives ; regardez l’affaire des masques ou des vaccins, quand des collectivités ont voulu en acheter, on le leur a interdit…

Quels sont les autres problèmes que vous pointez ?

Il faut revenir aux fondamentaux de Malraux, de la démocratisation culturelle ; de la culture pour tous ; pour moi, cela permettrait de régler d’autres problèmes d’apartheid social, ces territoires perdus de la République et pas seulement les territoires : les esprits perdus de la République.

La culture, c’est un ciment, c’est ce qui fait société. Ce n’est pas uniquement avec des mesures répressives que l’on va régler les problèmes du pays. On sait que dans les quartiers gangrénés par la drogue où il y a de gros problèmes de délinquance vient du fait qu’il y a beaucoup d’enfants qui sont livrés à eux-mêmes : la culture pour moi ce serait là essentiel. Je ne dis pas que cela se ferait d’un coup de baguette magique.

On ne se met donc pas dans les dispositions d’y arriver ?

On ne se pose même pas la question ! La réponse a été d’engloutir de l’argent dans la politique de la ville ; c’est fondamental mais elle est seconde. On est dans une politique 100 % répressive de stigmatisation. On est confrontés à deux problèmes fondamentaux : tout ce qui est lié au séparatisme, un vrai problème ; et l’économie souterraine. Or, la répression, c’est une course sans fin. Il faut donc reconquérir les territoires ; ça passe par l’école. Et j’ai la naïveté de penser que les enseignements artistiques sont beaucoup plus ludiques et que l’on pourrait récupérer des enfants avec ça.

Sur la structuration de la culture en France, vous y allez franco… Sortir de la logique de « guichet » ; sortir des fiefs des CDN ; des dérives technocratiques…

J’y suis confronté tous les jours… Est-ce normal que toutes les collectivités, Drac (Direction régionale des affaires culturelles) comprise, financent d’une part les compagnies d’autre part des lieux et que les compagnies ne puissent pas entrer dans ces lieux ?! C’est invraisemblable. Région, départements, villes financent des compagnies régionales ; on finance tous les lieux, scènes conventionnées, théâtres, etc., mais il n’y a aucune articulation. Il y a un pouvoir souverain des chefs d’établissements qui sont des forteresses au regard surplombant les compagnies. C’est schizophrénique.

Pourquoi donc ?

Bien entendu, il faut garder la liberté de création, de programmation. Mais ces lieux sont assaillis. On ne peut jamais dire qu’il y a trop d’artistes. A un moment la démocratisation culturelle est passée par l’aide à la création, l’aide aux artistes – ce qui a permis de créer beaucoup de choses vertueuses.

On a accumulé les contradictions, parfois les tabous, les Centres dramatiques nationaux (CDN), leur fondement principal, c’est la création. Or le personnel permanent, c’est qui ? Des administratifs et des personnels techniques. Il n’y a pas de troupes permanentes. Il y en a à la Comédie Française, au Théâtre national de Strasbourg mais ailleurs, Montpellier et Toulouse compris, c’est le régime des intermittents qui règne. Cette situation comme plusieurs choix politiques en la matière méritent d’être réexaminés.

Vous parliez du règne des algorithmes, il y a aussi l’administration…

J’évoque ce problème très directement. Les dossiers à remplir sont incompréhensibles, par exemple. J’explique qu’il se crée des structures intermédiaires elles-mêmes des structures administratives qui sont financées par les collectivités pour suppléer le fait que les documents ne sont pas accessibles pour l’artiste lambda.

Olivier SCHLAMA

(1) Extrait du livre de Serge Regourd aux éditions Indigènes (5 €). Scène filmée par Yves Jeuland pour son film, Un temps de président, dans les jardins de l’Élysée. Conversation entre le président de la République, François Hollande, le Premier ministre, Manuel Valls, et la nouvelle ministre de la Culture, Fleur Pellerin, qui vient d’être nommée, interrogative quant à ce qu’elle devra faire. Hollande : « Il faut avoir des idées, va voir Jack [Lang]. » Vals enchaîne : « Et Monique, Monique aussi. » Hollande : « Oui, oui, et Monique [femme de Lang], bien sûr. » Valls encore : « Va au spectacle. » Hollande : « Tous les soirs, il faut que tu te tapes ça… Et dis-leur que c’est bien, c’est beau… Ils veulent être aimés… Et dis-leur aussi qu’ils sont un levier économique, ils sont très fiers d’être un levier économique… »

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