Dossier : Ces drogués du sport enfermés dans leur passion-prison

Le déni est, dans ces conditions, le sentiment le plus partagé. "Quand vous demandez à un sport-addict s'il est dépendant, il répond toujours non. Cette dépendance, ce n'est pas nouveau. Ceux que je côtoie, cela fait 20 ans qu'ils sont bigorexiques. Le sport, personne ne peut imaginer que c'est une drogue, cela véhicule une image tellement positive..."

Leurs sacro-saintes heures de sport prennent les commandes de leur vie. Le sportif-addict sacrifie même parfois vie de famille et vie intime. Dis-Leur ! donne la parole à ces sportifs de plus en plus nombreux qui dépassent dangereusement leurs limites. Comme le décryptent Servane Heudiard, autrice d’un livre-vérité, sur cette dépendance appelée bigorexie, ou Julie Hémar, chirurgien-dentiste à Sète et triathlète.

Ils enquillent les séances quotidiennes aussi aisément qu’un enfant engloutit un paquet de Smarties. Avec le même appétit insassiable qu’un junkie s’envoie des lignes de coke. Le but de ces sportifs, pros comme amateurs : recevoir régulièrement leur dose de dopamine, l’hormone du bonheur et de la satisfaction, et combler un vide psychologique. Ils ne peuvent pas s’arrêter, comme un drogué ne peut plus se passer de ses doses forcément de plus en plus fréquentes, de plus en plus fortes dont il a besoin. Un cercle vicieux.

Le sport a une image tellement positive…

Et ils n’en n’ont jamais assez ! Une escalade d’autant plus sournoise que faire du sport en soi cela véhicule une image tellement positive… Parce que, aussi, les sportifs “performants” sont des exemples de réussite dans la société qui s’en repaît. Or, ces sportifs, parfois dépendants, s’agitent à tire-larigot quelquefois plus de six heures par jour, de vrais accros. Et ils sont de plus en plus nombreux.

“Besoin irrépressible, compulsif de pratiquer régulièrement et intensivement un ou plusieurs sports…”

Même le sport peut-être mauvais pour la santé. On estime à 15 % des pratiquants amateurs et sans doute bien davantage cette addiction la bigorexie – c’est ainsi que l’on nomme cette addiction reconnue par l’Organisation mondiale de la santé depuis 2011.

Longtemps taboue, la pratique excessive, déraisonnable, parfois dangereuse du sport, touche de plus en plus de monde. En voici deux définitions qui se complètent, celle du Centre d’études et de recherches en psychopathologie de Toulouse, d’abord, que nous avons tenté de joindre, en vain : “Un besoin irrépressible et compulsif de pratiquer régulièrement et intensivement une ou plusieurs activités physiques et sportives, en vue d’obtenir des gratifications immédiates, et ce, malgré des conséquences négatives à long terme sur la santé physique, psychologique et sociale.”

“Une manifestation de signes de sevrage physiques et psychologiques plus ou moins intenses…”

Il y a celle, rapportée dans le livre Le Sport, ma Prison sans Barreaux de Servane Heudiard (Édition Amphora), du Dr Dan Veléa, psychiatre, addictologue et psychothérapeute, ensuite : “C’est une recherche de sensations de plaisir, de désinhibition à travers la pratique sportive, qui aboutit à l’installation d’un besoin impérieux et en constante augmentation, avec en cas d’arrêts forcés de la pratique (blessures, problèmes d’emploi du temps), la manifestation de signes de sevrage physiques et psychologiques plus ou moins intenses.” Qui détruit à petit feu.

“On rencontre de plus en plus de sportifs bigorexiques…”

Philippe Salas, psychologue pour le Creps de Montpellier. DR.

Philippe Salas, qui suit comme psychologue clinicien, depuis 25 ans, les sportifs engagés dans les filières d’accès au haut niveau formés au Creps de Montpellier, dit, à propos du sport à outrance, totalement tabou : “Oui, c’est vrai, on rencontre de plus en plus de bigorexiques. Dans les sports d’endurance mais aussi dans des sports collectifs. Il y a trois raisons principales à cette tendance : ils recherchent une décharge motrice ; deuxièmement une “recharge” d’endorphines et de la sécrétion de dopamine, qui sont des antidouleur  ou des hormones du plaisir et la dernière raison est d’ordre psychologique.”

“Souvent des gens avec une pratique très ritualisée…”

Y a-t-il des profils-type davantage enclins à subir cette pratique du sport pathologique ? C’est la 3e raison que détaille Philippe Salas : “Ce sont, souvent, des gens qui ont une pratique très ritualisée ; avec un besoin de repères précis : ils font toujours les mêmes choses de la même manière, au même moment. Cette pratique doit se passer tout le temps avec des durées souvent identiques, avec des exercices qui sont les mêmes, avec une recherche de rythme dans l’effort qui est le même, dans des conditions de réalisation identiques également et dans une recherche de sensations qui doit amener au même ressenti corporel.”

“Si je n’ai pas ma dose, ça ne va pas… »

Céline ne dit pas autre chose. Cette Sétoise de 32 ans en est tout à fait consciente : “Oui, je suis bigorexique : pendant le confinement, je faisais trois heures de sport chaque jour ; aujourd’hui c’est environ 1h30. Pour moi, c’est vital.” Céline pratique “un peu de tout”, mais surtout de la natation, de la course à pied, de la musculation. “Si je n’ai pas ma dose, ça ne va pas. Je vais être désagréable”, confie cette chargée d’affaires dans une mutuelle.

“J’avais perdu mes repères…”

Céline est du genre cash avec elle-même et son addiction, elle ne la cache à personne : “Quand j’ai changé de poste, j’ai perdu mes repères : la piscine était à deux minutes de chez moi, la salle de sports à 100 mètres… J’en ai parlé à ma famille qui m’a soutenue et rassurée. Pareil pour mon conjoint pour lequel cela ne pose pas de problème majeur. Mon supérieur à mon travail m’a même dit que si j’avais besoin de prendre une heure pour faire un footing dans la journée, pas de problème…”

Pas de vacances ni de repas de famille… Que le sport

La Sétoise ajoute : “Mais je ne participe à aucun repas de famille. Je ne pars pas en vacances, à moins de tout calculer pour avoir ma dose quotidienne de sport.” Mais Céline, qui a toujours aimé faire du sport et qui avait perdu beaucoup de poids il y a dix ans, considère que “faire trop de sport peut être dangereux…”

Un IronMan après une fracture

L’un de ses proches, triathlète, a “des doutes sur le fait que je sois ou non dépendant. Je fais beaucoup de sport actuellement ; j’ai participé récemment à un IronMan alors que je relevais d’une fracture aux cervicales… Mais j’ai quand même su ralentir quand il s’est agi de davantage s’occuper de mon fils ou pour des raisons professionnelles. Il faut arriver à équilibrer sa vie.”

Jusqu’à la désocialisation et l’absence de vie de famille

Dans quel but, cette ritualisation mortifère ? Philippe Salas, le psy, nous éclaire : “De retrouver tout le temps dans des conditions similaires les mêmes sensations. Ce sont ces sensations qui amènent de la sécurité au sportif et qui le soutiennent… Cela peut aller jusqu’à la désocialisation : avec parfois 7 heures à 8 heures de sport par jour on ne peut pas travailler convenablement ; on n’a pas envie d’une vie sociale.” Ni d’une vie amoureuse. Comment récupèrent-ils de leurs efforts inouïs ? “Leur corps est tellement habitué, il est formaté… complète Philippe Salas. Je vois des jeunes sportifs accros, blessés, qui dépriment de ne pas pouvoir faire leur sport…” 

“Les accros au sport finissent par venir voir un jour un psy quand ils ne peuvent plus pratiquer”

De plus en plus de sportifs, amateurs ou pros, sont donc accros au sport, comme l’a révélé le champion du Monde de foot 1998 Bixente Lizarazu. Les aider est compliqué, comme le confirme Philippe Salas : “On ne peut pas vraiment leur parler directement de leur bigorexie et de ses dangers.” Cette dépendance est enfermante. Et tout discours moralisateur inaudible voire contre-productif. Ces accros y trouvent leur compte, en quelque sorte, tant que… “Ils finissent par venir voir un jour un psy quand ils ne peuvent plus pratiquer.” Quand, à force de martyriser leur corps, celui-ci finit par dire stop.

Il n’y a presque que ça, des sportifs accros ! Certains se mettent en danger. Ils envoient tout promener pour soi-disant assouvir leur passion. Ils finissent, de plus, par se blesser…”

Pour un ancien champion de trail, qui veut rester anonyme, “il n’y a presque que ça, des sportifs accros ! Certains se mettent en danger. Ils envoient tout promener pour soi-disant assouvir leur passion. Ils finissent, de plus, par se blesser. Au-delà de leurs problèmes physiques, leurs blessures et leurs séances chez le docteur, le kiné, etc., ont un coût pour la société. Pourquoi font-ils autant de sport à outrance ? Ils croient ainsi combler des problèmes personnels, familiaux ou autres…” Comment s’en prémunit-il ? “Je ne m’entrainais qu’une fois par jour et je savais être à l’écoute de mon corps et de mon entourage. Il faut savoir dire stop quand il le faut. Reculer pour mieux avancer.”

Si on n’arrive pas un jour dans la semaine à ne pas faire de sport, oui, on est dans la bigorexie”

Servane Heudiard, autrice de Le Sport, ma Prison sans Barreaux (Editions Amphora), en est consciente. Cette femme de 49 ans exécute quatre à cinq heures de sport par jour. Elle a un métier, certes. Autrice, traductrice et relectrice spécialisée en informatique grand public et en sport et rédactrice dans ces mêmes domaines. “Ce que dit votre champion de trail est totalement vrai.” Elle dit à propos de ceux qui vont au-delà de leurs limites : “Si c’est récurrent et qu’ils n’arrivent pas à s’arrêter, si on n’arrive pas un jour dans la semaine à ne pas faire de sport, oui, ils sont en plein dans la bigorexie.”

“Une lectrice m’a dit que je l’ai sauvée…”

Pourquoi a-t-elle écrit ce bouquin ? Parce qu’elle commence à mettre un pied en “dehors” de sa dépendance,qu’elle reprend les commandes de sa vie. À s’extirper de ce cercle vicieux. C’est imperceptible pour le commun des mortels, de l’ordre d’une demi-heure de course en moins par jour. “Mais pour moi, c’est un énorme progrès ! Je reste bigorexique. Je ne peux pas me passer de sport. J’en fait désormais moins de cinq heures par jour…”

Servane Heudiard confie encore : “Ce livre c’est pour essayer d’ouvrir les yeux à ceux qui ne connaissent pas ce phénomène. J’ai eu le témoignage d’une lectrice qui m’a écrit en me disant que je l’ai sauvée. Elle était en plein dans l’anorexie. Aujourd’hui, elle est aidée par un psy. Ecrire ce livre a été douloureux. Mais si j’ai écrit ce livre pour une seule personne, ça valait le coup.”

“C’est comme l’alcool : au bout de dix ans, vous tournez à trois bouteilles par jour avec les conséquences identiques…”

Servane Heudiard, qui travaille en free lance pour davantage de “liberté”, ajoute : “C’est vraiment une drogue. C’est une dérive qui s’installe petit à petit. Moi, je fais du sport depuis l’enfance. Ça a pris peu à peu de plus en plus de place. Je n’ai aucune estime de moi. Toujours aujourd’hui. Cette nuit, j’ai cauchemardé en vue de cette interview… En revanche, dans le sport, quand je fais une performance, ça va. Le corps, au début, une heure lui suffit et après il lui en faut deux, puis trois heures… C’est comme l’alcool : au bout de dix ans, vous tournez à trois bouteilles par jour. Les conséquences sont identiques : si vous n’avez pas votre dose d’alcool ou de sport, vous n’êtes bien ni physiquement ni psychologiquement.” Fébrilité, mal-être…

“J’ai réussi à arrêter les comportements dangereux…”

Le déni est, dans ces conditions, le sentiment le plus partagé. “Quand vous demandez à un sport-addict s’il est dépendant, il répond toujours non. Cette dépendance, ce n’est pas nouveau. Ceux que je côtoie, cela fait 20 ans qu’ils sont bigorexiques. Le sport, personne ne peut imaginer que c’est une drogue, cela véhicule une image tellement positive…” Servane Heudiard n’a pas eu recours à un psy. “Même si tout ce que je planifie, décide, choisis, etc., s’organise autour du sport”, écrit-elle dans son livre. “Je n’ai pas encore fait de pas de côté, commente-t-elle aujourd’hui. Mais j’avance petit à petit. J’ai déjà réussi à arrêter les comportements dangereux. Ce matin, par exemple, avant l’interview, il faisait froid ; il pleuvait. En temps “normal”, quand j’étais en plein dedans, je serais partie faire du vélo à la frontale à 5h30. Ce matin, j’ai préféré faire du home trainer…”

“Je parlerais davantage de choix de vie…”

Triathlète exigeante, d’un très haut niveau amateur, membre d’une team copie conforme d’une équipe pro (Team Argon 18 France), la Sétoise Julie Hémar barguigne. Corps parfaitement sculpté, cette chirurgienne-dentiste sait parfaitement ce que signifie médicalement l’excès de sport. Elle en parle facilement et intelligemment. “Je ne sais pas si je suis ou pas bigorexique… Si l’on s’en tient à la définition stricto sensu, oui, indéniablement, je coche les cases. Mais est-ce une bonne définition ? En tout cas, j’ai toujours fait du sport, depuis l’enfance. Et je suis heureuse comme ça. Je parlerais davantage de choix de vie et puis le sport nous fait voyager. Après, je sais prioriser comme quand il s’est agi d’installer et faire tourner mon cabinet dentaire pendant un confinement.”

Si je dois faire une séance de sport, je la fait coûte que coûte, même si je dois me lever à 5h30 du matin ou si je dois aller courir à 22h30″

Julie Hémar est toujours, trois mois plus tard, en convalescence d’une fracture du col fémoral. “C’est une fracture de fatigue”, confie-t-elle. La crise sanitaire a eu pour fâcheuse conséquence de reculer les épreuves de qualification aux championnats du Monde d’Iron Man qu’elle convoitait (3,8 km de nage, 180 km de vélo et un marathon à pied (42,195 km à enchaîner…) et elle dut répéter de durs entrainements. Jusqu’à cette blessure. La course à pied entre parenthèses, elle compense dans les autres disciplines. Comprendre : elle fait davantage de sports portés, natation, vélo.

Entre 20 heures et 25 heures par semaine

Julie Hémar. DR

Originaire de Bourgogne, âgée de 40 ans, Julie Hémar dit : Je n’ai pas d’enfant ; pas de mari ; mon emploi du temps est millimétré et si je dois faire une séance de sport, je la fait coûte que coûte, même si je dois me lever à 5h30 du matin ou si je dois aller courir à 22h30. Il m’arrive assez régulièrement de faire trois entrainements par jour. Je fais entre 20 heures et 25 heures de sport par semaine plus des séances de renforcement musculaire. Je rêve triathlon, je vis 100 % triathlon. La différence avec des pros, c’est que nous, amateurs, nous ne sommes pas le même suivi ni le même encadrement médical.”

J’ai proposé à un ami d’aller boire une bière, ce qui est rarissime. Il a refusé à cause d’une compétition à venir. Pour une fois que je m’autorisais cela…!”

Elle hésite à se qualifier d’accro au sport mais en valide aussitôt après l’idée. Son régime alimentaire est très rigoriste. “Un soir, rapporte avec humour Julie Hémar, on s’est retrouvés avec un ami. J’ai proposé de boire une bière, ce qui est rarissime. Il a refusé à cause d’une compétition à venir. Pour une fois que je m’autorisais cela…!” Douchée. Accro aussi à la performance, elle n’en dira pas davantage sur son ex-compagnon “pervers narcissique qui me mettait en valeur publiquement et me rabaissait systématiquement en privé”. C’est suite à cette expérience qu’elle s’essaya au triathlon, sport d’endurance par excellence, et où elle a vite excellé.

“C’est mon propre regard qui est important”

Julie Hémar. DR

“Je me suis mise au triathlon long et je m’y suis mise à fond.” Dynamique personnelle, dynamique de groupe, Julie Hémar baigne dans un univers de sueur et d’effort. “Dans le vélo, il n’y a que des bigorexiques !” lâche-t-elle. “J’ai une sacrée hygiène de vie : on m’appelle Madame Boulgour, rie-t-elle. J’aime avoir un corps sculpté. Le regard des autres m’importe peu ; c’est mon propre regard que j’ai sur moi-même qui est important. Que ferais-je sans sport…? Je regarderais la TV, je jouerais à la console…? J’ai trouvé mon équilibre avec le sport qui est mon 2e métier !”

Il faut essayer de décélérer

À l’image de Servane Heudiard, l’autrice, beaucoup de bigorexiques partagent cette idée de “défonce” permanente, qui peut aller jusqu’au dopage, où “quand l’on tombe sept fois on se relève une huitième”. Comme le rapporte Servane Heudiard dans son livre-témoignage, c’est une sorte de “joint psychologique”. Pour ce qui la concerne, c’est pour échapper à son manque de confiance et sa maigre estime de soi. “Le sport, c’est valorisant. On y est une autre personne…”, dit-elle avec lucidité. Quand quelqu’un est dans la voie dangereuse du sport-addict, “il faut essayer de se mettre des limites, conseille-t-elle. Il y a cinq ans, si je n’étais pas sortie sous la flotte, je me serais dit : “Si je ne le fais pas, je ne vais pas être bien… Il faut donc cesser de se projeter et se laisser la possibilité de se tester si ça va le faire ou pas. Il faut aussi entamer un processus inverse mais doucement.” Il faut décélérer.

L’autrice termine d’ailleurs son livre par une jolie sentence philosophique du romancier allemand Hermann Hesse : “Certains croient que tenir bon nous rend plus fort, mais parfois le plus dur est de lâcher prise…”

Olivier SCHLAMA

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