Méditerranée : Le projet inédit FishWind pour pêcher au coeur des éoliennes flottantes géantes !

Ph générée par l’IA, SaThoAn

C’est une première. Le but : arriver à coexister avec ces machines produisant de l’électricité en augmentant la biomasse et la biodiversité halieutiques grâce à des récifs artificiels. C’est l’enjeu du projet Fishwind que nous décrit le directeur de la SaThoAn, Bertrand Wendling, qui en est à l’origine. Ministre de la Mer, Catherine Chabaud confie dans une interview porter “un grand intérêt au sujet de la cohabitation” qu’elle promeut à l’envi. “C’est l’une des priorités de mon mandat.”

Les pêcheurs du Golfe du Lion veulent transformer une angoisse en opportunité. Les fameux grands ventilateurs, ces centaines d’éoliennes flottantes qui vont culminer à 250 mètres de haut pour produire de l’électricité – ce qui n’est pas rien en ces temps de dépendance fossilo-guerrière – vont aussi sanctuariser de fait un joli quartier de Méditerranée autour d’elles, entre 1 600 km2 et 2 000 km2, soit 20 % de la zone de pêche actuelle ! Une surface gigantesque, située à 12 miles nautiques au large, sur des fonds de cent mètres environ.

Résultat, dans dix ans, aucun pêcheur ne pourra jeter un filet dans un territoire marin aujourd’hui exploité. Sauf… Sauf si démonstration est faite que c’est possible. Le pari est multiple : technique – comment adapter les engins de pêche – administratif – obtenir les autorisations ad hoc – scientifique – quelle ressource pourra-t-on y pêcher…? Bref, lever de multiples et souvent indépassables freins.

On aimerait que ce sujet des coactivités intègrent l’esprit des différents services de l’Etat comme une option possible ; c’est une forme de réappropriation de ces espaces”

Tests en mer, projet FishWind. Ph. A. Balazuc, Cépralmar pour SaThoAn

Ce projet a commencé à exister qui a pris le nom de FishWind. Il a été initié par l’organisation de pêche SathoAn (20 navires de pêche, 90 petits métiers, 5 chalutiers, 14 thoniers-senneurs et 50 M€ à 60 M€ de chiffre d’affaires par an de poissons débarqués), coopérative basée à Sète, et y associe de nombreux organismes pour ce qui serait une première en France et en Europe.

Directeur de la SaThoAn, Bertrand Wendling explique : “C’est un projet qui vise à travailler sur les futures options de coactivité pêche au sein des parcs éoliens flottants qui verront le jour à partir de 2035. Si on ne fait rien, cette surface ne pourra pas être autorisée à la pêche. C’est pour cela que nous prenons les devants : on aimerait que ce sujet des coactivités intègrent l’esprit des différents services de l’Etat comme une option possible ; c’est une forme de réappropriation de ces espaces.”

Je crois beaucoup à l’idée de changer de paradigme et comment peut-on concevoir des activités pour qu’elles soient concomitantes. Que l’un profite à l’autre, de manière à ce qu’il y ait des impacts positifs sur la biodiversité aussi”

Catherine Chabaud, ministre de la Mer

Contactée, Catherine Chabaud, ministre de la Mer, porte “un grand intérêt pour ce sujet, cela fait partie de l’une des priorités de mon mandat” unique, nous a-t-elle confié dans une interview exclusive. “L’inspiration à l’origine a été trouvée au Japon qui ont un vrai développement de l’aquaculture.

Catherine Chabault qui participa au Grenelle de la Mer dont elle a tiré une conviction, accélérer la “régénération” des mers et océans, confie :“Je m’intéresse à ce sujet des co-activités depuis que j’ai découvert les travaux de Sylvain Pioch sur les infrastructures maritimes à impact positif. J’y ai même été sensibilisée il y a 15 ans, à l’occasion d’un tour de France des solutions pour le climat par Sylvain qui travaillait déjà avec le Comité régional des pêches en Occitanie sur un projet dans un port de plaisance. L’idée, c’est que chacun trouve sa place : où fait-on de l’éolien off shore ? De l’aquaculture ? Où est-ce que l’on pêche ? Où pouvons-nous aussi créer des aires maritimes protégées, etc. Je crois beaucoup à l’idée de changer de paradigme et comment peut-on concevoir des activités pour qu’elles soient concomitantes. Que l’un profite à l’autre, de manière à ce qu’il y ait des impacts positifs sur la biodiversité aussi.”

Depuis que je suis ministre de la Mer et de la Pêche, je sensibilise mes collègues. Et même précédemment les anciens ministres de la Mer et de la Pêche sur ce sujet. J’ai même fait des amendements quand j’étais députée européenne”

Catherine Chabaud, ministre de la Mer

L’ancienne navigatrice rembobine : “FishWind, je l’ai découvert quand j’étais encore députée européenne quand Sylvain Pioch m’en a parlé. C’est formidable qu’il y ait des acteurs engagés dans ce concept. Depuis que je suis ministre de la Mer et de la Pêche, je sensibilise mes collègues. Et même précédemment les anciens ministres de la Mer et de la Pêche sur ce sujet. J’ai même fait des amendements quand j’étais députée européenne pour que l’on favorise ce genre de solution. C’est plus qu’un engagement : c’est une conviction. Aujourd’hui, j’en ai parlé à tous nos services. Ceux chargés de la biodiversité, de l’énergie et du climat et tout le monde est vraiment intéressé par ce genre d’infrastructures maritimes dans lesquelles on peut concevoir de l’aquaculture, de l’alguaculture… Je travaille même sur une mesure pour un prochain Comité interministériel de la Mer et je lance une mission auprès de l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable.”

“Faire le tour des freins et sur la pertinence des activités”

Catherine Chabaud, lors de sa venue à Sète. DR

Et d’ajouter : “Le président national de la conchyliculture est intéressé par une expérimentation. Je l’ai croisé lors la semaine dernière lors d’un événement sur l’économie bleue lors du sommet Afrique-France, à Nairobi. J’ai aussi discuté avec une représentante d’EDF intéressée, elle aussi, qui coordonne les projets d’énergies marines. Pareil pour le Céréma.”

La ministre de la Mer pointe : “Après, il peut y avoir des réserves, des retenues. Et l’idée de la mission que je vais confier aux services du ministère va consister à faire le tour des freins qui pourraient se présenter, sur la pertinence… Si on développe de l’aquaculture dans un champ d’éoliennes au large, par exemple, est-ce que les allers-retours des aquaculteurs, les émissions de CO2 qui y sont liées, etc. Est-ce que toute cette organisation est pertinente.” Toujours selon Catherine Chabaud, “la clé se situe en amont de la conception des éoliennes en envisageant des coactivités.”

“C’est l’une des priorités de mon mandat”

Catherine Chabaud. Ph. Damien Valete/Terra

“FishWind, c’est de l’éolien flottant mais la même démarche pourrait s’envisager pour de l’éolien posé. Cela supposerait que l’on veut favoriser l’effet récif du pilier de l’éolienne et l’effet réserve du champ. Peut-être même intégrer la démarche dans l’appel d’offres où j’ai déjà réussi à faire intégrer la possibilité de solutions. Il faut aussi regarder comment les pêcheurs regardent cette solution de coactivités. Il est essentiel que l’on essaie de prendre en compte leur regard. Pour le président national des pêches, il soulève la question de la résistance aux tempêtes. Il n’a pas tort. Il faut étudier la globalité de la démarche. C’est l’une des priorités de mon mandat. Nous avons, la France, 2e puissance maritime au monde, un potentiel formidable avec les océans. Il y a un concept que promeut également c’est l’économie bleue régénérative, porté par des scientifiques comme François Simard. L’UICN a même voté une motion à l’automne dernier pour développer cette idée. Ce sont des sujets de bon sens marin.” 

FishWind : de nombreux partenaires

FishWind a en tout cas déplacé le pluriel : “Autour de nous, il y a de nombreux partenaires, scientifiques, notamment, poursuit-il, l’Ecole des Mines d’Alès, l’université Paris VI, l’Ifremer ; le Comité régional des pêches et le Cépralmar, aussi. Il y a aussi des partenaires porteurs de projets éoliens. Il y aussi des entreprises privées, des startups comme Line-Up Océan et 3D concrète, spécialisées dans la réalisation de récifs artificiels de 3e génération, en l’occurence du béton bas carbone.” C’est pour cela qu’il est crucial de prouver aux autorités maritimes que l’on peut y pêcher.

Palangre de fond, filet, casier, pot à poulpe et senne tournante coulissante de surface

Tests en mer, projet FishWind. Ph. A. Balazuc, Cépralmar pour SaThoAn

À l’origine, les pêcheurs étaient contre les éoliennes flottantes, qui les excluraient de zones poissonneuses. Désormais, résilients, ils sont “pro-actifs et croient que l’entreprise est réalisable. “Nous devons démontrer que nos activités sont compatibles dans ces futurs parcs,précise Bertrand Wendling. C’est pour cela que nous réalisons des tests en mer depuis fin 2025 qui seront terminés mardi prochain pour tester cinq engins de pêche en Méditerranée traditionnels et démontrer qu’ils pourront être utilisés dans les futurs parcs éoliens : la palangre de fond, le filet, le casier, le pot à poulpe et la senne tournante coulissante de surface.” Il complète : “Il faudra des navires de moins de 18 mètres, armés en 3e catégorie.” Avec davantage d’équipements de sécurité.

Toutes les espèces actuellement pêchées sont concernées. “Les tests que nous faisons n’ont pas pour vocation de montrer que nous pouvons attraper du poisson mais que l’on peut mettre en oeuvre les engins de pêche sans risque pour les navires, les marins et les éoliennes, note Bertrand Wendling. Qu’ils ne dérivent pas, notamment. Et pour cela ils sont équipés de capteurs, au fond et en surface et justement l’intérêt des tests est de montrer, comme ils sont posés au fond avec des poids conséquents, ils ne bougent pas et ne risquent donc pas de s’accrocher sur les éoliennes.” L’Ifremer devra, aussi, modéliser la biomasse. Ils ont déjà fait des modélisations sur les espèces présentes et quels types de récifs il faudrait poser. Ils seront évidemment présents pour le suivi environnemental.

Des récifs artificiels au fond de la Méditerranée

Tests en mer, projet FishWind. Ph. A. Balazuc, Cépralmar pour SaThoAn

Ce projet FishWind propose aussi d’installer des récifs artificiels au fond de la Méditerranée. “Nous considérons que les éoliennes flottantes peuvent être un atout pour y poser des récifs de 3e génération ; jusque-là les récifs qui avaient été posés étaient près de la côte et avaient pour objectif principal d’éviter le chalutage. Là ce sont des récifs bio-construits et éco-construits. Ceux que l’on veut créer remplissent des fonctions de telle sorte que les espèces puissent s’y cacher, s’y reproduire. C’est aussi une forme de restauration de fonds durs détruits parce que les espaces qui accueilleront les éoliennes flottantes, il y avait des zones rocheuses appelées “beachrock” qui ont été détruites au fil du temps.”

Cette réappropriation se prépare activement : “Nous avons mis en place des ateliers, dont l’un baptisé récifs qui vise à identifier la forme, le matériaux, combien doit-on en poser, les volumes… Il y a aussi un atelier coactivités pour définir les modalités de pêche : comment on pêche ; quels bateaux… Un 3e atelier étudiera la partie réglementaire ; il y a aussi un atelier sur nos assurances professionnelles. Ces réflexions ont commencé fin 2023 et se termine à la fin de cette année. Il y a déjà eu un certain nombre de rendus, des cahiers de synthèses sur ces différents sujets.”

Mission d’étude en octobre au Japon

Tests en mer, projet FishWind. Ph. A. Balazuc, Cépralmar pour SaThoAn

Tout est encore à construire et à affiner : “Nous finalisons aujourd’hui, le cahier sur les récifs. Nous travaillons avec les scientifiques pour définir les formes de ces récifs et de chiffrer tout ça. D’ici 2026, on aura l’ensemble des études qui nous permettront de définir les coûts pour la fabrication pour un ou deux de ces récifs qui seraient posés à partir de 2028 et pour lesquels on ferait un suivi environnemental de cinq ans pour démontrer aux autorités maritimes leur fonctionnement, leur rôle de restauration des milieux et d’augmentation de la biodiversité.” 

Toujours selon Bertrand Wendling, un tel projet n’existe pas à travers le monde, “sauf au Japon, dit-il, avec des pêcheurs au milieu des éoliennes, qui est en cours de réalisation. Les professionnels réfléchissent encore à ce projet. Nous irons les voir ainsi que leurs partenaires en mission d’étude en octobre. Ce que nous visons, c’est une coopération entre la France et le Japon. De quoi mettre en avant nos compétences respectives”. Ce projet est cofinancé par le Féampa régional, un fonds européen et avec l’aide de la région Occitanie et les porteurs de projet. La partie actuelle représente 250 000 €. Ensuite, la phase 2, fabrication, pose de récifs et suivi environnemental coûterait environ 4 M€.”

Reste à savoir la capacité de l’éolien off shore à supporter un tel projet. C’est pour cela que nous avons demandé à tester les engins autour des fermes pilotes”

Manu Liberti

Contacté, le Sétois Manu Liberti, ancien pêcheur et conchyliculteur engagé dans plusieurs instances professionnelles, commente : “Toutes les opportunités sont bonnes.” Sous-entendu, vu la crise de la pêche et la réduction de la zone de travail. “Il y aurait sans doute un effet DCP, dit-il. Mais reste à savoir la capacité de l’éolien off shore à supporter un tel projet. C’est pour cela que nous avons demandé à tester les engins autour des fermes pilotes.”

Il y a aussi beaucoup de contraintes à évaluer sur les passages d’oiseaux ; sur l’habitat des poissons… “Toute la Méditerranée française représente environ 115 000 km2 mais si on enlève toutes les contraintes (les aires marines, les réserves, les câbles sous-marins, etc.), il ne reste que 8 000 à 9 000 km2 exploitables. Le Golfe du Lion, lui, ne représentant que 10 % de ces 115 000 km2. L’activité de pêche est donc assez concentrée.

Journée nationale pêche et co-activités

Tests en mer, projet FishWind. Ph. A. Balazuc, Cépralmar pour SaThoAn

A cela, il faut ajouter l’emprise des éoliennes en mer qui privatiseraient donc entre 1 600 km2 à 2 000 km2. C’est aussi pour cela que les pêcheurs réfléchissent aussi à proposer des services connexes à l’éolien flottant.

Bertrand Wendling reprend pour annoncer : “Nous avons créé une journée nationale pêche et co-activités dans les fermes éoliennes en mer qui s’inscrit un forum international qui se tiendra le 23 novembre à Montpellier, à la veille des Assises de l’économie de la mer. Cette journée concerne plein de pays et on aimerait avoir leurs retours d’expérience ; il y a bien eu quelques initiatives mais en Manche et Mer du Nord mais sur des éoliennes posées. Sur du flottant, on est les seuls comme la pose de récifs par 100 mètres de fond, sauf au Japon.”

Olivier SCHLAMA

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