Président des Aveugles de France : Itinéraire d’un « invisible » visionnaire

Vincent Michel : "Il y a encore énormément de choses à conquérir. C'est un combat à gagner. La moitié des aveugles sont au chômage. Il faudrait 40 % de chômeurs aveugles en moins ce qui nous ramènerait au niveau normal de chômage de la population." Photo : DR

Le Gardois Vincent Michel sort un livre, Croire pour voir. Qui portraitise la campagne des années 1950, l’émergence d’une conscience politique, sous Frêche, en faveur des handicapés, à Montpellier, « même s’il reste partout beaucoup à faire« , souligne le président de la Fédération des aveugles de France. APF Handicap appelait à manifester à Montpellier et Toulouse ce 5 mars. Elle a dû se résoudre à reporter la manif à cause du coronavirus.

Vincent Michel a les yeux au bout des doigts. Et l’humanisme toujours au bout de sa canne blanche. Ce Gardois de naissance, montpelliérain de coeur, préside depuis 2008 la Fédération des Aveugles de France, représentant 10 000 personnes à travers une dizaine d’associations.  Ce socialiste de toujours, ancien directeur territorial à la mairie de Montpellier sous l’ère Frêche qu’il vénère pour son « autorité bienveillante et constructive », vient de commettre un joli livre : Croire sans voir (1, dédicaces à Montpellier le 21 mars). Une ode à la foi. À la différence. Un appel à la vie, tout en subtilité. Une autobiographie à la prose poétique enlevée.

J’ai envie de prendre le contre-pied du monde d’aujourd’hui. Je ne suis pas un passéiste. Mais un homme de la fraternité. Du partage et du vivre-ensemble… »

Vincent Michel. Ph. DR.

Son message ? C’est : « Aime la vie ; pense à toi et aussi aux autres… » De sagesse. « J’ai envie de prendre le contre-pied du monde d’aujourd’hui. Je ne suis pas un passéiste. Mais un homme de la fraternité. Du partage et du vivre-ensemble. Les gens passent leur temps à demander. Mais, bon dieu, faites ! Les politiques sont des pourris à vos yeux ? Engage-toi ! Je suis toujours adhérent à la CFDT, un syndicat progressiste, alors que je suis retraité. Je pourrais m’en foutre, eh bien non, j’y suis toujours. Pour continuer à mettre les mains dans le cambouis. » Il sourit en parlant des dernières phrases d’un des derniers livres de Michel Serre, l’ironique C’était mieux avant. « Attendez, que les gens ne racontent pas trop de conneries : au siècle dernier, il y a eu deux guerres mondiales, Staline, Hitler…! » Il ajoute :« Le fils de paysan que je suis est un peu déboussolé quand je vois comment on maltraite la campagne… »

Frêche, Raymond Dugrand, Jean Bouvier…

C’est un livre construit sous forme de nouvelles qui sont autant de tableaux saisissants d’une époque. L’enfance à Bagnols-sur-Cèze ? On ressent le puissant mistral, vent, dominant, libérateur, qui forge paysages et caractères. Les champignons. Ah, le Mas familial, « terre de joie et de douleurs (…) là où les sens se sont éveillés…! Le père, vigneron précurseur. Les vendanges. La vigne… Puis, vinrent les études, d’abord en hypokhâgne à Montpellier, avant  Nanterre. La balade mémorielle nous empoigne vers des rencontres marquantes : Raymond Dugrand, l’urbaniste des villes et des campagnes en Bas Languedoc, qui inspira tant Frêche ; l’historien Jean Bouvier… On y découvre les débuts du GIHP, association aujourd’hui incontournable de transports pour personnes à mobilité réduite, doté à l’origine d’une simple camionnette contre une centaine de véhicules aujourd’hui…

Frêche, qui avait à l’époque entendu ce que je lui disais sur la dangerosité de certains points de la ligne 2 du Tram, a fait résoudre les problèmes. En quatre jours, l’affaire était réglée. »

Bref, Vincent Michel nous narre les balbutiements d’une politique en faveur de ce que l’on appelle désormais l’inclusion des personnes handicapées. Grâce à Frêche, « qui avait une vision et une stratégie pour sa ville qui a fait des choses grandioses, m’a donné ma chance alors que je terminais ma thèse d’histoire économique et sociale ; que je galérais pour entrer au CNRS ; que les portes de l’agrégation s’étaient refermées par la bonne grâce du maréchal Pétain… » La surdité du politique se fait alors un peu moins dure. Il n’en fallait pas davantage pour que Frêche, l’Imperator, ne le remarque. « Et puis je me suis régalé avec Frêche qui est un type passionnant ; j’aurais pu insister sur ce que le bonhomme avait de plus désagréable, comme l’a fait exclusivement le film Le Président mais Frêche c’était loin d’être seulement ça… » Et de citer une anecdote : « Frêche, avait à l’époque entendu ce que je lui disais sur la dangerosité de certains points de la ligne 2 du Tram, a fait résoudre les problèmes. En quatre jours, l’affaire était réglée. »

Soutenu même par Mitterrand

Vincent Michel enchaîne alors les projets soutenus par Frêche et parfois même pour la seconde entreprise par Mitterrand en personne : IPS Atelier puis Dynergie (avec la moitié du personnel handicapé), qui consistait à simplement récupérer les films de polyéthylène utilisé en agriculture, prendra donc la tête d’un service spécialisé en mairie. Puis au département de l’Hérault, présidé, alors, par l’ex-adjoint de Frêche, André Vezinhet. Mais « même si des choses ont été faites, il en reste néanmoins à réaliser… », dit aujourd’hui Vincent Michel.

Il y a encore énormément de choses à conquérir. C’est un combat à gagner. La moitié des aveugles sont au chômage. Il faudrait 40 % de chômeurs aveugles en moins ce qui nous ramènerait au niveau normal de chômage de la population. »

Depuis les années 1970, se déplacer en ville relève invariablement du parcours du combattant pour les personnes handicapées : trottoirs encombrés, voitures mal garées, etc. Mais aujourd’hui, « alors que le numérique aurait pu être une solution pour aider les mal voyants, y compris à trouver du travail, très peu de choses sont faites. Dire que ça n’avance pas, c’est mentir. Mais il y a encore énormément de choses à conquérir. C’est un combat à gagner. La moitié des aveugles sont au chômage. Il faudrait 40 % de chômeurs aveugles en moins ce qui nous ramènerait au niveau normal de chômage de la population active. »

92 % des livres ne sont pas accessibles aux non voyants alors qu’il suffirait d’investir juste deux à trois millions d’euros pour proposer des bouquins en braille, en braille numérique ou en format audio, sans hausse de prix. »

Il ajoute, toutefois positif : « Très peu de sites internet sont accessibles aux mal voyants. » Idem pour les ouvrages : « 92 % des livres ne sont pas accessibles aux non voyants alors qu’il suffirait d’investir peu au regard du budget de la France, juste deux à trois millions d’euros pour proposer des bouquins en braille, en braille numérique ou en format audio sans hausse de prix. C’est juste une histoire de volonté politique. Le ministre de la Culture s’en fout. Franck Riester est un ancien vendeur de voitures…Un mec comme Frêche, quand il tenait à un projet, il disait à son administration : « Vous faites ! » Et ça se faisait. »

Il précise : « Ces deux à trois millions d’euros permettraient juste de payer un organisme qui transforme les fichiers de ces bouquins. C’est le travail d’une dizaine de personnes. Car, aujourd’hui, un aveugle qui fait des études supérieures ne peut pratiquement pas avoir accès à la littérature universitaire et doit se débrouiller avec des systèmes de fortune. Moi qui suis diplômé d’économie, je voulais lire le dernier Thomas Piketti ou les Délaissés de Thomas Porcher. C’est impossible… L’accès au savoir est primordial. »

Je suis un aveugle qui cuisine. Eh bien quand j’ai dû changer mon vieux four pour un nouveau avec de gros boutons entre autres, un seul me permettait de cuisiner sans trop de danger : et il m’en a coûté 1 700 euros… » 

Vincent Michel complète : « La révolution numérique devrait être une vraie chance pour les déficients visuels. On a là aussi un vrai travail à faire, avec les concepteurs, les industriels et un certain nombre de partenaires économiques pour combattre les clichés. Quand je dis dans mon bouquin : « Vous ne nous regardez pas ! », c’est bien vrai. » Les équipements d’une maison ne sont pas faits pour être utilisés par tous. Les fabricants de fours, lave-vaisselle, lave-linge ne pensent pas aux personnes handicapées quand ils mettent en place les commandes digitales de leurs appareils. Je suis un aveugle qui cuisine. Eh bien quand j’ai dû changer mon vieux four pour un nouveau avec de gros boutons entre autres, un seul me permettait de cuisiner sans trop de danger : et il m’en a coûté 1 700 euros… » 

Campagne « essayer pour voir »

La société tout entière ne tient pas assez compte des personnes handicapées. La fédération qu’il préside lance là aussi avec humour et de façon décalée une campagne à l’heure des municipales. « Elle s’appelle : Essayer pour voir et consiste à faire effectuer une déambulation yeux bandés à des candidats aux municipales. Samedi, je fais faire le test prochainement à Patrick Vignal et certaines autres personnalités, de la Comédie au Peyrou », confie Vincent Michel. De quoi ouvrir les yeux. Vincent Michel est, à bientôt 70 ans, lui-même engagé dans une liste à Juvignac (11 000 habitants), aux portes de Montpellier, aux côtés de Jean-Luc Savy (SE), tombeur surprise en 2014 du patron des LR du département, Arnaud Julien.

Faire davantage appel à l’expertise des gens de terrain ; il faudrait aussi un élu référent dans chaque commune »

Une fois élu, Vincent Michel « fera tout ce que je peux », sous-entendu pour améliorer le sort des personnes handicapées à Juvignac, « où il y a encore du travail à faire : le centre commercial, par exemple, est un vrai coupe-gorge pour nous ». Il revendique toutefois une idée plus générale pour des communes plus importantes : « Il faut davantage faire appel à l’expertise des gens de terrain ; il faudrait un élu référent dans chaque commune. Pas forcément une personne handicapée, hein. Ce n’est pas automatiquement une bonne idée. » Le point de vue pourrait être par trop étriqué. « Ça peut être un éducateur spécialisé, un psychomotricien ou tout autre professionnel du médico-social qui a approfondi la chose. C’est peut être parfois mieux qu’une personne handicapée elle-même. C’est un peu le défaut de notre ministre de tutelle, Mme Cluzel, mère d’une fille handicapée et qui juge tout au travers du prisme de sa fille.«  Parlant de lui, il dit : « C’est ce qu’a fait Frêche : il a vu un aveugle pas trop con ; il voulait mettre en place une politique pour les déficients visuels, je le prends pour qu’il m’explique tout ça… » 

En France, très peu de candidats s’occupent de proposer de vraies améliorations. Pourtant, s’ils devaient être cyniques, il s’en soucieraient : en France, près de 1,7 million de personnes sont atteintes d’un trouble de la vision. La Fédération des Aveugles de France s’était fait remarquer pour une campagne de communication atypique en 2012. Pleine d’humour, décapante, cette campagne-choc mettait en scène le président de la République de l’époque, Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal ou Gérard Depardieu. Des vedettes involontaires d’un calendrier qui entendait dénoncer les problèmes auxquels se heurtent les malvoyants « ces invisibles », dit-il encore aujourd’hui. Faut être qui aujourd’hui pour être bien vu ? : c’était le slogan de la Fédération des aveugles de France (FAF), conçu par son président de Vincent Michel, avec trucage et sans l’autorisation des personnalités, avec l’agence de com montpelliéraine Wonderful.

Cette campagne utilisait des people mais aussi des politiques avait pour but de dénoncer l’accessibilité défaillante des bâtiments publics aux déficients visuels : seuls 15 % des lieux publics étaient accessibles à tous. L’objectif de 100 % au 1er janvier 2015 rendu obligatoire par la loi de février 2005 n’est toujours pas tenu…

Olivier SCHLAMA

  • (1) Croire pour voir aux édition du Cerf.
  • Vincent Michel fera une séance de dédicaces à Sauramps Odysséum samedi 21 mars de 15 heures à 18 heures.

Toulouse, Montpellier, Auch : une manif pour « vivre dignement »

« Aujourd’hui en France, deux millions de personnes en situation de handicap vivent sous le seuil de pauvreté, évalué à 1026 € par mois », rappelle l’Association APF Handicap qui a dû reporter son appel à manifester de ce jeudi 5 mars.

« Dans ces conditions, se loger, se nourrir, se chauffer, se soigner, s’habiller, communiquer et sortir de chez soi devient difficile voire impossible. Et pourtant, pouvoir vivre dignement. Pour dire notre colère face à la dégradation des ressources déjà précaires de trop nombreuses personnes en situation de handicap et faire valoir nos droits, nous lançons une mobilisation nationale avec des actions partout en France le 5 mars prochain. » En Occitanie, trois manifestations sont organisées ce 5 mars 2020. À Auch, Halle Verdier, quai Lissagaray à 9h30 ; à Toulouse, station de métro Compans Cafarelli à midi et à Montpellier devant la Fontaine des Trois-Grâces à 14 heures.

Depuis sa création, APF France handicap est engagée dans un combat pour l’amélioration des conditions de vie des personnes en situation de handicap et de leurs proches et la possibilité pour chacun de choisir et de maîtriser son existence. Le respect de la dignité est la base sur laquelle s’appuyer pour rendre effectifs les droits et libertés. Mais une vie peut-elle être digne sans ressources suffisantes ? « En se mobilisant le 5 mars, les personnes en situation de handicap ou atteintes de maladies invalidantes et leurs proches entendent revendiquer une vie digne en réaffirmant leur droit à un niveau de vie décent. »

Le pouvoir d’achat, une priorité des Français

Photo d’illustration : Dominique QUET.

Le pouvoir d’achat est une des priorités des Françaises et des Français, en situation de handicap ou pas. « Cette priorité s’exprime par le souhait simple et légitime de pouvoir vivre décemment, d’avoir les moyens financiers de vivre dignement. Or, de très nombreuses personnes ne peuvent pas ou plus travailler ou doivent réduire considérablement leur temps de travail en raison d’une maladie, d’un handicap, de l’âge et/ou de l’environnement familial (aidants de personnes âgées ou malades, par exemple) », rappelle-t-on à APF Handicap.

Sans parler les dépenses directes ou indirectes pèsent lourdement sur les budgets des personnes concernées. Le nombre de personnes en situation de handicap ou atteintes de maladies invalidantes pauvres ne cesse de croître. En dépit de l’augmentation de l’allocation adulte handicapé (AAH) à 900 euros mensuels à la fin de 2019, son montant reste en dessous du seuil de pauvreté (1 041 €). Et elle ne sera revalorisée cette année que de 0,3 %, une évolution très inférieure à l’inflation.

AAH, pensions d’invalidité…

Certains bénéficiaires de l’AAH ne bénéficient pas réellement de cette revalorisation, notamment ceux vivant en couple (abaissement en 2018 et en 2019 du plafond des ressources de 2 à 1,8 du montant de l’AAH qui neutralise totalement ou partiellement l’augmentation). À noter aussi la suppression du complément de ressources (179 € par mois) pour les nouveaux bénéficiaires de l’AAH depuis le 1er décembre 2019. Parallèlement, les titulaires de pensions d’invalidité sont pénalisés par une revalorisation inférieure à l’inflation en 2019, alors que certains d’entre eux reçoivent des pensions très faibles, très en dessous du seuil de pauvreté.

Lors de son allocution à la Conférence nationale du handicap le 11 février dernier, le président de la République a fixé un objectif : « Permettre à chacune et chacun de vivre une vie digne, une vie libre » ; « Continuer à aller sur le chemin de l’allocation digne pour toutes les personnes en situation de handicap » ; « L‘ouverture des nouveaux droits pour les personnes en situation de handicap : le droit de se marier, de se pacser, de divorcer. »

(1) Le complément de ressources est une prestation forfaitaire qui s’ajoute à l’AAH pour constituer une garantie de ressources et vise à compléter l’absence durable de revenus du bénéficiaire dans l’incapacité de travailler du fait de son handicap.

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