Société : Miel, le délice au supplice

Près de 10 000 visiteurs se sont pressés à la fête du miel à Cournonsec (Hérault), ce dimanche pour déguster et acheter parfois pour l'année entière les nectars des apiculteurs de l'Hérault, dont celui de David Pégazet. Photos : Olivier SCHLAMA

A Cournonsec, près de Montpellier, l’or jaune est célébré en famille lors de la traditionnelle Fête du miel. Ce dimanche 22 octobre, comme lors des précédentes éditions, de nombreux habitués ont fait le plein, parfois pour leur consommation de l’année entière, chez la crème des apiculteurs-récoltants de l’Hérault. Car la récolte 2017, qui sera dramatiquement basse dans l’Hexagone avec moins de 10 000 tonnes de miel récoltés, ouvre la voie au niveau national à de nombreuses importations douteuses. L’Unaf, le principal syndicat, demande des aides d’urgence et un étiquetage clair permettant de reconnaître d’un seul coup d’oeil les miels artisanaux. Dont les prix risquent de flamber. Reportage.

Sur les étals, les couleurs de centaines de pots de miels explosent dans une apothéose de tons dorés. On est à Cournonsec, près de Montpellier, dans une sorte de Mecque du miel héraultais depuis sept ans. Le temps d’un dimanche venté, on frôlera cette année les 10 000 visiteurs dans cette bourgade qui avait pris ses précautions, en installant des parkings gratuits à l’entrée sur un terrain en friche et recélant du thym sauvage. Ces noces sucrées se célèbrent invariablement, année après année, le plus souvent en famille.

D’emblée, un paradoxe saisit : le bouche-à-oreille a, certes, envoyé des milliers de familles accros « faire le plein pour l’année », s’enthousiasme un apiculteur parti refaire le plein à la mi-journée. Mais le secteur vit sa plus grande crise. Pour les Égyptiens de l’Antiquité, miel et propolis étaient bénis des Dieux. Or, désormais, les dix plaies d’Égypte s’abattent sur les abeilles. La chronique d’une disparition annoncée se confirme jour après jour. Les pesticides sont des serial killers qui sont plus globalement responsables de la disparition « de 80 % des populations d’insectes volants en Europe, en l’espace de trente ans », soulignent en coeur, Christian Pons, trésorier de l’Unaf (Union nationale de l’apiculture française), président des apiculteurs de l’Hérault et Henri Clément, secrétaire général de l’Unaf et son porte-parole, qui avait fait le déplacement dans l’Hérault.

La production de miel française bat un triste record : la récolte des quelque 70 000 apiculteurs français, dont 22 000 sont adhérents de l’Unaf, depuis leur 1,2 million de ruches, n’atteindra pas les 10 0000 tonnes. Apiculteur dans l’Hérault, à Sauteyrargues, David Pégazet voit, par exemple, sa production chuter de 50%, passant de 5 tonnes à 2,5 tonnes l’an. « Mais je m’en sors aussi parce que je vends des colonies d’abeilles aux confrères, notamment de la buckfast. Pour tenter de limiter la casse, l’apiculteur, professionnel depuis cinq ans, dispose ses ruches le plus loin possible des grosses cultures, histoire qu’elles n’aillent pas mortellement butiner les champs sous le feu roulant des pesticides.

Un nouveau néonicotinoïde sur le marché !

Car les pesticides sont pointés du doigt, d’autant que deux nouvelles produits, flingueurs de biodiversité, contenant un néonicotinoïde néfaste aux cheptels d’abeilles, viennent d’obtenir l’autorisation de mise sur le marché, à base de sulfoxaflor, pour remplacer des néonicotinoïde interdit… ! Parmi les autres avanies qui s’abattent sur l’or jaune, il y a le réchauffement climatique ou le frelon asiatique. « De quoi mettre les exploitations en péril », note l’Unaf qui réclame des aides d’urgence au gouvernement.

« Les populations d’insectes volants ont chuté de 80 % »

« Selon une étude récente publiée dans la revue PloS One, en moins de trois décennies, à cause des pesticides, les populations d’insectes volants ont chuté de 80 % où la part du déclin des abeilles domestiques n’est que la part émergée d’un problème plus vaste », abonde Antoine Caron. Cet ancien de chez Sanofi apporte ses compétences de chimiste à l’Unaf. « On est plutôt démunis. Imaginer des abeilles résistantes, transformées génétiquement ? » ça ne colle pas avec la philosophie de la profession et « ça n’existera pas avant longtemps, maugrée-t-il. Et puis est-ce vraiment la solution ? On prendrait un risque énorme, celui de ne plus pouvoir contrôler l’évolution des futurs insectes. » Le scientifique, par ailleurs apiculteur, dénonce calmement la fuite en avant de l’industrie phytosanitaire qui cherche toujours à remplacer un produit interdit par un autre… La seule solution à court terme, c’est de baisser la dose de pesticides… »

« Oui, les prix peuvent augmenter », convient Henri Clément. Un retour de l’histoire : « A la fin de la Seconde Guerre mondiale, raconte-t-il, mon père, qui travaillait à la journée, gagnait 3,80 francs chaque journée de travail. Le kilo de miel coûtait, lui, 5 francs. Oui, ça va donc augmenter – ça a été déjà le cas ces dernières années – il faudra rapidement faire la différence entre un miel artificiel le plus souvent étranger (ménagé, y compris avec des sirops, du glucose, etc.) et un miel produit par les seules abeilles. »

Au coeur de la manifestation, trône, montée sur une estrade, une ruche. Plusieurs fois dans la journée, le rite se répètera. A l’intérieur, 30 000 abeilles devant les regards d’enfants. La fascination opère toujours. Il n’y a pas que ce spectacle qui tire des sourires à la profession. Il y a aussi  les ruchers-écoles qui font le plein : « Avec plus de 75 étudiants sur deux ans, il y a un vrai engouement ! confie Christian Pons. Un autre paradoxe. « Peut-être justement parce qu’un certain nombre de gens prennent conscience qu’ils peuvent faire un métier qui a du sens et en même temps qui aide à sauver la biodiversité… » L’abeille, sentinelle de l’environnement : « Un miel est produit localement n’a que des avantages, y compris parce que les abeilles participent de la pollinisation du territoire. » Plus il y en a, mieux se porte la diversité florale.

La propolis, produit star

Ce n’est pas Simon Bernard qui dira le contraire. Le jeune entrepreneur de Clermont-l’Hérault est à la tête d’une pépite qui se sert, à grandes doses des produits mellifères, plutôt dans la région : vécue comme une réussite, la marque Propolia, qui utilise la propolis dans de nombreux préparations pour améliorer le bien-être, comme des spray buccaux, entre autres. Résultat, 3,5 millions d’euros de chiffre d’affaires et 29 salariés. « La propolis est bio-disponible. C’est une résine qui protège les bourgeons, explique Simon Bernard. Les abeilles la recueillent et en enduisent la ruche de cette antiseptique naturel. Pour l’homme, c’est un antioxydant qui booste l’immunité. »

Les petits producteurs, eux, ne le disent pas spontanément mais ils sont heureux d’avoir choisi, jadis, la bonne forme d’apiculture : variée, s’appuyant sur un circuit court, respectueuse de l’environnement. « Ce sont ces apiculteurs-là qui s’en sortent car, quand on n’a pas de miel de garrigue, ou de thym, ce n’est pas dramatique, décrypte Henri Clément. La clientèle a le choix entre des dizaines d’autres parfums. » Pas les grands producteurs qui, eux, ont fait le choix d’une apiculture monoflorale. C’est une industrie qui se négocie à raison de fûts de 300 kilos. A base de goûts basiques : « miel toutes fleurs », colza ou tournesol. Et là, quand la crise sévit, que le coût de revient atteint les 4,5 euros le kilo de miel à cause de la mortalité aiguë dans les ruches (pesticides, réchauffement climatique), ce miel-là est au supplice : on en trouve à l’étranger à moins de 2 euros le kilo… »

Henri Clément, secrétaire général de l’Unaf : « A l’époque, les artisans que nous étions étaient pris pour des rigolos ; or, notre modèle pourrait sauver le miel de la désespérance… »

A la grande époque, à celle où les ruches du pays pissaient plus de 30 000 tonnes d’or jaune, la moitié était issu du buttinage industriel du tournesol. Or, ce qui a causé les première hécatombes d’abeilles, c’est, en premier, le pesticide gaucho, en 1994, qui inondait les champs de… tournesol. « A l’époque, susurre les artisans que nous étions étaient pris pour des rigolos ; or, notre modèle a mieux traversé la crise et pourrait bien sauver le miel de la désespérance… » L’équation est terrible. Le Français est gourmand de miel. Il en consomme chaque année entre 40 000 tonnes et 42 000 tonnes (+ 1 % par an). L’Hexagone n’en produit plus donc que 9 000 tonnes, le reste est importé. Enfin, du miel… C’est ce  que l’on veut nous faire accroire.

Président des apiculteurs de l’Hérault, Christian Pons tonne : « Ces importations se font appeler miel mais aucune abeille n’en a vu de ce type-là puisque ça n’en est pas ! C’est du sucre, du sirop, que sais-je d’autre… ça entre en France en fûts de 300 kilos. Et il n’y a aucun contrôle. Si vous voyez une étiquette avec « EU » (Europe) ou même « Hors EU », fuyez ! » Elles masquent une réalité peu ragoûtante. Ces miels douteux (Chine, Ukraine, Argentine, Hongrie, Espagne, Italie) représentent 75 % des miels consommés en France.

Pétition avec l’UFC Que Choisir

Avec l’UFC Que Choisir, les apiculteurs demandent, pétition à l’appui, au gouvernement une réforme de l’étiquettage obligeant en cas de miels mélangés à mentionner des différents pays d’origine, la provenance exacte et la composition. Il reprend : « Privilégiez toujours Miel Français, et produit en France ou Origine France avec le nom de l’apiculteur ! C’est la moindre des choses ! Le mieux, poursuit-il, c’est d’acheter directement chez le producteur. »

A quand un miel au prix du caviar ? Le nectar de rhododendron, celui de la lavande de Stoecha (maritime) issu uniquement de la belle commune de Banyuls, ou celui, tout aussi exceptionnel de pissenlit, faut-il s’en priver tout de suite, pour mieux s’habituer à sa lente disparition ? Ou prendre rendez-vous à la prochaine édition de la Fête du Miel de Cournonsec pour faire le plein !

Olivier SCHLAMA`

Ariège : coopérative pour une apiculture durable

Depuis le 12 juin, l’Ariège compte une nouvelle société coopérative et participative, spécialisée dans l’apiculture, née de la rencontre de deux entrepreneurs : Elizabeth Lafage Marcuzzo (Babeth),  menuisière de formation, ancienne fabricante de ruches et Philippe Siniscalco, gérant d’un magasin apicole en Haute-Garonne.
Sur une surface de plus de 450 m2, Babé Apiculture et Emballages propose à la vente tous les produits destinés aux apiculteurs : ruches, équipements, pots en verre, capsules. Le magasin est également ouvert à tous, pour les conserves, bouteilles et aussi vente de miel, de produits de beauté et de confiseries au miel pour les gourmands !


C’est Babeth, véritable passionnée, qui accueille et conseille les visiteurs :
Au-delà de l’activité commerciale, les deux associés souhaitent sensibiliser le grand public aux enjeux de l’apiculture durable. Pour ce faire, des conférences thématiques sont organisées une fois par mois.  au sein-même de leur boutique. Après avoir donné quelques conseils sur la préparation à l’hivernage pour éviter la mortalité des abeilles, la seconde conférence se tiendra le 21 octobre et traitera du choix des races d’abeilles (adapter son choix, aspect technique, économique, trois races dominantes). La Scop participe également à des Foires avec des animations autour de l’activité apicole ; et très bientôt, des ateliers de découverte seront proposés au magasin avec des ruches grandeur nature. Renseignements au 05 61 04 76 05