Pyrénées : Pendant qu’il neige abondamment, le climat se réchauffe

Les pistes de Font-Romeu (P.-O.) lors de l'hiver 2018-2019. On avait attendu longtemps la neige. Photo : Olivier SCHLAMA

Des centaines de scientifiques l’ont confirmé lors d’un colloque en Espagne : le changement climatique s’accélère dans les Pyrénées. Pour Yvan Caballero, hydrologue au BRGM à Montpellier, cela « doit servir aux décideurs pour s’y adapter ».

Winter is coming. La station de ski de Porté-Puymorens dans les Pyrénées est la première à dégainer ses tire-fesses, en ouvrant son domaine le 16 novembre 2019. « Il est tombé plus de 40 centimètres de neige ! », savourait il y a quelques jours Jérôme Meunier, directeur de la station des Angles qui maintient son ouverture pour le 30 novembre. « Pour que ce soit une vraie ouverture pour les skieurs avec au moins 800 mètres de dénivelé à descendre… »

La préparation des pistes commence avant l’ouverture de la station des Angles le 30 novembre. Ph. DR.

Ce top départ précoce de la saison de ski est une bonne surprise. Un bienfait pour l’économie de l’or blanc. Mais on nage en plein paradoxe. Car, sur le temps long, le réchauffement climatique est bien à l’oeuvre. Il ne préfigure aucun miracle autre que conjoncturel. Cette année, la neige prend de l’avance sur le calendrier. Demain et après-demain… « Il aura d’importants effets sur le climat mais aussi sur le système hydrologique et l’environnement en général », réaffirme Yvan Caballero, hydrologue au BRGM à Montpellier, qui a participé au 3e colloque international de restitution sur le changement climatique en montagne, qui s’est tenu les 22 et 23 octobre 2019 au Palais des Congrès de Jaca (Huesca, Espagne), organisé par la Communauté de travail des Pyrénées.

Tout ce travail est une plus-value qui sert à informer le public et les décideurs pour mieux affronter le changement climatique à l’échelle des Pyrénées »

Yvan Caballero, hydrologue au BRGM

Tous ces scientifiques visent « à cibler la question du changement climatique au travers de projets financés par l’Europe. L’idée aussi c’était de mettre en oeuvre des stratégies d’adaptation évoquées sur un portail internet très complet de l’OPCC2. Tout ce travail est une plus-value qui sert à informer le public et les décideurs pour mieux affronter le changement climatique à l’échelle des Pyrénées. »

Yvan Caballero. Ph. DR.

Tout  commence par un appel à idées il y a quelques années. « Le BRGM (bureau de recherche géologique et minière) a été retenu pour travailler sur les eaux souterraines et finalement sur toute la ressource en eau, de surface (cours d’eau) ou souterraine (nappes phréatiques), baptisé Piragua (lire ci-dessous), et qui se termine en 2021. Au total, il y a cinq projets : la ressource en eau, la forêt, les espaces de haute montagne et les lacs, la flore et le climat et un 6e projet, PCC2, qui a encadré les cinq autres. »

Sur 50 ans, cela fait une hausse de deux degrés de température en moyenne, ce qui commence à chambouler pas mal de choses. »

Eh bien la situation va de mal en pis… « La tendance est, dans les Pyrénées, au réchauffement, sans surprise. Les scientifiques qui travaillent sur ce sujet ont mis en évidence une hausse moyenne de 0,24 degrés par an sur une décennie. Ce qui est très important : sur 50 ans, cela fait une hausse de deux degrés de température en moyenne, ce qui commence à chambouler beaucoup de choses. » Pour les précipitations, « le signal est moins clair. Il y a une petite tendance à la baisse, mais minime. C’est le statu quo. En revanche, la variabilité est importante : des périodes de sécheresse succèdent à des inondations. »

Ph DR.

Et la neige est-elle vraiment moins abondante ? « Il y a une baisse régulière et marquée de la couverture neigeuse depuis les années 1960. Dans 50 ans, il n’y aura plus un seul glacier dans les Pyrénées. » Quant à la question de la survie des stations de ski, Yvan Caballero souligne : « C’est une question. À part dans des cas particuliers liés à une hausse de précipitations localisées à une certaine altitude, la couche de neige baisse globalement. Les stations ont un défi à relever. Leur principale ressource, la neige naturelle, diminue. Est-ce qu’elles pourront s’adapter avec de la neige de culture ou en modifiant leur domaine skiable…? »

Même dans les valeurs minimales, les projections montrent une hausse des températures de trois à cinq degrés d’ici la fin du siècle. »

Plus globalement, note Yvan Caballero, « il ne faut pas s’amuser à faire de la projection tendantielle ; c’est à dire croire que dans le futur il pleuvra comme aujourd’hui. On est obligé de faire appel à des outils de modélisation complexes. Un certain nombre de projections ont été montrées comme le fait le Giec au niveau mondial. Et même dans les valeurs minimales, elles montrent une hausse des températures de trois à cinq degrés d’ici la fin du siècle. Dans le domaine de la flore, il y a un projet où ils ont mis l’accent sur le diagnostic car les scientifiques n’avaient pas une vision détaillée de la situation. Ils ont fait des atlas, des catalogues et des inventaires. Eh bien sur 4 000 plantes expertisées, un peu plus de 2 % sont déjà menacées. La question de savoir comment le climat va impacter la flore n’est pas triviale. »

Au sommet de la station des Angles vendredi. Photo : Station des Angles.

La Communauté de Travail des Pyrénées (CTP) est un organisme inter-régional de coopération transfrontalière, regroupant toutes les régions, françaises ou espagnoles, le long des Pyrénées de chaque côté de la frontière ainsi qu’Andorre. Cette Communauté pilote donc le projet OPCC2, qui vise à limiter les effets du changement climatique et à adapter la zone pyrénéenne à ses conséquences. Les activités du projet sont coordonnées par l’Observatoire Pyrénéen du Changement Climatique (OPCC), initiative de la CTP née en 2010 pour faire face aux défis du changement climatique. Climat. Cycle de l’eau. Forêts. Écosystèmes sensibles… Bref, elle se veut plate-forme de référence sur le changement climatique et sur l’adaptation dans le massif pyrénéen. Cet observatoire coordonne cinq projets associés cités par Yvan Caballero,Climpy, Replim, Florapyr , Canopeeet Piragua qui ont également été programmés par le Poctefa 2014-2020, un programme de financement européen.

Selon nos premiers résultats, certains cours d’eau ont vu leur débit baisser et d’autres augmenter. Mais, pour ces derniers, ce n’est peut-être que la conséquence de la fonte de la neige. Ou de perturbations climatiques qui sont à l’oeuvre.

La moitié des glaciers pyrénéens ont fondu en 35 ans, la pluie se raréfie… Et les cours d’eau, si indispensables à la vie ? Yvan Caballero, qui en est un expert, dit : « Nous sommes à mi-chemin du projet Piragua que nous menons dans le cadre de la Communauté de travail des Pyrénées. Selon nos premiers résultats, portant sur les 30 dernières années, en Espagne comme en France, ils sont contrastés. »

Il précise : « Certains cours d’eau ont vu leur débit baisser et d’autres augmenter. Mais, pour ces derniers, ce n’est peut-être que la conséquence de la fonte de la neige. Ou de perturbations climatiques et de mécanismes locaux, des microclimats, qui sont à l’oeuvre. Nos prochains travaux, justement, porteront sur la modélisation de l’hydrologie des cours d’eau des Pyrénées et de leur évolution future. Nous évaluerons comment vont se comporter le débit des rivières et des eaux souterraines. » Autre questionnement : quel impact le changement climatique aura-t-il sur les sources, ressources si appréciables en montagne…? « Nous espérons pouvoir répondre à cette question… », dit le spécialiste.

Les meilleurs solutions sont fondées sur la nature

De son côté, Idoia Arauzo, chargée de mission de OPCC, confirme que ce massif est un hot spot : « Dans les Pyrénées, la hausse des températures prévues sera plus élevée qu’ailleurs. Mais nous travaillons aussi à des solutions possibles, notamment en ce qui concerne les risques naturels ; car il y aura davantage d’avalanches ou de graves éboulements dus à davantage de sécheresse à certains moments et de pluies à d’autres. Dans la vallée de Baztan, en Espagne, par exemple, existe un projet de reforestation. » Les meilleurs solutions sont « fondées sur la nature » : comme pour traiter l’érosion sur les côtes Méditerranéennes, en montagne on tente de rendre la nature plus résiliente. C’est le cas de la vallée de Téna où l’on combat l’érosion et la chute de nombreux cailloux par la création de véritables terrasses pour « redresser » la pente. Il existe de la même manière des projets anti-inondation, avec la généralisation de systèmes d’alerte… »

Et les stations de ski ? « Pour le tourisme, poursuit Idoia Arauzo, chargée de mission de OPCC, notre méthode est d’abord d’établir un diagnostic très très fin de la vulnérabilité. Les solutions peuvent être diverses. C’est un panel de solutions qui est proposées quand on le peut. On sait bien évidemment que les stations avec des pistes plein Sud sont les plus vulnérables. Eh bien on peut leur proposer un travail sur l’exposition de ces pistes ; sur l’altitude à éventuellement redéfinir ; les recréer dans des zones plus ombragées, etc. L’option, là, c’est l’adaptation au changement climatique. Pourront-elles survivre grâce à la neige artificielle ? »

Bien d’autres questions se posent sur la gestion de la faune et la flore de montagne avec des plans de suivi et surtout se préoccuper des espèces invasives qui occupent des « niches climatiques pour se développer et proliférer. On peut dans ces cas-là préconiser des plan de protection… »

Et, pendant ce temps, tombe, la neige…

Olivier SCHLAMA

À lire aussi sur Dis-Leur !