Étagées dans le temps, trois solutions – dont deux avec des “pallox-douchettes” et une avec des bassins – se complètent. La première concerne les mas à titre individuel. La seconde est collective : la production de professionnels pourra être stockée dans un mas que l’Agglo va acheter à Marseillan. Enfin, il y a un projet de stockage de très grande dimension au port de Frontignan avec des bassins. “C’est un sujet d’ampleur nationale”, dit Patrice Lafont, président de la CRCM. Directeur de la coopérative, Fabrice Guillon en explique les contours.
C’est une course contre la montre qui ne dit pas son nom. Cet été, contre toute attente, aucune mauvaise nouvelle n’est venue s’abattre sur les conchyliculteurs. Malgré la canicule persistante, aucune malaïgue (le manque d’oxygène dans l’eau) aucun agent pathogène, aucune mortalité sensible non plus sont venus contrecarrer la vente des huîtres de l’étang de Thau. Inespérée chance. “On ne sait pas pourquoi ; c’est un grand mystère”, souffle Patrice Lafont, président du Comité régional de la conchyliculture (CRCM) qui rassemble quelque 350 producteurs pourtant toujours sous la menace d’une épée de Damoclès d’une crise sanitaire surprise.
“L’enjeu est d’ampleur nationale”
Patrice Lafont ajoute : “Pendant trois ans, on a subi 60 % de mortalité en moyenne sur 60 % des tables conchylicoles. A Arcachon, c’était pire, jusqu’à 100 % sur certaines tables. Nos initiatives de mise à l’abri sont regardées de près ailleurs. L’enjeu est d’ampleur nationale.” Les producteurs de Thau sont les seuls à être aussi avancés en matière de mise à l’abri. “En Charente-Maritime, à Marennes, ils ont des claires qu’ils peuvent utiliser mais qui n’ont pas été faites pour cela. C’était au départ pour l’affinage. C’est grâce à cela qu’ils sont peu impactés par des problèmes sanitaires. Mais partout ailleurs les conchyliculteurs ont été touchés. En Vendée, en Bretagne Sud et Nord, en Normandie. C’est un sujet national. Et le changement climatique y est pour beaucoup.”
Des systèmes fonctionnant en circuit fermé

Un norovirus l’hiver dernier, des mortalités de bivalves importantes en 2023, 2024, 2025, l’herpès. Et même une fermeture en 2022. Une avanie. Avec une érosion de la profession, des situations financières très tendues. Surtout que s’y ajoutent désormais les coûts de l’énergie et du transport. L’étang de Thau est trop souvent victime de crises sanitaires qui s’y succèdent à un rythme diabolique mettant en péril la profession qui se mobilise pour mettre une partie de sa production à l’abri. Ce sera grâce avec des systèmes fonctionnant en circuit fermé.
C’est pourquoi tout ce que le bassin de Thau compte de professionnels et de politiques se mobilisent. Pour une réaction collective. “On se situe dans le cadre du contrat de filière. Il y a trois étages à la fusée, trois solutions complémentaires”, formule Fabrice Grillon, à la fois directeur de la CRCM (Comité régional conchylicole de Méditerranée) et de la nouvelle Coopérative de Conchyliculteurs de Méditerranée qui est aussi une organisation de producteurs (OP) qui réunit quelque 150 professionnels de toute la façade. Créée en 2023 à la demande de l’Etat et des collectivités, c’est le bras armé du CRCM, ayant obtenu son agrément l’année dernière, ouvrant le droit à demander des aides.
« Pallox douchettes » pour mettre à l’abri la production

Le premier étage de la fusée a été imaginé “pour être prêt” cet hiver, au cas où : il s’agit d’un équipement individuel pour les mas conchylicoles volontaires avec des “pallox douchettes” : de grandes caisses en plastique (palette+box) équipées d’un système d’eau. “La coopé sera propriétaire de l’outil et le mettra à disposition des producteurs avec un contrat de mise à dispo.” Les eaux sales peuvent ainsi déborder de Sète où d’ailleurs, les huîtres n’en seront plus affectées.
Fabrice Grillon l’affirme : “C’est un système validé par la préfecture. Les achats se passeront via notre coopérative. Nous sommes en plein dossier de demande de subvention ; à ce jour une trentaine de producteurs sont intéressés pour mettre à l’abri, 250 kg, 500 kg ou une tonne de coquillages. Chacun réservera un, deux, trois, palox, à raison de 200 € chacun, subventionné à 60 % par la Région. Il y a un vrai engouement.” Le coût global sera nettement supérieur : il faut deux circuits d’eau, la refroidir.
L’Agglopôle va acheter un mas pour une mise à l’abri
Deuxième étage de la fusée, Sète agglopôle Méditerranée vient de la mettre en route : c’est un projet d’une offre collective. Et ce, en complément du programme d’investissement de plus de 13 M€ engagés par Sète agglopôle méditerranée. Concrètement, aux côtés de la Coopérative des Conchyliculteurs de Méditerranée, l’agglo projette d’acquérir très prochainement un mas ostréicole à Marseillan dédié à une mise à l’abri d’une partie de la production du bassin de Thau, jusqu’à 60 tonnes de coquillages à terme.
À Marseillan ce sera un “test grandeur nature pour voir comment ce modèle collectif fonctionne réellement”

A Marseillan ce sera un “test grandeur nature pour voir comment ce modèle collectif fonctionne réellement et tester aussi la gouvernance”, précise Patrice Lafont, président du CRCM. “Dans ce mas, on veut créer des unités de mise à l’abri collective. Première tranche, une capacité de 30 tonnes et pour l’hiver 2028, 60 tonnes”, abonde Fabrice Grillon. Via un système de “palox douchettes” donc de 200 kg chacun, que l’on peut empiler, mis au point par Gillardeau, célèbre entreprise conchylicole de Marennes.
Fabrice Grillon, directeur de la Coopérative, lui, dit : “Cela fonctionne avec un système avec des cailleboutis et de l’eau qu’il faut maintenir à 8 degrés pour freiner le métabolisme de l’huître. L’idée, c’est que quand on sait qu’il va faire plusieurs jours de grosses pluies, souvent à partir de fin novembre, on en informe les conchyliculteurs qui adhèrent au dispositif. Et ils peuvent mettre une partie de leur production à l’abri 28 jours pour les fêtes de fin d’année et qu’ils puissent vendre leur production même si l’étang est “fermé”.
“Besoins recensés auprès de 356 conchyliculteurs ayant bénéficié de l’aide d’urgence”
Coût de l’achat de ce mas à usage collectif : plus d’un demi-million d’euros. “Cette capacité s’appuie sur une étude de faisabilité et les besoins recensés auprès de 356 conchyliculteurs ayant bénéficié de l’aide d’urgence, permettant également de définir un périmètre géographique adapté”, précise-t-on à l’Agglo. Le projet entre désormais dans une nouvelle phase avec son approbation par le conseil communautaire du 17 septembre 2026, qui a également validé son plan de financement et autorisé le dépôt des demandes de subventions.
Troisième solution, des bassins hors sol à Frontignan

Enfin, dernier étage de la fusée, mais qui ne sera pas livré avant des années, une mise à l’abri bien plus importante de la production conchylicole de l’étang de Thau au port de Frontignan qui a nécessité une étude de la profession rendu en 2023. “Il faut compter environ sept ans entre les études puissantes qu’il faut mener, notamment pour la prise d’eau en mer, etc. Il y aussi un projet d’écloserie-nurserie parce qu’une mise à l’abri seule ne sera jamais rentable”, précise Fabrice Grillon. “Ce serait la première écloserie du genre en Méditerranée. Elle serait une source d’approvisionnement expérimentale.”
Et aussi une écloserie-nurserie
Président de la CRCM, Patrice Lafont précise : “Nous disposerons à Frontignan de trois hectares sur le port. Ce seront des bassins hors sol dont l’accès sera payant car ils nécessitent de l’eau, des pompes, le personnel… L’alimentation en eau, primordiale, dépend du port et de la Région. Comme ce projet met du temps à avancer, suite à la dernière crise sanitaire de l’hiver dernier, les pouvoirs publics nous ont demandé de voir ce que l’on pourrait faire dans la zone conchylicole du bassin de Thau.” D’où ce mas à Marseillan.
Des filières de moules en mer relancées en 2027

Ce n’est pas tout.Le directeur de la coopérative confie encore que la profession envisage de recréer une filière de production de moules en mer, adossé à ce mas. “A la coopé, nous avons eu des concessions de filières de moules en mer, l’une de 1 200 m et une de 400 m, que nous allons commencer à produire l’année prochaine. Collectivement : la Coopé produira ses moules, pas pour les vendre sur le marché, mais pour les mettre à disposition des coopérateurs. C’est le modèle de la coopérative agricole inversé. La coopé produit, le conchyliculteur vend.” Fabrice Grillon assure que les problèmes que ces filières avaient connus jadis – les daurades affamées qui dévoraient l’essentiel de la production en mer ; des filets inopérants… – sont derrière nous. “On a trouvé des solutions sur le modèle des filières italiennes, notamment. A ce jour, une douzaine de producteurs sont intéressés pour tester.”
Patrimoine de notre territoire
Effets du changement climatique, maladies, vieillissement des chefs d’exploitation, érosion… Le Ceser avait rendu en 2025 un avis qui fait date. En allant au-delà de la description de l’écosystème d’élevage des huîtres, il évoque ses “aménités” naturelles, le patrimoine de nos territoires. Loïc Linarès, président de l’Agglopôle de Sète, Maria Ruyssen, cheffe de la station Ifremer de Sète et rapporteure de cet avis, et Patrice Lafont, président du comité régional de la conchyliculture, expliquaient dans Dis-Leur comment cette activité ancestrale peut devenir pivot d’un projet politique. Encore faut-il sécuriser cette production.
Des “savoir-faire ancestraux et une culture vivante à transmettre”
La “conch”, c’est, avec 45 M€ de chiffre d’affaires, 1 100 emplois directs, une activité représentant 10 % de la production conchylicole française. Le tourisme littoral dont la conchyliculture est l’une des attractions ? 4,6 milliards d’euros par an – pour l’ensemble des 24 écosystèmes lagunaires de Méditerranée – des filières nautisme et plaisance qui réunissent 2 000 emplois pour 370 M€ de chiffre d’affaires. Mais c’est surtout des “savoir-faire ancestraux et une culture vivante à transmettre”.
En janvier dernier, Agglopôle de Sète, Région Occitanie et département de l’Hérault avaient réuni 20 M€ répartis entre aides d’urgence et investissement pour protéger huîtres et moules des crises sanitaires dont les professionnels sont victimes. Président de l’Agglopôle, Loïc Linares posait : “Est-ce que l’on veut que cette activité perdure dans le bassin de Thau ? Si c’est oui, allons-y collectivement.”
“Aux côtés des professionnels dans les moments difficiles”

Encore une fois, les parqueurs avaient été confrontés “à une situation d’une extrême gravité, après plusieurs crises successives. Après l’épisode de malaïgue de l’été dernier, la filière subit une nouvelle fermeture de l’étang intervenue en décembre, à la suite d’épisodes pluvieux intenses et la détection du norovirus”, expliquaient les collectivités partie prenante.
“Notre responsabilité est d’être aux côtés des professionnels dans les moments difficiles, mais aussi de préparer l’avenir. Sète agglopôle méditerranée s’est engagée à soutenir les ostréiculteurs dans la durée. La conchyliculture est un métier traditionnel de notre territoire, qui contribue pleinement à son identité et à son économie. Il nous appartient de la protéger pour qu’elle puisse continuer à faire vivre le bassin de Thau.” souligne Jean-Christophe Pézerat, vice-président de l’Agglopôle.
Celui qui est aussi maire de Bouzigues depuis mars dernier ajoute : “C’est aussi une question d’identité. L’ostréiculture, qui existe depuis plus d’un siècle (l’anniversaire, c’était l’année dernière), fait partie de notre culture. Aussi bien qu’un autre sujet d’actualité, la pêche. Enormément de familles vivent de cela et c’est une économie importante du bassin de Thau.”
Mettre son stock à l’abri pour les fêtes de fin d’année, pendant 28 jours, les conchyliculteurs n’ont pas la capacité à le faire”
Jean-Christophe Pézerat, vice-président de l’agglopôle
S’agissant de cette mise à l’abri individuelle, Jean-Christophe Pézerat commente : “Il y a ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas ; il faut de la place ; certains l’ont fait il y a des années quand l’ex-préfet Idrac avait déclassé l’étang de Thau de A (on pouvait jusqu’alors vendre le coquillage à la sortie de l’eau) en B : il a fallu dès lors le passer en bassin ou dans des pallox en plastique pour ceux qui avaient moins de place”.
Et de préciser : “Dans le cadre de la protection vis-à-vis du norovirus, les coquillages ne doivent pas être en contact avec l’eau de l’étang pendant 28 jours, c’est le temps nécessaire pour que l’huître puisse l’évacuer. Garder des coquillages en bassins d’épuration pendant quelques jours, c’est facile. Mettre son stock à l’abri pour les fêtes de fin d’année, pendant 28 jours, les conchyliculteurs n’ont pas la capacité à le faire. Et c’est dans ce sens que cette mise à l’abri, notamment celle dans le mas à Marseillan, est apparue pour sécuriser 60 tonnes.”
Ressent-il une prise de conscience collective ? “Oui, répond Jean-Christophe Pézerat. La crise a aussi démontré qu’il y une défaillance au niveau des réseaux d’assainissement. Du coup, l’Agglo a augmenté sa cadence pour faire les travaux nécessaires, de l’ordre de 23 M€. Alors qu’ils étaient programmés sur plusieurs mois.”
Olivier SCHLAMA