Microalgues : Au bord de l’étang de Thau, on cultive les pépites du futur

Yves Brunel, responsable de Greensea, à Mèze, devant une culture de microalgues aux propriétés recherchées. Photos : Olivier SCHLAMA

Primée pour un projet sur le traitement des acouphènes dans le cadre du plan Avenir Littoral, Greensea, basée à Mèze (Hérault), est l’un des dix spécialistes des microalgues en France. Les applications semblent infinies : compléments alimentaires, cosmétiques, santé, bien-être…

Il est loin le temps où l’algue ne servait qu’à donner de la couleur à un plateau de coquillages. À un jet de pierre de l’étang de Thau, à Mèze, grandit une société rare qui en a fait son plat de résistance. Elle se compose d’une succession de laboratoires aux murs extérieurs fades. À l’extérieur, ce jour-là seule animation dans un environnement préservé : un cours de taï chi, à l’air libre, au lieu-dit la Conque, à Mèze, pour une dizaine d’habitués, conscients de leur chance. Dans cet air vivifiant, à proximité, une famille avec deux jeunes enfants bouclent leur jogging… Ils ont peut-être englouti le matin un bon petit déjeuner avec une gélule de spiruline, une microalgue cultivée à quelques mètres de là, chez Greensea.

Tentative d’une écloserie d’huîtres

Greensea et ses labos silencieux se fondent dans ce paysage préservé. Une dizaine tout au plus de ce type de sociétés innovantes dites de la biotech accompagne son existence en France. Filiale du groupe familial Greentech à qui elle réserve toute sa production, Greensea, 2 M€ de chiffre d’affaires, 15 salariés et des éprouvettes par centaines pour des projets du futur. Ici, on a commencé par vouloir créer une écloserie d’huîtres en 1988. En vain. L’entreprise se trouvait alors à l’Ecosite de Mèze qu’elle devrait d’ailleurs retrouver bientôt sur 500 m2 dont 150 m2 de labos. L’Ecosite abritait tout un système naturel et innovant de lagunage et de purification des eaux ainsi que des entreprises de haute technologie liées à l’eau, notamment. L’ensemble est en voie de réhabilitation.

« Aquaculture, diagnostic médical, cosmétique, alimentation humaine et animale… On vient même au secours de l’agriculture ! »

Photo : Olivier SCHLAMA

Greensea, c’est de la matière grise avant d’être de l’or des mers. « Finalement, exprime Eric Causse, responsable des ventes, on s’est spécialisés dans ce qui n’était au départ que la nourriture des coquillages : les algues de fourrage (pour nourrir larves et juvéniles de coquillages) puis les algues et micro-algues tout court, mais à faible échelle, quand on a compris, vers 1990, que l’écloserie ne marcherait sans doute pas. » Cet Écosite attira de nombreuses délégations de scientifiques, dont les laboratoires Pierre-Fabre. Cela tomba bien : la cosmétique s’est engouffrée il y a longtemps déjà dans l’incorporation d’actifs issus de cianobactéries. Autrement dit : de microalgues.

À la mode, à juste titre, elles sont considérées dans de nombreux domaines comme les pépites que l’on peut incorporer un peu partout. À la place de certains plastiques. Dans l’aquaculture, dans le diagnostic médical, la cosmétique (Greensea a un partenariat fort avec les laboratoires Pierre-Fabre, l’un de ses gros clients, une entreprise née à Castres, en Occitanie), l’alimentation humaine et animale, sous forme de compléments alimentaires, et on vient même au secours de l’agriculture elle-même ! À travers la « récolte » de pigments, polysaccharides, protéines…

Prélevées dans le monde entier, y compris dans l’eau très chaude ou très froide

Photo : Olivier SCHLAMA

En 2005, le Groupe clermontois Greentech rachète donc l’entreprise qui répond alors au nom d’Aquamer et la renomme alors Greensea. Cette dernière dispose de plus de 400 souches de microalgues marines ou d’eau douce (de partout sur la planète), et les transforme en ingrédients actifs innovants. Sa capacité de production ? Une fois séchée, cela donne une tonne de microalgues par an. Prélevées dans le monde entier et dans des milieux parfois extrêmes comme des sources thermales d’eau très chaude ou en Arctique, les microalgues sont cultivées pour en révéler des propriétés parfois méconnues. Et même les potentialiser, c’est-à-dire à décupler leurs qualités. Comment ?

En arrêtant de nourrir les microalgues avec les nutriments par exemple on produit chez elle des mécanismes de défense, ce qui a pour conséquence d’obtenir davantage d’actif »

Yves Brunel, directeur de Greensea
Photo : Olivier SCHLAMA

C’est fou ce que peut contenir une goutte d’eau ! La communauté scientifique a l’habitude de dire qu’une goutte d’eau de mer concentre 1 million de micro-organismes. Devant des éprouvettes ou des open bonds (bassins ouverts) en fonction de la séquence de culture, Yves Brunel, directeur de Greensea, explique que l’on agit sur le milieu de pousse. En modifiant la quantité de CO2, de sucre, d’oxygène, de lumière, etc. Des dosages savants qui aboutissent à des résultats parfois pharamineux. On peut multiplier par deux ou dix leurs qualités !

On le fait en « stressant » régulièrement ces microalgues ; en jouant sur la température des éprouvettes où elles sont cultivées, flacons et autres contenants comme des gaines ou des photobioréacteurs (!) fonctionnant à la lumière forcée ou encore dans d »impressionnantes rangées tubulaires où elles passent parfois des semaines et où on contrôle leur densité cellulaire, entre autres. « En arrêtant de les nourrir avec les nutriments par exemple on produit chez elle des mécanismes de défense, ce qui a pour conséquence d’obtenir davantage d’actif ». Avant, il faut pas mal d’étapes : de l’ultrafiltration à la distillation, au passage en centrifugeuse…

Pigments fluorescents

Photo : Olivier SCHLAMA

« Imaginez : 20 mètres carrés de culture aboutissent à 600 grammes de produits sec avec lequel on peut remplir des gélules de microalgues aux riches qualités de compléments alimentaire par exemple. » De la spiruline, Greensea extrait par exemple un actif revitalisant dans le cadre de la récupération physique après l’effort. D’autres souches de microalgues synthétisent des pigments fluorescents, par exemple. « Ces pigments sont une bonne alternative non polluante aux dosages radio du secteur industriel et même pour le diagnostic médical car cette fluorescence est un révélateur intéressant », dévoile M. Brunel, son dirigeant. Il confie également que Greensea a été primée dans le cadre du plan Avenir Littoral pour un projet de recherche menée avec la Région Occitanie, l’Europe et l’État à propos de traitements innovants, dont l’un concerne les acouphènes et « dont les premiers résultats sont intéressants. On attend des résultats. Cela devrait aboutir début 2021… Certaines microalgues ont des propriétés dépolluantes ; d’absorption du CO2 ou que l’on peut utiliser en masque de beauté… »

« La grande majorité des microalgues existantes sont ignorées »

En matière de nutrition, leurs richesses en protéines, lipides, vitamines, Oméga 3 et composés actifs en font des potentielles candidates de substitution aux traditionnelles huiles et farine. Plus d’un million d’espèces d’algues sont présentes sur la planète, on est donc encore loin d’avoir découvert toutes leurs vertus ! « Environ 40 000 espèces sont plus ou moins répertoriées mais ce que l’on sait c’est combien il y en a vraiment au total. Chez Greensea, nous avons une base de 400 souches de microalgues mais nous en élevons en moyenne de façon régulière une vingtaine. « La grande majorité des microalgues existantes sont ignorées », confirme Yves Brunel, directeur de Greensea. De moins en moins.

Olivier SCHLAMA

À lire aussi sur Dis-Leur !