Handicap : Créer une entreprise fait du bien

Delphine le Sausse confirme les conclusions de la thèse : "J'ai certes perdu de la mobilité, analyse-t-elle, mais le fait d'entreprendre, de gérer des personnels, etc., m'a permis de retrouver l'estime de soi. J'en avais beaucoup perdu..." Photo : Olivier SCHLAMA

Entreprendre, c’est bon pour la santé. Et c’est même salutaire pour les patrons en situation de handicap. C’est la principale conclusion de la thèse que vient de soutenir Maerani Raffin, désormais docteur en sciences de gestion à Montpellier. De quoi ajouter de l’eau au moulin de son directeur de thèse, le professeur Olivier Torrès, à l’origine de la création de l’observatoire Amarok (1) sur la santé des dirigeants.

« Il y a neuf ans, quand on a débuté nos travaux, on partait sur des sujets anxiogènes comme le burn out, les suicides chez les patrons, etc. Depuis, nos études ont dessiné une convergence avec des aspects différents, qui ont plutôt tendance à montrer qu’entreprendre est une bonne stratégie pour la santé des dirigeants. Entrent en jeu ce que l’on appelle des facteurs « salutogènes » : l’autonomie, la capacité d’adaptation, l’optimisme, l’estime de soi… Il y a comme cela 38 facteurs identifiés. » L’intuition de ce spécialiste en PME qui a créél’observatoire Amarok,est la bonne : les mêmes facteurs dans la population générale des chefs d’entreprise produisent les mêmes effets bénéfiques chez les patrons en situation de handicap.

On compte 2,4 millions de personnes handicapées dont 85 % le sont devenus au cours de leur vie. »

Olivier Torrès, professeur à l’université de Montpellier.

Selon l’Insee, en 2013, on comptait « des centaines de patrons en situation de handicap » qui ne se satisfont pas du « statut d’adulte handicapé ». Et il y a au total 2,4 millions de personnes souffrant de handicap en France. Dont 85 % sont des gens qui n’en souffraient pas à la naissance mais qui sont devenus handicapés au cours de la vie. Cela peut avoir été un accident, un AVC, etc.

Olivier Torrès, Maerani Raffin et Marie-thérèse Mercier. Photo : DR.

Cela montre que le handicap peut frapper n’importe qui. Entreprendre, créer une entreprise participe donc selon cette thèse à la bonne santé des patrons en situation de handicap. « Cela a une place centrale chez ceux que j’ai étudiés. Soit une vingtaine de cas de salariés qui ont abandonné leur salariat pour créer leur activité. » Cela va de l’architecte au garagiste. Les patrons que Maerani Raffin a passés à la moulinette « voulaient avant tout s’accomplir comme être humainet être reconnus pour leurs compétences et leu métier. »

J’ai certes perdu de la mobilité, analyse-t-elle, mais le fait d’entreprendre, de gérer des personnels, etc., m’a permis de retrouver l’estime de soi. J’en avais beaucoup perdu… »

Delphine le Sausse, pharmacienne

C’est le cas de la Sétoise Delphine le Sausse. Recordwomen de ski nautique handisport, en slalom et en figures, la Sétoise de 43 ans est, selon Patrice Martin, le président de la fédération de ski nautique, un « exemple (…) une travailleuse acharnée » qui a su, à force de volonté, trouver sa place dans la société.La championne, jeune maman et pharmacienne de profession, espère pouvoir organiser des championnats du monde de sa discipline en Occitanie en 2019. Elle confirme les conclusions de la thèse : « J’ai certes perdu de la mobilité, analyse-t-elle, mais le fait d’entreprendre, de gérer des personnels, etc., m’a permis de retrouver l’estime de soi. J’en avais beaucoup perdu… »

Maerani Raffin, elle, reprend : « Une personne handicapée peut désirer devenir entrepreneur par refus de se conformer aux stéréotypes largement répandus de la personne en situation de handicap au chômage profitant des aides financières diverses de l’Etat. Ainsi, ce besoin d’exister socialementpar rapport à leur handicap et pour une raison autre que leur handicap peut être un moteur suffisant pour opérer une transition entrepreneuriale. L’entrepreneuriat devient alors, à défaut de pouvoir occuper un emploi salarié, le moyen de parvenir à leurs fins. »

Faire évoluer les mentalités, faire de son handicap une force

La docteur en sciences de gestion complète son propos : « De plus, les personnes handicapées peuvent opter pour l’entrepreneuriat afin de faire évoluer les mentalités sur le handicap. Leur volonté est ainsi de témoigner de la capacité d’une personne handicapée à entreprendre et à exceller dans ce domaine. D’une manière générale, le handicap en général et celui de l’entrepreneur en particulier, sera mis en avant dans l’exercice de leur activité. Ainsi, l’objet de l’activité de l’entreprise sera orienté vers le handicap (maintien dans l’emploi de la personne handicapée, sensibilisation au handicap…) Parmi les nombreux bienfaits dont elle fait l’exégèse, elle a pointé le fait que les patrons handicapés se disent plus sereins, plus épanouis, sont fiers de leur entreprise et de l’indépendance qu’ils ont acquise.

Enfin, la personne handicapée peut souhaiter entreprendre dans le but de faire de son handicap, une force. Cette motivation spécifique est généralement vécue par les personnes nouvellement handicapées. Ainsi, leur désir est de surpasser cette épreuve de la vie, de ne pas se laisser abattre par cette contrainte de vie nouvelle et de se servir de ce nouveau handicap pour réussir.

Marie-Thérèse Mercier ne dit pas autre chose. Directrice d’Ernst and Young (EY) Montpellier, qui a financé la thèse dans le cadre du RSE, et conseillère régionale, elle dit : « La motivation de ces patrons en situation de handicap est d’autant plus forte qu’ils veulent démontrer qu’ils ont une capacité à se surpasser ou tout du moins à réussir aussi bien que les autres… »

Il y aurait 70 000 entrepreneurs handicapés dans l’Hexagone, mais c’est un chiffre difficile à vérifier… »

« SelonH’Up entrepreneurs,il y aurait ainsi quelque 70 000 entrepreneurs handicapés dans l’Hexagone, mais c’est un chiffre difficile à vérifier…
Est-ce parce que beaucoup d’entreprises rechigne à l’embaucher que le travailleur handicapé se dirige vers l’entrepreneuriat ? La loi oblige à un quota de 6 % de travailleurs handicapés, sous peine de pénalités financières. « Il y a deux catégories traditionnellement admises, précise la chercheuse : les entrepreneurs par nécessité en effet : ils n’ont pas le choix. Ils rêvaient depuis toujours de traduire une passion ou un rêve en métier et passent à l’acte. Il y a aussi des entrepreneurs d’opportunité. Ceux-ci entame une transition vers l’entrepreneuriat parce que ça leur apporte de l’autonomie, parce qu’ils s’y accomplissent, etc. Les patrons en situation de handicap appartiennent aux deux catégories, comme la population ne souffrant pas de handicap. »
C’est la première fois qu’une thèse aussi complète est menée prouvant « qu’être handicapé n’est pas un frein pour entreprendre ».

Olivier SCHLAMA

  • Le titre de la thèse : L’impact sur la santé de la transition entrepreneuriale des dirigeants de PME en situation de handicap. Présentée par Moerani Raffin Sous la direction du Pr Olivier Torrès Avec le financement de l’entreprise EY.
  • Durant tout le XXème siècle, le handicap et l’aide aux personnes handicapées vont être développés et modifiés au travers de nombreuses lois. Citons notamment l’obligation légale instaurée par la loi du 11 février 2005 qui instaure l’obligation pour les entreprises décompter un minimum de 6 % de travailleurs handicapés dans leurs effectifs salariales sous peine de sanction pécuniaire au profit de l’AGEFIPH (Association de Gestion du Fonds pour l’Insertion des Personnes Handicapées).
    Le taux de chômage des personnes handicapées est deux fois plus élevé que celui des personnes non handicapées. Selon une étude de l’IMS en 2011, les préjugés à l’encontre des personnes handicapées restent tenaces et nombreux. En réponse à cette inégalité des chances d’accès à l’emploi, certaines personnes handicapées peuvent avoir recours à la création d’entreprise et devenir leur propre patron.

Préserver le capital santé des patrons

C’est Olivier Torrès, professeur à l’université de Montpellier et à Montpellier Business School, qui a créé l’observatoire Amarok, à Montpellier, en 2009. Son credo : étudier et, si possible, préserver le capital santé des dirigeants. Depuis la capitale languedocienne, l’observatoire rayonne au-delà de l’Hexagone et a même essaimé hors des frontières, en créant des antennes notamment en Suisse, et au Japon.Olivier Torrès revient d’ailleurs d’Osaka. Et peut-être demain en Hollande et en Belgique. Surcharge phénoménale de travail, sommeil cahotique : les dirigeants nippons présentent des risques accrus de burn out, selon Olivier Torrès.

Un risque de burn out pour 450 000 dirigeants

La France compte trois millions d’entrepreneurs et de travailleurs non salariés (agriculteurs, professions libérales…) qui n’ont pas de service de santé pour eux. Les PME représentent 10 millions d’emplois en France. Selon les études produites par cet observatoire unique au monde, la santé des dirigeants d’entreprises est plutôt meilleure que la population de salariés.

Parmi les raisons, Amarok pointe le fait que le chef d’entreprise a des « contraintes choisies et non subies »; qu’il développe des capacités d’adaptation et d’anticipation « salutogènes ». Par ailleurs, environ 15 % des dirigeants d’entreprises présenteraient un risque de burn out (épuisement professionnel), soit tout de même 450 000 individus sur les trois millions d’entrepreneurs.

La thèse de Maerani Raffin est la 8e thèse soutenue à Montpellier dans le cadre de ce courant de pensée sur la santé des entrepreneurs. Amarok a publié plusieurs études souvent en partenariat avec de grandes mutuelles. Olivier Torrès est l’auteur de plusieurs ouvrages et conférencier inlassable avec plus de 500 conférences à son actif à ce jour.

O.SC.