Marseille : Le foot ? Des lunettes pour voir le monde !

"Le foot est totalement universel parce que c'est un sport de peu ; comme on parle au début de l'expo des ballons de peu : il suffit de morceaux de scotch roulés en boule pour que ça devienne un ballon. Il suffit de deux vieilles sandales, de deux cartables, pour figurer les barres d'un but ; il y a peu de sports qui auraient pu percer comme le foot...3 Gilles Pérez a commenté pour François Hollande puis les frères Cantona le parcours exceptionnel sur ce sport visible au Mucem jusqu'au 4 février. Et peut-être un jour aussi à Montpellier et Toulouse ? Photos : Olivier SCHLAMA

Et si nous laissions nos idées préconçues sur le foot au vestiaire ? Certes, ce sport est abîmé par le business mais il reste une passion et une pratique populaires capable de réunir des potes, voire d’aller jusqu’à fédérer une nation. C’est le pari d’un parcours exceptionnel, voire initiatique, qu’offre à vivre le Mucem, le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, à Marseille, la ville-foot. « Le foot, ce sont des lunettes pour lire le monde », formule joliment Gilles Pérez, commissaire de l’exposition-événement visible jusqu’au 4 février que l’on verra peut-être un jour à Montpellier ou Toulouse. Faut-il rappeler son universalité inégalée ? Plus d’un milliard de personnes ont regardé la dernière finale de la Coupe du monde…

La terre est bleue comme un ballon de foot arc-en-ciel. Portant mille couleurs, celles des peuples divers, des voix et des voies. On y joue aux quatre coins. Sous toutes les latitudes, dans tous les milieux. Nous sommes Foot est une exposition-événement visible jusqu’au 4 février, juste avant la Coupe du monde, au Mucem de Marseille, le musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, qui est déjà en soi un pont vers les civilisations. En onze scènes, 400 objets et oeuvres hétéroclites, parfois iconiques, glanés çà et là, récupérés, négociés, chez les ultra-fans de la planète, notamment, ils racontent l’histoire du ballon rond. En fait, elles racontent l’Histoire, tout simplement. Sociologie, géopolitique, économie, philosophie : tous les univers sont représentés sans prise de tête. Le foot n’entre pas au musée. Il le fait vivre. Avec une complexité simplifié, avant-gardiste. Avec, peut-être le plus beau compliment, entendu après… 90 minutes et quelques prolongations – forcément – de visite d’une expo qui propose avec habilité son intelligence et sa profondeur. Une jeune femme ôte ses lunettes noires pour dire d’une voix blanche à son amie : « Bon, je comprends mieux mon mec, maintenant. Le foot ce n’est pas que ce que je pensais… »

Aujourd’hui, à la tête de la fondation la France s’engage, l’ex-président de la République François Hollande ne s’y est pas trompé qui n’est, certes, pas venu avec sa compagne Julie Gayet. elle aurait pu : tous deux roucoulaient à l’Intercontinental Hôtel à quelques centaines de mètres du Mucem. Bonhomme, se prêtant avec simplicité et popularité aux dizaines de selfies, il a visité l’expo jeudi dernier, goûtant chaque tableau, travaillé avec un soin infini et mélangeant souvent vidéos, clins d’oeil politiques et sociologiques. Pas de tacle envers Macron, son successeur à l’Elysée. Ni de petite phrase politique. Mais une venue tournant bain de foule.

François Hollande : « Le foot, un tableau de la société »

François Hollande s’est prêté au jeu des selfies. Photo : Olivier SCHLAMA

Entouré de minots, issus notamment du quartier populaire du Panier qui jouxte le Mucem, François Hollande, tout sourire, a expliqué : « La première raison de ma venue, c’est que, ayant inauguré le Mucem, je voulais me rendre compte de son évolution. C’est une sorte de droit de suite. Et c’est réussi. Cette exposition sur le foot, qui est un tableau de la société en réalité, est une belle façon de mener à bien une politique culturelle populaire et de qualité. Regardez la joie des jeunes qui y amènent leurs parents et qui, plus tard, la tête pleine de beaux souvenirs, y amèneront leurs propres enfants ! » Le foot est un patrimoine à préserver, est-il annoncé d’emblée au début du parcours. Miroir grossissant des valeurs morales et des idéologies politiques de son époque. « Sa poésie est celle de l’enfance, du jeu, de l’amitié… »

Sepp Blatter, ex-patron du foot mondial, « emprisonné »…

L’ex-président a adoré le voyage dans l’Histoire ; il a beaucoup aimé le football comme lieu d’éducation avec la reconstitution d’une chambre d’ado ; avec une bande-son avec des voix d’éducateurs parlant aux gamins. Valeurs de discipline, de respect, de vivre-ensemble. Ainsi que la partie football citoyen. Il s’est aussi beaucoup amusé de voir Sepp Blatter, l’ex-président suisse du foot mondial, mis en cause pour corruption, représenté enfin emprisonné. « Cette expo, c’est archi-politique ! » a-t-il rembobiné. Foot-affaire ? Foot-hoologans ? « Rien n’est perdu. Jamais ! » Comprenez, accessoirement : « Politiquement, pour moi non plus »… L’animal politique n’est jamais loin avec Hollande. Son guide au Mucem, c’est Gilles Pérez, commissaire de l’expo qui a aussi guidé dans la foulée les frères Cantona.

Gilles Pérez : « Le foot comme on l’aborde au Mucem n’est qu’un prisme : on raconte le monde et son évolution, sa marchandisation, la globalisation… Ce sont des lunettes pour lire le monde. »

Gilles Pérez dit : « Ce qui était compliqué, c’était d’arriver d’abord à déconstruire tous les préjugés sur le foot et il y a vraiment onze moments où l’on déconstruit un préjugé particulier. Il fallait rendre un musée attrayant pour Marseille ; qu’il y ait une mixité sociale. Finalement, les musées en France ont décidé de ne parler qu’aux CSP +… alors que les musées sont payés par tous. Les musées doivent réfléchir à comment parler à tous, via les impôts. Comme me le disait Hollande : « Il y a plein de gens qui viennent pour la première fois. Je suis sûr qu’ils vont revenir. Leur expo leur est apparue accessible. Ils ont passé un bon moment ; ils ont appris des choses en regardant vidéos et oeuvres d’art mélangées. Et tout d’un coup ils vont se dire : « ça m’appartient aussi ». C’est une démarche qui a été décisive. J’avais fait une dizaine de documentaires avec les Cantona, appelés les Rebelles du foot. C’était des portraits de footballeurs qui, un jour, avaient eu un déclic politique et s’était par exemple opposés à une dictature. Le foot comme on l’aborde au Mucem n’est qu’un prisme : on raconte le monde et son évolution. Son évolution économique, sa marchandisation, la globalisation… Ce sont des lunettes pour lire le monde.  »

Parmi les pièces les plus remarquables des ultras, figurent une caisse à klaxons, réalisée en 1972 par un groupe d’ultras fans italiens dans laquelle sont installées deux batteries de voitures, reliées à huit klaxons de Fiat 500 ! De quoi réveiller un stade ! Il y a une barre de fer utilisée par les supporters russes et anglais à Marseille pendant les bagarres qui ont éclaté en marge de l’Euro 2016. On se laisse évidemment happé par une vidéo surprenante : des enfants africains mimants une partie de foot sans ballon, pauvreté extrême oblige. Même là, ils rient de bonheur en marquant un but fantôme !

L’incroyable histoire de Saturnino Navazo, interné dans le camp de Mauthausen, et sauvé par le football

Saturnino Navazo a été interné au camp de Mauthausen le 26 janvier 1941 selon sa « carte de déporté politique » exposée sous verre. Lui s’expose en photo avec d’autres prisonniers politiques où sa vie passée de footballeur l’a rattrapé. Un jour, un kapo le remarque. Enjeu d’une partie Espagne-Allemagne, aller travailler en cuisine du camp ou se diriger vers une mort certaine. L’équipe des détenus l’emportera chaque semaine durant quatre ans ! Photo : Olivier SCHLAMA

Il y a aussi la marionnette des Guignols de Canal + figurant Zidane, et la vraie Coupe du Monde 1998, dont Hollande a soulevé une réplique, lors de sa visite, avec une joie indescriptible. Mais aussi la poussette aux couleurs du… PSG ! On ne peut pas passer sous silence l’incroyable histoire de Saturnino Navazo, né le 6 février 1914 dans le Nord de l’Espagne à Hinojar del Rey. Interné au camp de Mauthausen le 26 janvier 1941 selon sa « carte de déporté politique » exposée sous verre. Lui s’expose en photo avec d’autres prisonniers politiques où sa vie passée de footballeur l’a rattrapé. Un jour, un kapo le remarque. Enjeu d’une partie Espagne-Allemagne, aller travailler en cuisine du camp ou se diriger vers une mort certaine. L’équipe des détenus l’emportera chaque semaine durant quatre ans ! Saturnino Navazo avait été le capitaine du Deportivo Nacional de Madrid. Quand la guerre civile éclate, il s’engage auprès des Républicains. Réfugié en France après la victoire de Franco, il combat ensuite l’Allemagne nazie jusqu’à son arrestation en 1940.

Le foot s’est développé via le colonialisme français et anglais qui a amené le ballon rond a chaque fois dans ses bagages ; le développement des échanges commerciaux a aussi amener le cuir partout sur la planète. En 1870, les Anglais arrivent à Huelva en Espagne. Ils y ont une mine de fer là bas. Et tout de suite se constitue une équipe de foot avec des ouvriers, dockers, mineurs, etc. Ce qui est drôle, c’est qu’immédiatement un second club apparaît, celui des notables… Cela fait des derbys passionnants. Boca River en Argentine, c’est le même scénario. L’Olympiakos Panathinaikos en Grèce. Les deux couches aristocratiques et populaires vont s’affronter. C’est l’autre définition de l’anthologie.

« C’est universel parce que c’est un sport de peu »

Pourquoi le foot est-il devenu un sport universel, supplantant dans l’histoire d’autres sports qui auraient pu le devenir ? « C’est totalement universel parce que c’est un sport de peu ; comme on parle au début de l’expo des ballons de peu : il suffit de morceaux de scotch roulés en boule pour que ça devienne un ballon. Il suffit de deux vieilles sandales, de deux cartables, pour figurer les barres d’un but ; il y a peu de sports qui auraient pu percer comme le foot. » 

Il y a en effet dans l’expo un ballon-icône : fait de scotch et de papier, il a été récupéré dans la casbah d’Alger aux côtés d’autres balles en plastique le plus souvent. Des cris d’enfants joyeux de s’amuser avec ce si « peu » jaillissent des baffles. Ce sport fait reverdir l’enfant qui est en nous. La preuve ? « Nous aurons une idée précise du public et de sa composition sociologique fin décembre après deux mois de fréquentation, confie Gilles Pérez, le commissaire de Nous sommes foot. Les premiers indicateurs sont très encourageants : à la fois en diversité sociale et en nombre. Pendant les vacances scolaires de Toussaint, le Mucem a vu des affluences proches de celles de l’expo Picasso. »

« Tout ce que je sais de plus sûr à propos de la moralité et des obligations des hommes, c’est au foot que je le dois. » La citation, placée en exergue dès les premiers pas du parcours, est de l’écrivain Albert Camus. Un homme des deux rives de la Méditerranée. Ce sport aussi honni que vénéré est un fabuleux objet pour comprendre le monde. De l’idolâtrie au business le plus débridé. Avec un secret espoir : que le foot revienne dans les les pieds des citoyens. Cela passe-t-il par une possible itinérance de l’exposition ? En Occitanie ? « Nous en rêvons, confie encore Gilles Pérez. A Montpellier, bien sûr, où l’on pourrait adapter le propos ; pourquoi ne pas demander à la fondation Louis-Nicollin de nous prêter quelques pièces ? Et Toulouse, évidemment ! Plusieurs objets viennent de la région, notamment l’histoire de Mauthausen et de Saturnino Navazo ! Enfin, comment ne pas rêver de la déplacer jusqu’à Barcelone ? »

Olivier SCHLAMA

  • Après avoir été reporter de guerre pendant 15 ans pour RFI, Gilles Pérez a réalisé une quinzaine de films documentaires. Il a reçu plusieurs prix dont celui du meilleur documentaire en 2016 de la Semaine de la critique pour Nous, ouvriers. Depuis 2012, il réalise avec Gilles Rof deux saisons de la série documentaire Les Rebelles du Foot avec Eric Cantona. Une série là aussi primée dans de nombreux festivals internationaux.