Ariège : Des passionnés de patrimoine restaurent une cabane d’estive, l’ONF veut la détruire !

Restauration de cabanes par l'association Counc en Donezan, en Ariège. Ph. DR.

Dans le magnifique “Québec ariégeois”, une association patrimoniale restaure gratuitement de petites constructions qui servent aux agriculteurs et éleveurs. Situées en pleine montagne, elles sont ouvertes à tous, randonneurs compris. Après avoir retapé quinze cabanes, Le Counc en Donezan se heurte à l’ONF qui ne voulait pas que celle de Boutadiol soit réhabilitée, pour éviter les touristes dans une zone de protection du Grand Tétras et de chasse. L’incompréhension domine.

Boutadiol ; ory ; du Laurenti; ermite ; du counc ; du col de Pailhères ; Bousadus du Bas… En Ariège, les cabanes d’estive, parfois en pierres, servant aux agriculteurs et éleveurs, portent des noms qui fleurent bon la montagne. Dont certains coins qui sont dignes du Québec. L’air y est tout aussi vivifiant. Les animaux encore farouches. La tranquillité s’y impatronise.

C’est le cas du Donezan qui a la chance d’avoir une association active revendiquant plus de deux cents membres, baptisée Le Counc en Donezan“Notre but c’est que ces cabanes restent ouvertes”, définit Francis Masson président de l’association qui rayonne sur sept communes versant leur obole au budget, qui,  alimenté par 200 adhésions, atteint 4 000 € annuels. De quoi acheter des matériaux, entretenir la montagne, aussi ; maintenir la mémoire à flot ; donner une piste de slow tourisme… “Certains donnent du bois ; du ciment…”, signale Valérie Dejax membre de l’association qui organise aussi des événements culturels.

Ils oeuvrent pour que le patrimoine montagnard survive aux avanies du temps qui passe

Cabane d’alpage restaurée par l’association Counc en Donezan. Ph. DR.

Le Counc ? “C’est le nom de la première cabane retapée par un certain François Salette, que le père et le grand-père, maçon de profession, avaient construite pour le village d’Artigues. Le Donezan, c’est le nom de notre canton dont l’emblème est une feuille d’érable ; on appelle ce canton également le Petit Canada”, tellement verdure et lac se ressemblent…!

C’est Valérie Dejax, membre de l’association patrimoniale, qui s’exprime ainsi. Ses membres oeuvrent pour que tout ce patrimoine montagnard survive aux avanies du temps qui passe. Ce sont des passionnés. “Le déclic est venue d’une simple discussion. On entendait : «c’est dommage, cette cabane-là est en ruines ». C’est pourtant du patrimoine. D’où l’idée de créer l’association.” De fil en aiguille, “après avoir passé un été superbe » entre amis-restaurateurs de mémoire, ces Ariégeois ont décidé de continuer leur oeuvre. Ils ont déjà restauré bénévolement quinze de ces cabanes – dont quatre orri, en pierres – entre autres patrimoines. Il existerait en Donezan une centaine d’orris.

Refuge pour randonneurs et amoureux de la nature ariégeoise

Des bénévoles passionnés restaurent des cabanes par l’association Counc en Donezan, en Ariège. Ph. DR.

La séto-ariégeoise développe : “Chaque village dispose d’au moins une cabane dans l’alpage autour de laquelle on rassemble les bêtes. C’est aussi un abri pour les bergers.” C’est aussi, aujourd’hui, devenu un refuge pour randonneurs et amoureux de la nature ariégeoise. Un vrai patrimoine entretenu par Le Counc en Donezan. Créée en 2011, l’association s’est donné pour objectif de “remettre en état les cabanes et de les entretenir”. À l’occasion, elles offrent un toit, un lit et quelques heures de chaleur pour les usagers de la montagne, ces cabanes, ou orris, dont certaines, à l’instar de la cabane de Boutadiol, servent à stocker le sel qui sera distribué aux bêtes par les bergers. La cabane de boutadioles était la dernière cabane à restaurer. Sauf que…

“L’ONF se réserve la possibilité de procéder à la remise en état du site à vos frais”

Restauration de cabanes par l’association Le Counc en Donezan, en Ariège. Ph. DR.

… Sauf que l’ONF vient de mettre l’association en demeure sous trois semaines (!) de déconstruire la rénovation de cette cabane près du lac de Laurenti, à une dizaine de kilomètre de l’Aude sous trois semaines ! “Le vendredi 14 juin 2024, un technicien de l’Office national des forêts a constaté la reconstruction illégale de la cabane de Boutadiol en forêt domaniale de Les Hares (pierres sèches, porte en bois, plaques goudronnées végétalisées pour le toit et aménagement intérieur). L’ONF n’a reçu aucune demande de la part de l’association Le Counc en Donezan et n’a donc émis aucune autorisation pour la restauration de cette cabane et n’y est d’ailleurs pas favorable” (…) “Passé ce délai, écrit encore le directeur d’agence ONF Ariège-Aude, l’ONF se réserve la possibilité de procéder à la remise en état du site à vos frais.”

“On est agacés parce que c’est une association avec laquelle nous travaillons depuis longtemps”

Contactée, l’ONF explique, par la voix de  Hervé Houin, le directeur interrégional,“connaître cette association à qui nous avons déjà confié des restaurations de cabanes. Nous venons de donner une nouvelle autorisation pour une autre. Mais celle-là, Boutadiol, nous sommes contre : c’est une zone de chasse et de protection du Grand Tétras également…” Le directeur de l’agence Aude-Ariège, Stéphane Villarubias, qui a signé cette mise en demeure aux passionnés de patrimoine, renchérit : “On est agacés parce que c’est une association avec laquelle nous travaillons depuis longtemps. Ils refont des cabanes, des chemins, très bien. Mais on ne voulait pas qu’ils refassent la cabane de Boutaniol qui est hors des sentiers battus ; située dans une réserve biologique et de chasse pour laquelle on ne leur a pas donné de feu vert.” Et de garantir que l’association “va la démonter, c’est sûr, s’ils veulent avoir l’autorisation d’en restaurer d’autres…”

“Comme d’habitude, on choisit d’interdire plutôt qu’éduquer…”

Restauration de cabanes par l’association Le Counc en Donezan, en Ariège. Ph. DR.

Valérie Dejax, elle, en reste interdite : “L’autorisation, on ne l’aurait jamais eue. L’ONF n’est pas favorable à la restauration de cette cabane. Pourquoi ? Alors qu’elle servait à stocker du sel mais n’avait plus de… toit. Quant au grand tétras, il a bon dos. La restauration, ce n’est pas pour faire venir du monde dans ce coin (on ne tient même pas debout dedans) ; il n’y a pas de quoi faire du feu ; pendant le covid, j’ai fabriqué des panneaux indiquant qu’il faut respecter le lieu ; dans la cabane, il y un cahier où les gens écrivent leur expérience… C‘est juste un abri en cas de mauvais temps et un lieu pour que des agriculteurs y stockent du sel. On a bien compris que l’ONF ne veut personne dans ce coin. Comme d’habitude, on choisit d’interdire plutôt qu’éduquer…”

On ne déconstruira pas cette cabane et s’ils la détruisent, on veut faire connaître le ridicule de cette opération”

Pour ces magnifiques restaurations, Francis Masson, qui préside l’association, peut compter sur ses bénévoles dont des maçons ou des gens qui travaillent dans les communes alentour. Lui-même ancien plombier, il confie s’être tourné, pour cette cabane au coeur du litige, “à la demande de l’ONF, vers la communauté de communes sous prétexte que ce n’était pas à nous à restaurer des cabanes ouvertes au public.” Or, depuis un an, rien n’a bougé. “C’est dommage. On ne demande pourtant rien à personne. Pas d’argent. On a même été sollicités par les éleveurs et agriculteurs pour que l’on réhabilite la cabane de Boutadiol, un orri tout en pierres… Il n’a pas de couchage… Avec des courants d’air partout… C’est juste fait pour abriter le vacher en cas d’orage l’été. On en a déjà restauré quatre et personne ne nous a jamais rien dit.”

Cabane d’alpage restaurée par l’association Le Counc en Donezan, en Ariège. Ph. DR.

Déconstruire la cabane de Boutadiol totalement refaite, est-ce envisageable ? “Nous n’en avons pas les moyens ni matériels (il faut des héliportages) ni financiers ni la volonté, d’ailleurs. Nous allons répondre à l’ONF.” Et une manif…? “On n’en est pas encore là ! Mais ça dépendra de l’ampleur que prend cette affaire. On ne déconstruira pas cette cabane et s’ils la détruisent, on veut faire connaître le ridicule de cette opération.”

Pour sa part, Alain Naudy, maire d’Orlu et président de la communauté de communes de Haute-Ariège confirme qu’il y a “un problème. Car l’association n’a pas demandé d’autorisation. Comme nous l’avons fait pour la réserve d’Orlu, l’ONF décide de restaurer ou non certaines cabanes pour mettre l’accent sur des lieux moins fréquentés et lever la pression touristique dans des lieux trop fréquentés. Justement, cette cabane-là, l’ONF ne voulait pas la restaurer. Je ne peux donc pas critiquer cette décision de l’ONF…”

Olivier SCHLAMA

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