Un an après “l’ogre” de feu de l’Aude : Les Corbières, laboratoire vivant de solutions collectives

Restitution des écoutes territoriales, ici à Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse. Ph. Idriss Bigou-Gilles - Département de l'Aude

Le département de l’Aude a lancé une démarche inédite, les “écoutes territoriales” : aidés par des spécialistes, 120 habitants ont cheminé ensemble pour ébaucher des pistes pour continuer à vivre dans ce territoire. Une écoute qui a révélé des “perspectives” et une intelligence collectives. De quoi servir d’exemple pour d’autres habitants traumatisés et des territoires sinistrés. Inédit.

À cette échelle, c’est inédit. Lancée après le mégafeu des Corbières d’août 2025, la démarche des fameuses “écoutes territoriales”, prévues dans le cadre du plan départemental Corbières doté de 10 M€ et baptisé La force de Renaître du conseil départemental de l’Aude, permet, un an après, de livrer un “portrait sensible du territoire”. À partir d’entretiens d’habitants choisis via notamment des associations pour représenter au mieux la population audoise, il montre l’attachement aux Corbières mais aussi les enjeux à relever ensemble, comme nous vous l’expliquions ICI. “Genou à terre”, mais prête à se relever et à aller de l’avant. Voire à donner l’exemple.

“Pour les habitants, c’est un sujet de préoccupation perpétuel…”

Le feu des Corbières cet été. Ph Sdis de l’Aude.

Du mardi 5 au au samedi 9 août 2025, plus de 2 000 pompiers ont lutté contre un mégafeu dans les Corbières (Aude), qui a ravagé 11 133 hectares, tué une femme, blessé une vingtaine de personnes et détruit 35 habitations. Ce n’est pas pour rien que s’étaient affichés des petits panneaux de remerciement un peu partout. La population, traumatisée par “l’ogre” de feu, n’a pas oublié. Loin de là. “Pour les habitants, c’est un sujet de préoccupation perpétuel…”, confirmait Hélène Sandragné, présidente du département de l’Aude. Et qui compte bien se servir de ce malheur pour que ce territoire en devienne résilient.

Cette approche positivement offensive avait débuté par une demande, celle d’Hélène Sandragné réclamant depuis à l’Etat que les règles de financement évoluent et que les assurances paient davantage. Selon le colonel Christophe Magny, directeur du Sdis 11, la valeur du sauvé sera sans doute très importante. Sachant que 45 000 hectares et 12 villages et plusieurs centaines d’habitations ont été préservés.

64 entretiens individuels et collectifs avec plus de 120 personnes

L’Union nationale des acteurs du développement local (Unadel) et son réseau régional, Territoires et citoyens en Occitanie (TCO), ont ainsi été mandatés pour mener cette démarche. Huit “écoutants” ont réalisé 64 entretiens individuels et collectifs avec plus de 120 personnes. Ce travail s’est également enrichi d’une rencontre ouverte à Coustouge et de la restitution-miroir de ces écoutes le 7 avril dernier, à Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse.

Les habitants ont pleinement conscience que les deux principales causes de ce mégafeu, c’est le réchauffement climatique et la déprise agricole, viticole en l’occurence”

Kattalin Fortune

Après l’angoisse, la colère et la tristesse, l’espoir, donc. Celui de continuer à vivre sur ce territoire et d’inventer avec lui une nouvelle vie. Spontanément, Kattalin Fortune, conseillère générale des Corbières, retient de cette démarche un adjectif : “Enrichissant. Cette démarche est enrichissante, dit-elle. Les habitants ont un avis assez éclairé de la situation.” Ils ont pris conscience de l’ampleur du phénomène. “Ils ont pleinement conscience que les deux principales causes de ce mégafeu, c’est le réchauffement climatique et la déprise agricole, viticole en l’occurence. C’est très marquant.”

Évolution du climat, état des lieux de la ressource

Réunion publique sur le suivi des écoutes territoriales, Durban-Corbières. Ph. Idriss Bigou-Gilles – Département de l’Aude

Ce document, reprenant le vécu de l’incendie des Corbières vues par ses habitants jusqu’aux enjeux et défis communs pour renaître, a été envoyé aux participants et aux mairies concernées. Et qui pose une question centrale : comment habiter les Corbières demain ?

Kattalin Fortune élabore : “Il faut vraiment se pencher sur l’évolution du climat demain ; il faut entrer dans le détail avec les scientifiques. Il faut faire l’état des lieux des ressources en eau ; il faut l’enclencher. Ça va bien de dire que nous avons soi-disant un océan dans le sous-sol de l’Aude : tous les hydrogéologues sont très prudents là dessus. On ne veut pas non plus, sur cette question de l’eau, reproduire les mêmes erreurs que celles qui ont été faites dans d’autres territoires, comme dans les P.-O. qui disent avoir des remontées salées dans certaines de leurs ressources ; parce que finalement, la mer “entre” par le sous-sol. On ne va faire ça. On veut aussi garantir pour les générations futures la possibilité de vivre dans les Corbières.”

“Possible laboratoire” d’idées qui marchent

Les habitants qui ont cheminé sur ce vaste sujet voient ce territoire comme “un possible laboratoire” d’idées qui marchent. D’abord d’aller voir ce qui ce passe ailleurs où sécheresse et manque d’eau sévissent depuis longtemps ; en Andalousie et même au Maghreb. Et surtout que leur expérience serve à d’autres. Ils veulent travailler sur des “démonstrateurs” ; des idées pour récupérer l’eau, etc.

Ne pas refaire ce qu’a fait l’Espagne par exemple dans le Sud du pays avec des villages entiers sans eau au robinet… Il faut viser l’adaptation. En évitant la mal-adaptation”

L’élue départementale analyse : “Ce qu’a révélé cet incendie, c’est que nous avons un problème d’aménagement du territoire. C’est comme cela qu’il faut aborder la question et dans sa globalité en tenant compte de l’habitabilité, de l’économie… Comment protéger nos villages du risque d’incendie, en éloignant les “combustibles” mais en ayant aussi une approche qui cherche à ne pas ruiner ce qui fait la carte postale des Corbières pour ceux qui veulent y vivre et pour les touristes. Et tout ça dans le temps long.”

Feu des Corbières. Ph. Sdis de l’Aude

Le problème est systémique : “Il y a aussi la juste répartition de la ressource en eau, souligne Kattalin Fortune ; il en faudra pour les habitants ; pour les troupeaux pour protéger les villages des feux et manger local. Et il faut réfléchir à la question de l’irrigation. Tout cela dans un partage équitable et sans compromettre la vie des générations futures. Ne pas refaire ce qu’a fait l’Espagne par exemple dans le Sud du pays avec des villages entiers sans eau au robinet… Il faut viser l’adaptation. En évitant la mal-adaptation.”

Des mots sur des maux

Après l’angoisse, la colère et la tristesse, l’espoir, donc. Celui de continuer à vivre sur ce territoire et d’inventer avec lui une nouvelle vie. Spontanément, Kattalin Fortune, conseillère générale des Corbières retient de cette démarche un adjectif : “Enrichissant. Cette démarche est enrichissante, dit-elle.

Cela a aussi servi à mettre des mots sur les maux. L’angoisse collective s’est-elle ravivée par le nouvel ogre de feu du Sud-Ouest ? Ou tout ce travail d’une année a servi à la canaliser et à avancer ? “Des mots sur les maux, oui, cela aura aussi servi à ça, le temps que nous mettions tout en place, en fin d’année dernière. Les gens avaient besoin de vider leur sac. En fait, il ne faut pas attendre pour ce rendu. Pour nous, c’est important ; on voulait que les gens puissent s’exprimer et ce qu’il faut en faire. Même si on est contents de constater que parmi les choses que nous avons enclenchées – votées en septembre par les élus départementaux avant ces écoutes dans le plan Corbières – ”, dit-elle.

Maintenant il s’agit de prolonger cette “écoute” collective en solutions collectives. En s’appuyant sur une solidarité qui s’est elle aussi révélé puissante. Victimes d’un feu historique, les habitants du Sud-Ouest et leurs élus ne sont pas (encore) venus demander aux Audois le résultat de ce groupe de paroles grandeur nature mû par intelligence collective. “Ils n’en sont pas là…” Pas encore.

Olivier SCHLAMA