Une étude a demandé deux ans (!) à un collectif de scientifiques pour évaluer l’impact des éoliennes en mer ; les enjeux sont à peine effleurés quand ils le sont… Elles auront, tout le monde le sait, des répercussions sur la biodiversité largement appauvrie ces dernières années et qu’il s’agit en théorie de préserver. Mais la méta-étude, très lacunaire, y compris sur la Méditerranée, ne donne aucune direction, aucun conseil… Très décevant.
Tout ça pour ça ! C’est ce que l’on peut retenir au final d’une expertise collective de scientifiques agissant à la demande du gouvernement qui fait flop. Celle-ci a rendu un état des lieux le plus exhaustif existant à ce jour sur toutes les facettes de cette nouvelle source d’énergie controversée sur les organismes vivants et les écosystèmes marins. Alors que cinquante parcs éoliens au large des côtes françaises, comme le promet le gouvernement, doivent voir le jour d’ici 2050. Un objectif censé fournir de l’électricité bas carbone pour s’affranchir des énergies fossiles, responsables de la crise climatique aiguë. Las…
“Des transformations durables de la biodiversité marine sont vraisemblables”
C’est ce que l’on appelle pudiquement des “pressions”. Ce rapport n’émet aucune préconisation pour politiques et industriels qui sont censés s’en emparer comme une aide à la décision. Tout au plus que “des transformations durables de la biodiversité marine sont vraisemblables” en cas de développement massif de cette source d’énergie. Très policée…!
Conduite par l’Ifremer et le CNRS, cette expertise a été réalisée pendant deux ans, entre janvier 2024 et juin 2026, par un collectif pluridisciplinaire de chercheurs issus de 13 établissements publics de recherche français et belges. Les experts ont identifié plus de 4 500 publications scientifiques et retenu 411 articles pour une analyse détaillée des effets de l’éolien en mer sur la biodiversité marine. L’ESCo constitue ainsi, à ce jour, l’état de l’art le plus complet disponible sur le sujet. Elle répond à un besoin de centralisation, de synthèse et de partager des savoirs scientifiques sur le sujet.
Dix pressions exercées sur les écosystèmes marins

Au total, l’ESCo éoliennes en mer & biodiversité a analysé dix pressions exercées par les parcs éoliens en mer, susceptibles d’affecter la biodiversité au cours des différentes phases de développement des projets, de la construction au démantèlement. Tout d’abord, les structures elles-mêmes (des éoliennes de plusieurs centaines de mètres de haut parfois !), on s’en serait douté, sont des obstacles physiques au déplacement (effet barrière et collisions)…
Il y a aussi “l’introduction de substrats durs artificiels (effet récif)” ; la modification des habitats benthiques ; la modification des habitats pélagiques ; les émissions de substances chimiques ; les émissions sonores. Les autres énergies introduites dans le milieu : champs électromagnétiques, lumière artificielle, chaleur… Et les pressions à l’échelle des paysages marins, l’introduction d’espèces non indigènes. Il y aussi la modification des activités de pêche (effet réserve)
“L’expertise met également en évidence plusieurs mesures d’atténuation des effets étudiées dans la littérature scientifique. Elle souligne toutefois l’existence de lacunes concernant certaines pressions et leurs effets à long terme et à grande échelle, ce qui souligne la nécessité de poursuivre les travaux de recherche et de renforcer les connaissances disponibles.”
Zoom sur trois “pressions” aux effets bien documentés
Commençons par le plus évident : les éoliennes en mer, en béton et en métal, constituent des obstacles au déplacement. “Les éoliennes en mer constituent un obstacle physique au déplacement de certaines espèces mobiles, en particulier les oiseaux marins, les oiseaux migrateurs terrestres et certaines chauves-souris migratrices. Deux grands types d’effets sont documentés. Le premier est un effet de barrière : certaines espèces de la faune volante modifient leurs trajectoires pour éviter les parcs, ce qui peut allonger leurs déplacements ou réduire l’accès à certaines zones d’alimentation ou de repos.”
Le second effet ? Il concerne le risque de collision avec les pales, qui peut entraîner la mortalité des oiseaux et chauves-souris. Les espèces les plus exposées sont celles qui volent régulièrement à hauteur des rotors, notamment lors des migrations nocturnes ou lorsqu’elles pénètrent fréquemment dans les parcs pour s’y nourrir. Jean Jalbert scientifique qui dirige la Tour du Valat, au Sambuc, en Camargue, avait longuement exposé le risque, dans Dis-Leur !
Ni la pêche ni la Méditerranée ne sont évoquées…

D’abord, les éoliennes peuvent constituer un obstacle au déplacement de certaines espèces et créer un “effet barrière”. Les fous de Bassan (des oiseaux de mer), par exemple, ont tendance à éviter les parcs en les contournant, ce qui engendre une perte d’habitat et des dépenses d’énergie supplémentaires. Les goélands, eux, sont au contraire attirés à l’intérieur des champs éoliens, où ils risquent de percuter les pâles.
Et ajouter, tautologique : “Si ces effets sont aujourd’hui bien documentés chez les oiseaux, les connaissances restent plus limitées concernant les chauves-souris et les potentiels effets d’obstacle sous-marins sur les mammifères marins, les tortues ou les poissons.”
La pêche n’est même pas évoquée ! Dis-Leur l’a fait pour eux avec ses moyens. C’est une première. Le but : arriver à coexister avec ces machines produisant de l’électricité en augmentant la biomasse et la biodiversité halieutiques grâce à des récifs artificiels. C’est l’enjeu du projet Fishwind que nous décrit le directeur de la SaThoAn, Bertrand Wendling, qui en est à l’origine. Ministre de la Mer, Catherine Chabaud confie dans notre interview porter “un grand intérêt au sujet de la cohabitation” qu’elle promeut à l’envi. “C’est l’une des priorités de mon mandat.”
Les éoliennes, de nouveaux substrats durs artificiels
L’installation des fondations et des enrochements des éoliennes crée de nouveaux habitats sous-marins susceptibles de favoriser l’installation de certaines espèces. Ce phénomène est appelé effet récif. Ah bon, franchement…
Les structures immergées sont notamment colonisées en forte densité par des moules, des balanes ou encore de petits crustacés qui viennent progressivement s’installer sur ces surfaces dures. C’est ce que Dis-Leur vous a expliqué en mai dernier ICI… Dans certains parcs de la mer du Nord, un seul mât d’éolienne peut ainsi héberger deux tonnes de moules. Cette colonisation s’accompagne d’une augmentation locale importante de la biomasse, c’est-à-dire de la quantité de matière vivante présente, ainsi que d’une modification des communautés d’espèces observées autour des structures.
Chez certains poissons, comme le cabillaud ou la plie, plusieurs études rapportent une augmentation locale de l’abondance et parfois de la taille moyenne des individus à proximité des éoliennes. Certaines espèces modifient aussi leur régime alimentaire en consommant davantage d’organismes associés aux structures artificielles, ce qui peut entraîner des changements dans les chaînes alimentaires locales.
Les éoliennes en mer génèrent des émissions sonores

Lors de la phase de construction des parcs, les opérations de battage de pieux menées pour installer certaines fondations produisent des sons de forte intensité susceptibles de se propager sur plusieurs dizaines de kilomètres sous l’eau. Les effets observés concernent principalement des modifications du comportement, des réactions de fuite, des changements de trajectoire ou des perturbations de certaines fonctions biologiques liées à l’utilisation du son, notamment chez les mammifères marins.
La Méditerranée n’a a priori pas encore été étudiée s’agissant de cet effet néfaste… L’étude signale au passage que “les connaissances disponibles reposent toutefois largement sur le marsouin commun, espèce particulièrement étudiée en Atlantique Nord-Est. Chez cette espèce, des comportements d’évitement ont été observés à grande distance des zones de travaux de construction des éoliennes. Des phénomènes de masquage acoustique – lorsque les sons produits par les activités humaines couvrent les sons utiles aux animaux – ainsi que des pertes auditives temporaires ont également été rapportés ; les effets permanents apparaissent plus rares”.
“Chez les poissons, les études décrivent surtout des réactions de stress ou des modifications temporaires du comportement. Les effets des émissions sonores générées pendant la phase d’exploitation des parcs – moins intenses mais plus durables que celles produites lors de la construction – restent, en revanche, encore insuffisamment documentés.”
Des mesures d’atténuation existantes
L’expertise collective dresse également un panorama des mesures étudiées pour limiter les effets des parcs éoliens en mer sur la biodiversité. Ces mesures s’inscrivent dans la séquence “éviter, réduire, compenser” (ERC), mobilisée lors de la planification, de la construction et de l’exploitation des parcs.
“Les mesures d’évitement visent à supprimer les effets potentiels dès les premières phases de planification des projets, notamment à travers le choix des zones d’implantation. Elles consistent par exemple à éviter les principales zones de migration ou de reproduction de certaines espèces d’oiseaux et de mammifères marins, ainsi que les habitats les plus sensibles.”
Des rideaux de bulles pour atténuer le bruit sous l’eau !

Les mesures de réduction – 85 % des études analysées – concernent principalement les émissions sonores et les risques de collision. Pour limiter les perturbations acoustiques lors du battage des pieux, plusieurs dispositifs ont été testés pendant les travaux, comme les rideaux de bulles, destinés à atténuer la propagation du son sous l’eau, ou les procédures de montée progressive de la puissance sonore, visant à favoriser l’éloignement préalable des mammifères marins.
Concernant les oiseaux et les chauves-souris, certaines mesures visent à réduire les risques de collision, par exemple grâce à l’arrêt temporaire des turbines pendant certaines périodes de migration ou sous certaines conditions météorologiques. D’autres travaux explorent également des adaptations de conception des infrastructures, notamment pour améliorer la visibilité des pales.
Les mesures de compensation visent à restaurer ou recréer des habitats ou des fonctions écologiques lorsque les effets n’ont pu être évités ou suffisamment réduits. Elles sont en revanche encore peu documentées.
Plus généralement, l’expertise soulève plusieurs limites : “Les travaux de recherche sur les mesures d’atténuation restent concentrés sur quelques groupes biologiques, principalement les mammifères marins et les oiseaux, ainsi que sur certaines pressions, notamment le bruit sous-marin et les risques de collision.” Enfin, une grande partie des mesures recensées n’a pas encore été évaluée en conditions réelles, ce qui limite encore le niveau de connaissances sur leur efficacité.
Des lacunes de connaissances à combler
Malgré l’augmentation rapide des travaux scientifiques consacrés à l’éolien en mer, des lacunes persistent. Certains effets des pressions demeurent peu étudiés, notamment les émissions chimiques, la lumière artificielle, les conséquences de l’introduction d’espèces non indigènes, ou encore certains effets à plus grande échelle, au-delà du parc éolien lui-même.
Les connaissances sur les effets à long terme restent également limitées. Les études portent encore majoritairement sur des réponses observées à des échelles locales ou individuelles, tandis que les conséquences sur les réseaux trophiques (relations alimentaires entre les espèces), la connectivité écologique (déplacements des espèces et circulation des organismes entre différents habitats), les dynamiques des populations ou le fonctionnement global des écosystèmes demeurent insuffisamment caractérisées.
Les scientifiques soulignent également le peu de recherches sur les effets liés au cumul des différentes pressions générées par les parcs éoliens en mer, ainsi que sur leurs interactions avec d’autres activités humaines déjà présentes en mer, comme la pêche, le transport maritime ou encore le changement climatique.
Olivier SCHLAMA
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