Le Thau Swim Trek dans “son” étang de Thau qu’il a gagné il y a quelques semaines, le Flow des Garribiers, un marathon de 33 km dans la Charente samedi où il est identifié comme l’un des potentiels vainqueurs… A 41 ans aujourd’hui, l’inoxydable Sétois en étonne plus d’un par ses performances encore de haut niveau et son envie, intacte.
“Hum, la semaine prochaine ? Je participe à la descente de la Charente, du côté de Cognac, le 13 juin, dans une eau à 14 degrés sur 33 kilomètres… Celle-là, le Flow des Gabarriers, je ne l’ai jamais faite.” Il est comme ça Bertrand Venturi, 41 ans, qu’il fêtera ce lundi. Sans stress apparent. Nature. Détendu. Furtif. Simple et humble : un marathon de 33 kilomètres d’eau libre ! Même à pied, ça ferait une sacrée trotte. Presque à l’abri derrière son talent éclaboussant, le sportif de toujours haut niveau abat encore des records de longévité dans une discipline, l’eau libre, parmi les plus dures au monde.
Sa longévité m’impressionne : il va parfois aussi vite que des jeunes champions et sans avoir l’air de forcer !”
Enzo Costa-Lacombe

Le Thau Swim Trek dans “son” étang de Thau, devant lequel il habite, il y a quelques semaines ? Il monte sur la première marche. Sans gamberger. La traversée de Sète, auparavant, itou. Pendant qu’il exerce sa glisse légendaire, les anniversaires glissent sur l’athlète hors normes. “Oui, en rougit-il, c’est une aptitude naturelle qui me permet d’être à l’aise, mais ça se travaille aussi. C’est comme Obélix et la marmite…”
C’est l’un des plus grands de sa discipline, qui est l’une des plus difficiles au monde. Ce forçat affiche un palmarès insondable. En Équipe de France de 2004 à 2017, huit fois champion de France et, entre autres : vice-champion du monde de la Coupe du Monde Grand prix, organisée par la Fédération internationale de natation en 2015. Et treize fois la traversée de Sète à la nage en autant de participations. Aujourd’hui, il prodigue ses précieux conseils aux jeunes, forcément enthousiastes. Ce n’est pas le genre de bonhomme, grand, altier, imposant son ombre, s’impatronisant partout avec un buste XXXL taillé en “V”, à la Manaudou.
Le séto-tahitien Enzo Costa-Lacombe, son ancien protégé qui gagna des médailles en 2023 aux Jeux du Pacifique et qui l’accompagne en kayak pour cette nouvelle course, en est encore tout coi de “l’effet venturi”. “Sa longévité m’impressionne, dit celui qui désormais veut surfer sur les nuages en devenant pilote d’avion : “Il va parfois aussi vite que des jeunes champions et sans avoir l’air de forcer !” C’est comme s’il n’y avait pas d’eau autour de lui…
“Il a un très gros mental. Il est très humble et aime partager les choses. Il a une passion dévorante pour la natation…”

Il y a aussi Clémence François, nageuse de haut niveau, 22 ans, qui traversa le fameux lac Saint-Jean au Canada en 2024, l’une des courses les plus éprouvantes au monde, alors que Venturi l’assurait en bateau à ses côtés. Cette fois, tous deux vont partager l’onde ensemble durant ces fameux 33 kilomètres d’eau douce et franchir quelques écluses… Elle dit à propos de Bertrand, de son envie et de sa longévité : “Il a un très gros mental. Il est très humble et aime partager les choses. Il a une passion dévorante pour la natation (!)”
Tout ce qu’il entreprend, il le fait avec le coeur. Il n’est pas du genre à se la péter et déclamer son palmarès. Il est posé et a les pieds sur terre…”
Clémence François

Quel est le moteur de l’inoxydable Venturi ? Alors que la plupart des nageurs de haut niveau, eux, ont arrêté depuis belle lurette, le Sétois mouille toujours le maillot. “Il a les aptitudes et parfois un sportif de haut niveau comme lui n’arrête pas et en veut toujours plus. Le sport reste une drogue”, formule Clémence qui descendra la charente pour mettre en lumière les besoins financiers d’une association. Les Roses du Gard a ouvert une cagnotte en ligne pour aider les personnes malades.
Elle explique, aussi, que Bertrand Venturi dispose “d’une certaine résilience. Il a toujours cette envie de faire mieux. Et de prendre du plaisir. Le côté humain joue beaucoup. Tout ce qu’il entreprend, il le fait avec le coeur. Il n’est pas du genre à se la péter et déclamer son palmarès. Il est posé et a les pieds sur terre…” ! Elle parle aussi de “l’adrénaline de la course que l’on a envie de retrouver le plus souvent”.

Le marathon Flow des Gabarriers, dont c’est la 5e édition, et à laquelle participe Bertrand Venturi, “est la course la plus importante d’Europe, explique Grégory Lécrevisse, 44 ans, qui en a eu l’idée après avoir séjourné six ans en Australie où les sports d’eau sont une religion. L’homme a commencé l’eau libre à 26 ans, devenue, coup de bras après coup de bras, une passion. Responsable de l’événementiel au Château de Cognac, de profession, l’homme explique que le 13 juin, “300 participants participeront à cette course” assez exceptionnelle. Dont Venturi.
“L’eau libre, notamment de longue distance, analyse-t-il, est davantage pratiquée par des nageurs de 40 ans et plus. L’endurance est leur point fort, surtout quand le coeur à cette période de la vie commence à ralentir. Il y a quelques nageurs comme Venturi – je pense au Belge Olivier Delfosse qui a une technique incroyable – mais le niveau de performance de Bertrand Venturi est unique : il tourne à 1’15” au 100 mètres. C’est remarquable.“ Les participants à ce genre de course qui demande concentration et adaptation – un mot-fétiche dans la bouche du champion sétois sont autant d’ambassadeurs pour un sport “doux et sain”.
Un équilibre de vie. Et un équilibre dans sa vie

Nager longtemps n’est pas une fin en soi mais un point de départ vers un autre état, de bien-être et de contemplation. C’est le cas de certains nageurs, pas forcément celui de Bertrand Venturi. “Lui, ce qu’il aime, ce sont les défis. Et l’eau libre, pour ça, c’est le meilleur des éléments : chaque course est différente ; les décors naturels sont différents, les sensations aussi”, explique son meilleur ami Vincent Péroni, 40 ans, qui a partagé des années durant le même bassin et le même logement dans leur groupe de haut niveau, à Toulouse. A-t-il percé “l’effet Venturi”, avec sa longévité rare, ses bons résultats et cette immarcescible envie de nager, au-delà de ses prédispositions évidentes ?
Vincent Péroni réfléchit : “Bon, il est évidemment très à l’aise dans l’eau ; son envie est très addictive. Et, jamais il ne débranchera ! Et puis, il a un clan qui le soutient. Son père, Jean-François, lui aussi ancien nageur de haut niveau ; sa compagne, Anastasia, coach dans un club de sauvetage. Il est très famille et il est aussi stimulé.” Un équilibre de vie. Et un équilibre dans sa vie : “Il a une hygiène de vie : il fait attention à ce qu’il mange ; pas trop de viande ; pas ou très peu d’alcool ; il fait attention à son sommeil. Ce n’est pas un couche-tard et c’est un lève-tôt. Il est aussi père de famille. Et il aime transmettre.” Il ajoute : “Il n’a pas d’égo démesuré. Il a juste envie de se dépasser, pas de prouver quoi que soit à qui que ce soit…”
Il me surprend encore ! Il faudra lui interdire l’accès à l’étang de Thau pour qu’il s’arrête enfin de nager !”
Eric Variengien, son dernier entraineur
Eric Variengien, son dernier entraineur de haut niveau, personnage truculent, qui aime le rugby et ses valeurs comme son ancien protégé, dit depuis Limoges : “Il me surprend encore ! Il faudra lui interdire l’accès à l’étang de Thau pour qu’il s’arrête de nager !”, plaisante-t-il. “C’est un nageur passionné ; qui est fait pour le milieu naturel ; il sait prendre un cap ; ressentir les vagues, le vent, les courants. Et il ne craint l’eau froide. C’est un gamin de l’eau !”

Il ne tarit pas d’éloges : “Il a aussi un sens tactique très développé en eau libre. Et puis il a une vie saine. Il n’est pas picoleur ; c’est un gourmet à table ; il est plus poisson que terrien. Il y a des gens comme ça, Léon Marchand… “Ber” ne se supportera ni gros ni faible physiquement. Bertrand a aussi l’amour de l’endurance ; c’est ça qui lui fait plaisir. Il prend son pied quand il nage long… Ça ne m’étonne pas qu’il entraine des nageurs, qu’il transmette…”
“Surtout grâce à mes entraineurs…”
Qu’en dit le principal intéressé, à contre-courant d’une certaine pensée dominante qui essore ses nageurs…? Il est raccord avec son ancien entraîneur : “Je prends autant de plaisir à pratiquer qu’à transmettre”, dit-il simplement. Ils sont peu d’anciens de l’Équipe de France à réaliser de telles performances. “Moi, c’est l’amour du maillot !” plaisante-t-il. “Je ne suis ni végan ni autre chose. Ce qui joue beaucoup, déjà, c’est que j’ai un emploi du temps qui me permet de nager. En étant maître-nageur, aussi, j’ai accès au bassin Laurent-Vidal, à Sète, qui est très agréable…” Quel est son moteur, sa motivation ? “Je ne sais pas trop… Je pense que c’est surtout grâce à mes entraineurs, confie-t-il. D’ailleurs, durant toute ma carrière, je n’ai jamais été blessé”, élabore-t-il. Grâce rend-il à ses coaches qui ont su lui faire accepter des entrainements de “malade” mais dans le respect et finalement pas la démesure.
Comme le disait Alfred Nakache, “la natation est un sport individuellement collectif. C’est l’entrain et l’expérience de tous qui permet de se dépasser et de réussir. Et d’avoir sa propre performance. C’est ce que j’essaye de mettre en place”
Jadis, il enchaînait gaillard 10 km de nage le matin et le double l’après-midi… “Et malgré cela, je n’ai pas été dégoûté”, dit celui qui prend lu aussi soin à son tour de ses nageurs au quotidien, n’hésitant pas à écourter une séance pour raison médicale ou fatigue. “A mon époque, on a été très bien accompagnés. Dans les entrainements, les formations professionnelles et le double projet. Même du côté psychologique. Il n’y avait pas de coaches mentaux mais des liens qui se tissaient avec l’entraineur : on buvait des bières ensemble… On parlait pas mal. On prenait le temps de se voir, de rigoler, de prendre un canon. C’était un tout… Je ne sais pas si aujourd’hui les jeunes nageurs connaissent cette approche…” Comme le disait Alfred Nakache, “la natation est un sport individuellement collectif. C’est l’entrain et l’expérience de tous qui permet de se dépasser et de réussir. Et d’avoir sa propre performance. C’est ce que j’essaye de mettre en place.”
Ses mot-clés : “équilibre” et “adaptation”

Contrairement à d’autres nageurs de très haut niveau qui ont arrêté dès la carrière finie. Il met en avant les mots “équilibre” et “adaptation” : “Que ce soit à Limoges ou au pôle France, c’est que l’on nous a inculqué.” Cette méthode “douce” qu’il a éprouvée, il veut la faire éprouver à d’autres.
“C’est ce que j’essaie de faire à travers mes stages. S’adapter à tous. Que ce soient des bébés nageurs, des débutants ou des nageurs élite. Il n’y a pas de bons ou mauvais nageurs ; il y a des objectifs que l’on se fixe personnellement… Et quand on a le plaisir de nager, on a gagné.” Bertrand Venturi court deux fois par semaine ; du renforcement musculaire et de la nage bien sûr, mais pas à outrance.
“C’est aussi ce rythme qui me permet de durer. Mon équilibre, je l’ai avec cette vie à Sète”

Bertrand Venturi bénéficie d’un écosystème avantageux : “J’ai un certain rythme d’entraînement mais je fais aussi une pause pour les vacances scolaires qui reviennent environ toutes les six semaines ; pour organiser des stages ; m’occuper des enfants, etc. Mais c’est aussi ce rythme qui me permet de durer. Mon équilibre, je l’ai avec cette vie à Sète. Tous les jours, de toutes façon, ce serait exagéré de s’entrainer. Et puis ce qui important, c’est d’avoir un équilibre. La bigorexie {la dépendance au sport} est un vrai problème. Un médecin m’avait dit que les sportifs addicts participaient au trou de la Sécu qui se lancent à corps perdu dans le sport…”
Sacrés réseaux sociaux…
D’autres jeunes champions dureront-ils comme lui ? Bertrand Venturi s’alarme de l’importance des réseaux sociaux dans leur quotidien. Le faire-savoir davantage que le savoir-être… “Aujourd’hui, élabore-t-il, il faut paraître “beau” sur ces réseaux. Mais est-ce que tu te sens à l’aise, équilibré pour pratiquer ta discipline. Ne va-t-on pas orienter sa carrière, participer à telle course pour obtenir plus de followers…?”
Gamin, Bertrand Venturi s’est “régalé en pratiquant le volley. Mais j’ai arrêté, dit-il. Les entrainements en natation et water polo prenaient de plus en plus de place. J’aime beaucoup regarder le rugby ; j’ai vécu 12 ans à Toulouse ; le Stade toulousain, c’est quelque chose, là bas. Et puis, c’est un mode de vie. C’est une mentalité : 80 minutes à fond mais à la 3e mi-temps, tu bois un coup tous ensemble. C’est un état d’esprit. Je n’aurais pas pu le pratiquer vu mon physique”.
Olivier SCHLAMA
À lire également sur Dis-Leur !
Dossier : Ces drogués du sport enfermés dans leur passion-prison