Réfugiés : Erwan Follezou, au coeur de l’odyssée citoyenne de SOS Méditerranée

Erwan Follezou., pilote du port de Sète et cheville ouvrière de SOS Méditerranée Photo : Olivier SCHLAMA

Créée il y a seulement deux ans, SOS Méditerranée, dont le siège est à Marseille, a déjà sauvé 25 000 réfugiés de l’enfer libyen. Pilote du port de commerce de Sète, Erwan Follezou, 45 ans, est la cheville ouvrière de cette odyssée citoyenne qui a bâti le projet maritime de l’ONG, devenue incontournable. SOS Méditerranée a été labellisée grande cause nationale par le gouvernement français.

Une vieille carte murale de l’Indochine,  un poster signé Bad Georges, la petite société sétoise dont l’ADN est l’humour détourné, une carte postale humoristique, un ordinateur, deux trottinettes, des piles de bouquins çà et là… Dans la lumineuse maison d’Erwan Follezou, à Sète, on ne plonge pas dans le folklore du vieux loup de mer. Inimaginable pour ce pilote du port de commerce d’afficher les quolifichets de la profession qu’il a en « horreur ». Pas de pipe en écume de mer ni d’ancre marine. Aucun brimborion à la saveur surannée du large. L’ancien secrétaire général-adjoint de l’Union maritime du port de Sète et vice-président du Propeller Club n’a pas besoin d’attributs visibles pour être la figure de proue de SOS Méditerranée, l’ONG devenue internationale en deux ans et qui a, tout à fait légalement, sauvé 25 000 réfugiés d’une mort certaine après avoir vécu les pires avanies (1), avec la Méditerranée comme tombeau aquatique (1). Et elle est en passe de réveiller nos consciences en inventant un métier : sauveur de masse.

Une opération de sauvetage organisé par SOS Méditerranée, au large des côte libyennes, à bord de l’Aquarius

Erwan Follezou : « J’ai toujours voulu mener une action d’intérêt général, me sentir utile »

Erwan Follezou n’en tire aucune gloriole. C’est une sorte d’anti-héros qui n’aime pas la lumière. Par leur comportement, ses ados d’enfants de 13 et 15 ans, le lui rappellent, si besoin était : « Non, pas du tout ! Je ne suis pas leur héros à leurs yeux ; ça tombe bien je n’en suis pas un ! De ce que je fais avec SOS, on n’en parle pas ; je leur ai juste demandé de venir à l’une de mes conférences. » Ses conférences sur les réfugiés sont charpentées. Impressionnantes d’assurance (« Le contraire de ce que je suis », dit-il). Comme son action à SOS Méditerranée. Où la géopolitique humanitaire déferle sans crier gare. Mais l’homme est en perpétuel doute. Il a « ses failles » comme il le dit si bien, dont la plus importante est… son humanité. Le sourire quand il faut. La gravité sans la pesanteur, parfois. C’est quelqu’un de présent. Dans l’urgence du présent. Il veut « être au plus près de ce qu’il est ». Café que l’on laisse volontiers refroidir face à des paroles qui réchauffent.

« Je ne suis pas un héros, quelle responsabilité terrible ! »

« Aider son prochain, c’était présent à la maison ; je suis issu d’une famille qui se conçoit plutôt avec des valeurs de gauche. J’ai eu beaucoup de chance : j’ai reçu une bonne éducation, mon parcours et ma carrière me mettent à l’abri du besoin. Mais, pour me sentir bien dans mes pompes, j’ai besoin de donner du sens à ma vie. C’est ce que je fais là. » A l’origine de SOS, en charge des opérations maritimes, Erwan Follezou se dit, dans une rare discussion-vérité sur lui-même, « plein de failles, de lâchetés, d’interrogations ». Des paroles parfois tourmentées. Passée la surprise, c’est ce doute qui fait son efficacité. « La lucidité est la blessure la plus proche du soleil », avait prophétisé le poète René Char.

« On fait tous en sorte que sa vie soit à peu près vivable ; on est tous plus ou moins en mode survie. La société devrait être une fédération d’êtres humains… » Il cite Romain Gary. Embraye avec confiance mais avec une culpabilité évidente sur son tiraillement intérieur permanent entre son « devoir et ce que je peux réellement faire ». Il dit : « J’ai toujours la sensation de me sentir illégitime. » En clair, que d’autres feraient mieux que lui. « Je ne veux surtout pas que l’on dise que je suis un héros. Quelle responsabilité terrible ! » L’excès de modestie n’est pas loin.  » La société est ce que vous en faites : c’est ce que je dis aux lycéens. Il y a à peine deux ans, on a réussi à créer SOS en peine crise des migrants. » Et sa femme qui travaille dans le social ? « Membre de la Cimade et de RESF, elle parraine des migrants, intervient au centre de rétention. Elle est engagée bien avant moi. Elle s’occupe des migrants une fois qu’ils sont à terre… »

Sauvetage, le 14 mars 2017.

« J’ai toujours voulu mener une action d’intérêt général. » reprend Erwan Follezou qui a besoin de se sentir « utile ». Très tôt. Ce « Breton de Paris », qui laisse trainer un accent de Paname, a une propension à vouloir bouter invariablement la discorde : « Quand on est arrivés ici, on a fait le choix d’habiter en ville, pas à Saint-Clair ou dans une village à la périphérie. Eh bien on a vite constaté le divorce entre le port et ses habitants. » Plusieurs raisons à cela : l’extension du port de commerce vers Frontignan ; le fait que la place portuaire ait dû être clôturée, accord européen de Schengen oblige, ce qui empêcha les Sétois de profiter de l’historique plage du Kursaal ; la disparition de la Raffinerie ; la fin de l’ère du tout-puissant Suquet ; la dégringolade économique jusqu’aux années 90, etc. Des raisons qui ont poussé Erwan Follezou à agir, patiemment, à prendre des responsabilités portuaires en accord avec sa responsabilité intime. Aujourd’hui, le port va de mieux en mieux (1000 emplois directs et 200 millions d’euros de richesse chaque année, des investissements à l’envi) et tire gentiment la langue aux esprits chagrin.

Lors d’un sauvetage mené par l’Aquarius affrété par SOS Méditerranée le 14 mars 2017.

« J’ai grandi à Elancourt (Yvelines), confie le marin, une ville-nouvelle aux portes de Paris ». Erwan Follezou a fréquenté le désormais fameux lycée de la Plaine de Neauphle, à Trappes, connu pour son expérience réussie d’autogestion dans les années 70, qui a gardé une aura intacte, et d’où sont sortis les Djamel Debbouze et autres Omar Sy, l’humoriste et l’acteur éclatants. « C’était un lycée où régnait la mixité entre jeunes des cités et ceux des quartiers pavillonnaires… » C’était encore loin de sa Bretagne familiale et encore davantage de la Méditerranée, à la météo si capricieuse et à son « mistral qui rugit » dans le Golfe du Lion, connue et crainte de tous les marins. A Paris, malgré tout, on se vivait comme des exilés même si on pouvait en sortir facilement… » La tradition familiale ne le lâche pas. On hérite toujours de sa famille, d’une manière ou d’une autre. Un oncle marin, un père ingénieur. Il deviendra capitaine au long cours, précocement. A 28 ans. Embarqué, notamment pour rallier régulièrement  l’ouest africain (il fait alors à l’époque une première escale prémonitoire à Sète), en continuant à vivre dans la capitale.

« On ne laisse pas des gens se noyer ! »

« En étant de banlieue, j’ai toujours eu une fascination pour Paris. » S’ensuit une autre expérience marquante, à raison de « 1 250 manoeuvres par an pour une compagnie assurant la liaison entre Calais et Douvres » ; il en profite pour prendre « la tête d’une section syndicale des officiers et prendre concrètement certaines choses en main », avoue ce passionné d’alpinisme et de montagne. Sète le rattrapera à l’occasion d’un concours de circonstances. Le projet d’avoir des enfants. De changer de vie. En six mois, il passe son concours de pilote. Le réussit. En île Singulière, le renouvellement des générations lui offre une place de choix au pilotage.

Un autre hasard l’empoigne, en 2015. quand une ancienne de Médecins du monde, Sophie Beau, et un ancien de la marine marchande allemande, Klaus Vogel, imaginent créer SOS Méditerranée. « Quand ces deux indignations citoyennes s’associent », son nom circule, via un ami de Trappes et un autre dans l’humanitaire. « C’est tombé sur moi », feint-il de croire.

Sauvetage du 14 mars 2017.

« Incohérences de la politique migratoire européenne »

Erwan Follezou sera rapidement l’une des chevilles ouvrières de l’ONG qui n’a qu’une envie : « Intervenir sur la route maritime la plus mortelle, entre la Libye et la Sicile. » Mais n’est-ce pas une action finalement dérisoire à rapprocher du mythe de Sisyphe : à peine a-t-on sauvé un réfugié qu’un autre se présente, qu’une urgence succède à une urgence ? « Notre action est à la fois essentielle et symbolique », tranche Erwan Follezou. « Nous portons des valeurs humanistes et européennes. Nous sommes complètement civils, citoyens et européens », défend-il. Ils écopent l’urgence. En palliant « les incohérences de la politique de migration européenne qui a fermé toutes les portes d’accès légales » alors que dans le même temps s’installait une zone de non-droit en Libye. »

« Bien sûr, avoue-t-il, qu’il faut que cette migration se traite dans le même temps sur place, dans les pays concernés », mais « là, on répond à une urgence ! On ne laisse pas des gens se noyer ! Ce qui va aussi nous permettre de ramener du témoignage et élaborer un plaidoyer ». N’est-ce pas une action contre-productive au regard d’une partie de l’opinion française hostile à ces opérations de sauvetage de réfugiés, comme l’étaient plusieurs candidats à la présidentielle, et non des moindres ? « Derrière les chiffres, il y a des êtres humains ; des hommes, des femmes, des enfants qui n’ont pas choisi cette situation atroce, qui sont sortis de l’enfer libyen », rétorque Erwan Follezou. Celui qui voulait se rendre utile démultiplie son utile diplomatie humanitaire jusqu’à terre : « C’est un sujet éminemment transversal. Quand on donne des conférences, on touche des gens de droite et de gauche. Il faut continuer à humaniser cette crise », élabore-t-il. Quelque 290 000 victimes depuis le début de cette crise, ce n’est pas grand-chose, finalement, à l’échelle de l’Europe. » Bien sûr, ça « secoue de vivre ça mais tant que je suis dans l’action, ça va… »

« Nous avons commencé avec l’énergie des bénévoles. Après, il a fallu professionnaliser notre action. Aujourd’hui, nous avons 12 salariés en France et des antennes en Allemagne et en Italie. Notre budget est de 4 millions d’euros, apportés à 80 % par les dons de particuliers. Le conseil régional d’Occitanie nous apporte 50 000 euros comme le Conseil de Paris. » A l’utopie du départ et celle de la durée – 11 000 euros la journée de mer !- , perce un troisième pari : « Nous voulons réconcilier la société. Notre but c’est de créer un grand mouvement dans la société ». Déjà, SOS est le coup de coeur du cluster maritime français. Francis Vallat est la figure de proue du monde maritime français et président de SOS Méditerranée. Il dit : « Erwan est un homme engagé, passionné, dévoué, réactif, mû d’une volonté puissante. C’est un élément très très important de SOS qui est une équipe de 80 personnes en France, un mouvement citoyen qui a réussi à réunir 18 000 donateurs dans l’Hexagone ». Sauver une seule personne c’est sauver l’humanité.

Olivier SCHLAMA

  • Contacts : thau@sosmediterranee.org et montpellier@sosmediterranee.org
(1) Pour les neuf premiers mois de 2017, 110 000 réfugiés qui fuyaient la Libye ont été sauvés. Ils ont été débarqués en Italie, comme le prévoyaient les autorités. De mars 2016 à aujourd’hui, SOS Méditerranée a sauvé 25 000 personnes. En année pleine, l’action de SOS représente 10 % des réfugiés sauvés sous l’autorité du centre de coordination des secours de Rome (MRCC). Et déposés en Italie, en Sicile et en Calabre.

« Rien n’a changé depuis 2016 ! »

La crise humanitaire en Méditerranée continue. La semaine dernière l’Aquarius, bateau affrété par SOS Méditerranée, en partenariat avec Médecins Sans Frontières, a secouru 606 personnes en mer, dont 241 mineurs, 50 d’entre eux avaient moins de 13 ans. 35% des naufragés secourus par l’Aquarius cette année étaient mineurs.

« Depuis février 2016 et la première mission de l’Aquarius, indique-t-on, rien n’a changé en Méditerranée. Les hommes, femmes et les nombreux enfants secourus en mer, fuient le chaos, le climat d’insécurité et de violences généralisées qui ne fait que s’aggraver en Libye. « Faute d’alternative sûre, ces personnes n’ont d’autre choix que de tenter la traversée en Méditerranée, sur l’axe migratoire le plus mortel au monde ! SOS Méditerranée interpelle de nouveau les autorités nationales et européennes sur le besoin urgent de la mobilisation de bateaux de sauvetages afin d’intervenir à temps avant que les canots de fortune ne se brisent et coulent, ne laissant aucune chance de survie à leurs passagers. Face à l’absence d’un dispositif institutionnel adéquat, SOS poursuit et poursuivra sa mission en mer pendant tout l’hiver, pour la deuxième année consécutive », déclare Francis Vallat, président de SOS Méditerranée France.

Grande cause nationale

Après 18 mois d’activités en mer, la mobilisation citoyenne se renforce également à terre. Le mouvement citoyen SOS s’élargit ainsi au niveau international avec un nouveau membre : SOS Méditerranée Suisse qui vient rejoindre le réseau européen. En France, la mobilisation citoyenne gagne du terrain, en témoignent les nombreuses actions menées par plus de 150 bénévoles dans toute la France, à travers un réseau de dix antennes locales.

SOS Méditerranée a été labellisée grande cause nationale par le gouvernement français et lance aujourd’hui une campagne télévisée d’appel au don.