Événement : La tradition chansonnière de Sète, patrimoine à sauvegarder !

Jean-Michel Lhubac de l'association Eurotambfi, avant une navirade-surprise lundi 21 décembre 2020 dans les canaux de Sète avec fifre et tambours... Photo : Olivier SCHLAMA

Répertorier et transmettre cette riche tradition orale de chansons sétoises : c’est l’objectif de Jean-Michel Lhubac, lui-même musicien traditionnel, qui réunira une centaine de ces chansons dans un recueil unique, organisera concerts et interventions dans les écoles. Avec, en vue, une demande de classement à l’Unesco, pile-poil pour Noël 2021 et Escale à Sète 2022.

Formules hyper-imagées, petites grossièretés bien troussées, historiettes portraitisant les figures et légendes locales… Dans les ports, on chante. Avec la gorge déployée. Et la voix de rogomme. Dans les tintements de verre. On y sanctifie les joies. Les peines. La vie. La mort. Le quotidien. À chacun la sienne. C’est un patrimoine vivant. Immarcescible. Il définit caractère et identité de ceux qui y vivent.

Sète, ancien premier port pinardier au monde ; Sète premier port de pêche de la Méditerranée ; Sète amoureuse du Bel canto, de l’opérette, de la chansonnette… Sète et son armada de vieux gréements paradant lors d’Escale ; Sète et ses troubadours-maîtres-chansonniers : Brassens, bien sûr ; Angel Gironès aussi ; et tant d’autres plus simples à l’instar de Jean-Louis Zardoni, par exemple…

Qui, aujourd’hui, connaît ce répertoire et ce patrimoine ? Personne, à part passionnés et descendants de familles italiennes venues peupler le Quartier-Haut ou la Pointe-Courte. Mais la transmission orale est menacée d’extinction. Dans une ville de plus en plus brassée, c’est une évidence. D’où l’initiative roborative et salvatrice d’un chanteur également musicien qui se refuse à entonner ce petit air de l’effacement inéluctable des mémoires.

Si tu as compris tout cela, tu as l’esprit sétois… Sétois de coeur tu deviendras… »

Président de l’association melgorienne Eurotambfi (pour tambour et fifre), Jean-Michel Lhubac, ex-membre du groupe de musique Les Mourres de Porc dit : « L’identité sétoise est très forte mais il y a un gros brassage de populations, d’arrivées. Soit les nouveaux venus se fondent dans cette identité comme la chanteuse d’origine réunionnaise Leila Négrau. Quand Jean-Louis Zardoni chante : « Si tu as compris tout cela, tu as l’esprit sétois… Sétois de coeur tu deviendras », il parle de cela : d’intégrer les codes de la communauté. »

De l’autre côté de l’échiquier sétois, « il y a ceux qui vont rester à l’extérieur, en diluant cet esprit sétois. La chanson les bateliers que l’on chantait aux Mourres de Porc était par exemple enseignée dans les écoles autrefois ; les gens chantaient à tous les repas et on avait l’habitude qu’untel chante la sienne. On disait : celle-là c’est celle de Guy Molle ; cet autre de Broussard, de Stento, etc. chacun avait sa chanson et à l’occasion chantait toujours la même. » Mais les « convivialités ont changé ; les modes de transmission aussi ; les parents ou grands-parents ne transmettent pas autant ces chansons… »

Nous voulons faire naître de nouvelles envies. Le ferment est là ; il n’y a plus qu’à faire lever le grain… »

Jean-Michel Lhubac

Musicien, diplômé d’état pour l’enseignement des musiques traditionnelles, il intervient, « transmet et crée ; on diffuse, on monte des projets avec souvent un volet pédagogique et un volet création », définit-il. Nous voulons faire naître de nouvelles envies. Le ferment est là ; il n’y a plus qu’à faire lever le grain… » Président de l’association melgorienne Eurotambfi, Jean-Michel Lhubac, ex-membre du groupe de musique Les Mourres de Porc, a l’ambition de créer un livre qui ne le dit pas mais qui serait la première encyclopédie de  Sète en chansons.

Son but : révéler au grand public la richesse et la vivacité de la tradition chansonnière autour du Bassin de Thau. Le livre Sète en chansons (inclus dans la collection Ports en chansons, sous la direction de Michel Colleu) paraîtra d’ici un an. Et comprendra une exposition itinérante, des ateliers de chant, des concerts… à Sète, Marseillan, Mèze, Bouzigues, Frontignan et Balaruc-les-Bains. 

« Il y a du répertoire humoristique, des chansons communautaires… Des chansons gaies ou dansantes ou au contraire élégiaques ou encore recueillies, nostalgiques… »

« Avec mon épouse, elle-même musicienne, nous avions l’idée de créer une opération de valorisation de la tradition chansonnière sétoise. J’avais découvert cette richesse en jouant avec les Mourres de Porc. Il y a du répertoire humoristique, des chansons communautaires… Et dans plusieurs langues : français, italien, occitan… Et même un mélange de plusieurs langues dans la même chanson ! Il y a des chansons gaies ou dansantes ou au contraire élégiaques ou encore recueillies, nostalgiques… C’est une grande palette. »

Une tradition depuis la fin du 18e siècle

Ce que j’ai trouvé extraordinaire, c’est que cette pratique se perpétue depuis la fin du 18e siècle ; des Sétois continuent à écrire des chansons. Ce sont des particuliers, pas des professionnels. » Il ajoute : « Ce qui est important pour nous, d’un point de vue ethnologique, c’est la pratique de la chanson au quotidien. Comme le fait Wolfgang Idiri, le DG d’Escale à Sète et membre des Mourres de Porc. C’est le cas, aussi, de Benjamin Ranc, Jean-Louis Zardoni, etc., qui écrivent des chansons de manière simple sur leur quotidien. Il y a aussi ce que peut chanter parfois et véhiculer d’autres chanteurs comme Jean-Michel Ballester dans le Bel canto napolitain ou italien, dans un esprit toujours chansonnier. Et qui, comme Funiculi, raconte un événement du quotidien. »

Demande de reconnaissance à l’Unesco

Benjamin Ranc, alias Benben. DR

Avec ce projet, Jean-Michel Lhubac poursuit trois objectifs. « Bien sûr nous voulons transmettre au plus grand nombre. Cela a d’ailleurs donné des envies à certains sétois de recréer des petits groupes pour chanter à nouveau dans les bistrots à l’instar de Wolfgang ou de Jordan Saïsset, le responsable du pôle musique au Cirdoc, à Béziers… » Ce livre sera aussi un outil de transmission auprès des écoliers.

« Certains enseignants ont vraiment envie d’y participer… » Il y aura un partenariat avec le conservatoire et les écoles de l’agglomération, les médiathèques, les musées (et participer aux Journées des musées et du Patrimoine). « À plus long terme, nous voulons faire lister la pratique chansonnière sétoise dans le patrimoine culturel et immatériel de l’Unesco. Via Escale à Sète, déjà labellisée, la Drac et la Région Occitanie, et la structure de Michel Colleu, l’OPCI, reconnue comme ethnopole, on pourra y être ainsi reconnus. »

À chaque fois, on filme les interprètes…

Le livre sera en lettres et en papier et on pourra écouter la centaine de chansons retenues via un QR code. Les chansons seront à retrouver sur une plate-forme dédiée qui prendra sans doute le nom de Sète en chansons. « Nous filmons aussi les chanteurs. Nous avons par exemple filmé Jean-Michel Ballester à la Décanale Saint-Louis en train de chanter le cantique de Saint-Pierre, accompagné par l’organiste titulaire. On a rajouté quelques plans de coupe sur les fresques de la chapelle de la Salette, etc. Samedi prochain, on filmera les Mourres de Porc. À chaque fois, on filme les interprètes. »

Beaucoup de partenaires et d’institutions aident l’association Eurotambfi qui a reçu 5 000 € de la Région Occitanie ; 8 000 € de la Drac ; 2 000 € du Cirdoc ; 2000 € de la fondation Banque populaire du sud et sans doute 1 500 € du département de l’Hérault. Le budget du projet tout compris est de 27 000 €. « On recherche d’autres aides… » Pile-poil pour Noël 2021 et Escale à Sète en 2022.

Olivier SCHLAMA

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