C’est une première : ce matin, un engin géantissime de 53 mètres et 48 tonnes a traversé les canaux de Sète. Cette table conchylicole a été imaginée par une start-up montpelliéraine, Solarinblue. Elle sera testée le long d’un cycle de production pour savoir si elle peut remplacer avantageusement les tables de production traditionnelles, en fin de vie. Avec la promesse d’économiser de l’énergie, des déchets et d’améliorer les conditions de production. Le point avec Patrice Lafont, président du CRCM.
“Une cathédrale”, nous avait prévenu Patrice Lafont. Le président du Comité régional de la conchyliculture de Méditerranée (CRCM) n’est pas peu fier de ce projet unique au monde d’intelligence collective, au moment où la profession subit tant d’avanies et qui peut permettre aux conchyliculteurs de la région de repartir de l’avant. Le projet ? Une table d’élevage conchylicole flottante surmontée de panneaux solaires ; le projet se nomme SolarinThau. Aussi simple qu’elle soit, l’idée est révolutionnaire. Pensez : associer production d’électricité et économies pour la production d’huîtres…
Une table-ovni de 53 mètres et de 48 tonnes !

L’assemblage et la mise à l’eau de ce colossal ovni- 53 mètres de long, 12 mètres de large, 7, 80 de haut et d’un poids de 48 tonnes – ont été finalisés dans l’un des bassins du Port de Sète, partenaire de l’opération. En ce dimanche, donc, la “cathédrale” a traversé les canaux de l’île Singulière pour rejoindre le coeur de la zone conchylicole “au milieu de l’étang de Thau”, précise Patrice Lafont.
Cette démarche est portée par un consortium constitué du CRCM, de la Startup Solarinblue ainsi que du Syndicat mixte du bassin de Thau. “Bien plus qu’un enjeu local, ce processus systémique incarne une véritable alternative énergétique potentielle : en effet, 252 panneaux photovoltaïques équipent le démonstrateur actuel et un gisement de près de 2 500 tables et concessions identiques, en présence sur l’étang de Thau, pourraient faire l’objet d’une mise à l’échelle à l’issue de ce test à ciel ouvert.”
Alternative pour remplacer des tables d’huîtres

“L’idée générale, précise Patrice Lafont, c’est de créer nouveau modèle de table pour remplacer celles que nous avons actuellement sur l’étang de Thau qui arrivent toutes en fin de vie ; elles ont été toutes plantées à la même époque. Dont la matière principale, ce sont des rails en fonte de la SNCF. Qui sont devenus rares et très chers affichant un prix deux fois plus élevé en dix ans. Il en coûte grosso modo 1 000 € minimum un seul rail. Et il y en a 33 pour chaque table, au nombre de 2 500 sur la lagune. Plus la structure au-dessus ; 52 perches à 100 € ; les plateaux qui les soutiennent… Au total, estime Patrice Lafont, c’est un coût de remplacement au bas mot entre 40 000 € et 50 000 € pour chaque table. “Il faut savoir si ce genre de table offre le même confort de production ou non et la même efficacité.”
Autre enjeu que soulève ce projet : “Comment, en produisant de l’énergie verte, on peut équiper ces nouvelles tables de systèmes innovants pour améliorer les conditions de production. Le deal que nous avons avec l’industriel, c’est que nous mettons à disposition nos tables dont la surface de chacune est de 1 000 m2. Et si on équipait toutes nos tables, nous serions la deuxième ferme photovoltaïque flottante au monde ! Et en production électrique, cela représente l’équivalent des éoliennes flottantes pilote en mer, plus de 300 mégawatts, à raison de 140 kw par table.”
Exondation, moins de déchets et d’énergie…

Patrice Lafont confie encore : “Ce qui nous intéresse, ce n’est pas de vendre de l’électricité pour avoir un revenu ; ça on le laisse à Solarinblue. Mais que l’industriel nous restitue une petite partie de cette électricité pour que nous développions des techniques qui viendront équiper nos tables.” Pourquoi ?
Automatiser l’exondation
“Automatiser l’exondation des coquillages {la sortie régulière des huîtres de l’eau, Ndlr} permet d’éviter la production de déchets et de sous-produits qui ne sont pas valorisables (algues, invertébrés, sable…). Et qui, aujourd’hui, font l’objet d’une collecte qui nous coûte 1 M€ par an ! On pourrait donc avec cette nouvelle table en faire l’économie comme on pourrait moins dépenser par ailleurs : comme l’huître sort déjà propre de l’eau, cela nous ferait économiser de l’énergie – en utilisant moins nos laveurs notamment – et de la main d’oeuvre parce qu’aujourd’hui les huîtres sont grattées une par une. Avec l’exondation, il n’y aurait presque plus rien à faire.” Ce n’est pas tout : une huître exondée est plus jolie, plus charnue, plus chère. “C’est ce qui se fait de mieux sur le marché. Ce sont, d’ailleurs, elles qui récoltent les médailles au Salon de l’Agriculture chaque année”, prolonge Patrice Lafont.
Un test de dix-mois à deux ans dans l’étang de Thau

Le prototype de cette table conchylicole flottante – qui s’enfoncera deux mètres sous la ligne de flottaison – avec panneaux solaires a coûté en développement 800 000 €. Il est accompagné financièrement par l’État à hauteur de 300 000 €. Le test va durer entre 18 mois et deux ans, le temps d’un cycle de production de l’huître de l’étang de Thau.
A comparer avec une table conchylicole classique
Patrice Lafont s’exprime encore : “On va mettre cette table en production et, à côté, il y aura une table témoin classique. Les deux auront le même naissain de coquillages, avec la même origine. Et on comparera les différences. Quels en sont les bénéfices ou les inconvénients. Il y aura un suivi scientifique au niveau environnemental ; pour savoir si le fait de couvrir les tables de ces panneaux solaires ; si le fait d’oxygéner l’eau sous la concession a ou non un effet…” Il y aura aussi la mise en place de bouquets de capteurs (salinité, température, taux d’oxygène…) “Autant d’apports de ruptures qui vont permettre de piloter finement l’élevage et d’accompagner les professionnels dans leurs diagnostics d’alerte, de croissance des coquillages…” Bénie soit la “cathédrale”…
Olivier SCHLAMA
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