Recyclage in situ : Une fois dégustées, les huîtres replongent dans l’étang de Thau !

Sébastien Bigaré, directeur commercial de Géocorail montrant ce ciment biosourcé avec des coquilles d'huîtres recyclées. Photos et vidéos : Olivier SCHLAMA

Recycler des centaines de tonnes de coquilles d’huîtres par an en en faisant un béton sain grâce à l’électrolyse : c’est de l’économie circulaire qui permet de créer des nurseries pour la faune sous-marine, des barrières à déchets et bien d’autres choses en préparation. Et de réduire les coûts de traitement de ces déchets. La société Géocorail et l’Agglopôle de Sète expérimentent pour la première fois cette solution à Mèze (Hérault).

Une fois dégustée, l’huître devient vite encombrante. À Mèze, une usine broie et tente de recycler une infime partie des quelque 8 000 tonnes de coquilles d’huîtres et de moules que compte le bassin de Thau, chaque année, produisant un dixième de la production nationale. Mais le recyclage est actuellement sommaire : l’huître ne sert qu’en sous couches inertes pour les routes.

Port du Mourre Blanc, à Mèze : lieu d’expérimentation

Pourtant, le projet d’usine conchylicole du Mourre Blanc s’annonçait avant-gardiste. Las, il coûte extrêmement cher, consomme énormément d’énergie et ses effluves sentent trop mauvais… On l’utilise donc a minima. Pour rendre les coquillages inertes qui serviront, épandus, à diminuer l’acidité des sols agricoles… À un jet de mollusque de là, l’entreprise marseillaise, Géocorail a eu un coup de génie. En les renvoyant dans l’eau, ces chères coquilles, débarrassées évidemment de la partie vivante du mollusque. Mais pas n’importe comment. Le site du Mourre Blanc, à Mèze est, depuis ce jeudi, un lieu pilote d’une expérimentation originale à base d’électrolyse !

Comme pétrifiées par un ciment invisible

Comme pétrifiées dans un ciment invisible. C’est beau. Ces coquilles d’huîtres,  agrégées à des sels minéraux présents dans le milieu aquatique, ressemblent à des pierres de taille qu’un Compagnon du devoir aurait sorties d’une gouge imaginaire. Cet amas de concrétions est en réalité juste composé de coquilles d’huîtres qui ont vécu ensemble plus d’un an sous l’eau dans une sorte de cage arrosées continûment d’un courant à très basse tension. Géocorail, lauréat du programme investissements d’avenir, a immergé les premières des 300 tonnes de l’expérience.

Ce jeudi on a commencé à immerger les 300 tonnes de coquilles d’huîtres, à Mèze. Photo : Olivier SCHLAMA

Notre procédé, explique Sébastien Bigaré, directeur commercial de Géocorail, consiste à faire passer un courant de très faible intensité, sans danger ni pour les humains ni pour le milieu. Les sels minéraux naturellement dissous dans l’eau de mer forment des composés qui agissent comme un ciment naturel.” Pour réussir cette magie, la procédure est longue : entre 12 mois et 18 mois. Et in fine : des bloc de béton, une sorte de biomatériau unique.”

De 20 % à 30 % 9 000 tonnes impropres à la vente

Entre 20 % et 30 % des 8 000 tonnes à 9 000 tonnes collectées par les conchyliculteurs chaque année dans l’étang de Thau sont impropres à la consommation et/ou à la vente parce que mortes, cassées ou pas calibrées. “Notre concept permet de créer des récifs artificiels qui attirent les poissons et servent de nurseries.” C’est une solution aussi qui peut trouver des débouchés infinis.

Corps morts, barrières, digues, nurseries…

Ph. O.SC.

Les applications sont nombreuses. “Cela peut servir également à placer ces huîtres recyclées, en blocs, devant des exutoires. Cela sert de barrière en empêchant, par un système de siphon, les “cochonneries” – dont actuellement plastiques, masques chirurgicaux…- de finir dans cette lagune protégée. Et de la même manière, cela empêche le sable et la vase de remonter dans ces exutoires lors de coups de mer.” Ce géocorail peut aussi servir à créer des corps morts. “C’est une solution qui intéresse la ville de Sète, par exemple”. mais aussi : pour stabiliser des berges face à la houle, ériger des digues, etc. Ou encore pour « complexifier certains récifs artificiels de l’aire marine protégée d’Agde ».

Même sur l’île polynésienne de Tahaa !

Sébastien Bigaré revendique “un procédé que nous avons déjà éprouvé sur de nombreux sites depuis 2012 en Méditerranée (Port-Leucate, Cannes et bientôt Agde), en Atlantique (Pays Basque, la Rochelle) et même au Brésil et près de l’île de Tahaa ! A Mèze, à la demande de l’Agglopole de Thau, nous expérimentons cela sur 300 tonnes de coquilles d’huîtres. Il en coûte 300 000 €, financés à 60 % par l’Agglopôle, le reste c’est de l’autofinancement de Géocorail. “C’est la première fois avec des coquilles d’huîtres. Ce que nous voulons, c’est créer un site de démonstration probant.”

Comme de la pierre de taille… Photos : Olivier SCHLAMA

Il ajoute : “Nous nous servons de ce qui se trouve sur chaque site : des huîtres à Mèze,  du sable, etc. Même des culs de bouteilles parfois ! En Polynésie, c’est de la poudre de corail et du corail mort.” D’autres idées vont sans doute émerger. Pourquoi pas du mobilier urbain ?! “C’est en réflexion. Nous avons une réunion à la fin du mois pour en étudier certaines”, confie-t-il encore.

Une table conchylicole génère 400 € de déchets par an

Autre vertu de ce Géocorail (en vidéo ICI) : il fait baisser la lourde facture de la gestion des déchets. “Ces quelque 8 000 à 9 000 tonnes de coquilles d’huîtres produites chaque année coûte environ à déchets à traiter 400 € la table conchylicole, subventionnés à 50 % par l’Agglopole de Sète. Il reste quand même 200 € la table. Moi qui ai douze tables, cela fait un bon budget rien que pour cela”, devise Alicia Jamma qui cumule les fonctions : ostréicultrice et adjointe à l’environnement et la conchyliculture à Bouzigues. La jeune femme se dit très intéressée par un “procédé écolo et moins coûteux…”

“Ce n’est pas une niche !”

Le port du Mourre Blanc, à Mèze. Ph. O.SC.

“Ce n’est pas une niche ! Nous parlons d’une solution qui peut trouver des débouchés pour plusieurs centaines de tonnes d’huîtres mortes chaque année”, s’est employé Yves Michel, maire de Marseillan et président du Syndicat mixte de Thau. De son côté, Christophe Morgo, conseiller général, a approuvé, soulignant que “la lagune de Thau est un milieu fragile, soumis peut-être plus que d’autres au réchauffement climatique. Il faut mieux le connaître pour mieux le protéger. Ce genre de solution existe différemment, ailleurs. De l’autre côté de la Méditerranée, au Maroc ou en Algérie, les poteries cassées finissent en mer et servent de récifs artificiels…”

Comme la tarte tatin…

Un procédé qui est né du hasard, comme la tarte tatin. La sérendipité. “Tout commence un jour, en 1988, à Belle-Ile-en-Mer, les fondateurs de la société qui oeuvrait à la protection cathodique d’un gros tuyau sous-marin de Gaz de France. À cause d’une erreur de manipulation, une anode jetée au mauvais endroit, le courant généré sous l’eau a formé naturellement au fil des mois ce bio matériaux. Le Géocorail était né…” Les huîtres, elles, renaissent.

Olivier SCHLAMA

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