Travail adapté : La belle histoire des Compagnons de Maguelone

Des compagnons de Maguelone pêchent sur l'étang de Palavas. Photo : Richard Négri

Symbole d’une réussite, l’association, qui fête ses 50 ans, inaugure le Domaine du Grand Puy, à Montpellier, le 12 novembre. Elle gère déjà la cathédrale de Maguelone, un établissement d’aide par le travail, des foyers, une entreprise de maraichage, entre autres.

La pierre qui habille le lieu est lumineuse. Les sept salariés, eux, s’illuminent d’un sourire immarcescible. Ils animent le Domaine du Grand Puy (1) qui est à la fois restaurant et lieu de séminaires depuis seulement quelques jours. Étonnant de découvrir cette bâtisse monumentale en plein coeur de l’éco-quartier des Grisettes, à Montpellier qui semble avoir réchappé d’une histoire entêtante. Un peu comme l’ont été les salariés dans leur parcours de vie. Pour certains, handicapés, ils montrent une attention bienveillante.

Bernard Azéma. Photo : Olivier SCHLAMA

Le domaine a déjà vécu longtemps. Traversé de nombreuses vicissitudes. « Il y a eu en effet plusieurs incendies ; le toit s’était totalement effondré ; il a été squatté. C’était Beyrouth, ici… », explique posément Bernard Azéma. Cet ancien pédo-psychiatre préside aux destinées du Domaine qui semble hors du temps, comme à celles de l’association des Compagnons de Maguelone.

Vendu 450 000 euros par la Ville de Montpellier, le Domaine aura coûté 3,3 millions d’euros après réfection

La réussite est un mot qui lui va bien. L’association des Compagnons de Maguelone fête ses 50 ans. Pour cet anniversaire, la vénérable association s’est fait un beau cadeau. Et nous fait un beau cadeau : elle a acquis le Domaine du Grand Puy, une espèce de « folie », qui représentait au XVIIIe siècle une maison de plaisance ou de villégiature que l’aristocratie ou la riche bourgeoisie aimaient à ériger pour y recevoir le Tout-Montpellier. C’est l’équivalent de la villa de vacances d’aujourd’hui. « Nous avons acquis cette maison de maître avec son mas viticole avec ces bâtiments un agriparc, celui du Mas Nouguier, qui l’entoure. »

Ph O.S.C.

L’ensemble avait appartenu « à une vieille famille montpelliéraine, les Chabert », explique Bernard Azéma, le président. Puis, cette vaste demeure est entrée dans le giron de la ville de Montpellier qui l’a finalement vendue aux Compagnons de Maguelone pour 450 000 euros. Avec la réfection et les travaux, l’opération n’est pas roupie de sansonnet : 3,3 millions d’euros. Son budget annuel : 10 millions d’euros, soutenu par des aides diverses (2).
Un Esat à Palavas de 84 places (ce que l’on appelait jadis CAT), des structures d’hébergement (foyers) la gestion de la cathédrale de Maguelone, un accès à la lagune de Palavas et ses vignobles en gestion, une entreprise adaptée (les Ateliers de Maguelone), qui fait dans le maraichage bio et la permaculture, à Maurin, et donc désormais cette belle demeure elle-aussi bénéficiant du statut d’entreprise adaptée (ex-ateliers protégés) où peuvent travailler des travailleurs handicapés – mais pas totalement inaptes au travail, qui ont une « employabilité » – , des personnes qui étaient très éloignées du travail également après une maladie en RQTH, par exemple. « On est une passerelle vers l’emploi. Nous accompagnons vers le travail plus de 100 personnes par an et nous employons 80 équivalents temps plein ». Pour le restaurant du Domaine, ils ont même embauché l’ex-chef de l’Escale à Palavas.

On est une passerelle vers l’emploi. Nous accompagnons vers le travail plus de 100 personnes par an et nous employons 80 équivalents temps plein »

Bernard Azéma, président des Compagnons
Photo : Richard NEGRI.

Les Compagnons ont trois missions : patrimoniale (« Nous nous occupons de la cathédrale »), médico-sociale et culturelle avec entre autres le festival des Voix de Maguelone. « La réussite, définit-il, s’explique en partie parce que nous ne sommes pas une association de notables ni une association de parents qui attendent, comme souvent en pareil cas, une réparation de la société envers leurs enfants. La seconde raison principale c’est que nous recherchons l’excellence. » Les Compagnons oeuvrent pour le bien public. « J’ai une devise, ajoute Bernard Azéma : viser haut pour aller le plus loin possible… »

En Occitanie on compte 82 entreprises adaptées qui font partie de l’Unea, l’Union nationale des entreprises adaptées. En France, on compte quelque 600 entreprises adaptées avec 32 000 salariés – dont 26 000 en situation de handicap, réalisant un chiffre d’affaires de 1,8 milliard d’euros par an. Le taux de chômage des personnes handicapés est deux fois supérieur à la moyenne nationale démontrant la faible efficacité des précédents textes appliqués depuis 33 ans : plus de 500 000 personnes en situation de handicap sont donc privées d’emploi. D’où la promulgation en 2018 de la loi sur la liberté de choisir son avenir professionnel qui a notamment crée des CDD Tremplin et bientôt des entreprises pro-incluses.

Dans 20 ans, avec la montée des eaux, le vignoble de Maguelone sera sans doute inexploitable. Il y aura celui du Domaine qui peut assurer la continuité. »

Philippe Granier, directeur Hôtel des ventes vins de Saporta

Membre du bureau des Compagnons et directeur de l’Hôtel des Vins de Saporta, et qui fut même l’oenologue du Domaine du Grand Puy il y a 30 ans, Philippe Granier salue « le dynamisme du président et de l’équipe en place. Il y a toujours une volonté d’aller de l’avant ». Quant à l’implantation des Compagnons dans la ville-centre, au Domaine du Grand Puy, elle est capitale : « Dans 20 ans, avec la montée des eaux, le vignoble de Maguelone sera sans doute inexploitable. Il y aura celui du Domaine qui peut assurer la continuité. Ce sont 4 hectares de grande qualité en mouvèdre, syrah, notamment. »

Le domaine vu de l’intérieur. Ph. O.SC.

Archéologue, directeur de recherches au CNRS, Claude Raynaud souligne « l’épaisseur prise par les Compagnons grâce à la dimension culturelle. » Travaillant à la recherche des origines de la cathédrale avec une vingtaine d’étudiants de l’Université de Montpellier, Claude Raynaud pointe « le positionnement de la cathédrale comme une île en bord de mer. Sa relation à la Méditerranée croise la culture et les peuples, l’une des raisons d’être de l’Esat ».

Il a fallu arracher la vigne d’origine et en replanter une. On est partis de zéro. Tout était en ruines… Ce « manoir » c’est la continuité de notre histoire »

Michel Roux, éducateur à la retraite

Et puis le travail fait depuis des décennies à la cathédrale de Maguelone, avec quelque 200 000 visiteurs par an, paie. Éducateur historique des Compagnons durant 37 ans, Michel Roux ne dit pas autre chose : « J’ai beaucoup de respect pour les fondateurs comme le professeur Lafont qui reçut le prix Kennedy pour son action envers l’enfance inadaptée ou l’abbé Oziol, venu de Lozère et créateur par ailleurs du clos du Nid. » Il souligne l’importance d’une direction soudée, et en très bonne entente avec l’équipe technique et ceux qui bossent dans les foyers. » Ce qui a permis de soulever des montagnes, « Il a fallu arracher la vigne d’origine et en replanter une. On est partis de zéro. Tout était en ruines… Ce « manoir » du Domaine du Grand Puy c’est la continuité de notre histoire« . Une belle histoire.

Olivier SCHLAMA

(1) Domaine. A deux pas du Grand M de Montpellier, « développé dans un esprit social et solidaire, le Domaine du Grand Puy accueille le public depuis le 21 octobre en proposant une cuisine bistronomique, méditerranéenne et la location d’un espace de plus de 200m² modulable en différentes salles. Ces dernières sont toutes équipées pour l’organisation de réunions et de réception de qualité ».

Ce n’est pas tout. Il y a aura aussi un espace de vente de produits locaux, vins et livres sera aménagé d’ici la fin de l’année. « Des visites oenotouristique et agrotouristique, des expositions et des événements culturels viendront aussi enrichir l’offre du Domaine à partir de 2020 ». Le Domaine se veut « lieu d’accueil privilégié pour les Montpelliérains, les entreprises et, à terme, les touristes de notre belle région. Ce projet s’est concrétisé aussi grâce à l’aide financière de nos partenaires qui ont cru, dès le départ, à notre démarche alliant insertion par l’emploi, esprit social et solidaire : le CCAH, AG2R La Mondiale, Malakoff Médéric Humanis, Klésia, l’Ircem, B2V, la Direccte. »

(2) Bernard Azéma détaille les aides. « Pour l’entreprise adaptée du Domaine du Grand Puy, nous avons été sélectionnés au niveau national par le CCAH (Comité National de Coordination Action Handicap) pour la qualité de notre projet. Le CCAH a levé des fonds à hauteur de 330 000 euros auprès de contributeurs qui ont eux-mêmes été convaincus et ont choisi de nous aider : Malakoff Médéric, Klesia, AG2R La Mondiale (niveau national), B2V Retraite Prévoyance et l’IRCEM Groupe. Le reste des fonds a été amené par les fonds propres des Compagnons de Maguelone et un emprunt auprès de Banque Populaire du Sud. Nous avons déposé une demande d’aide auprès de l’Europe et de la Région qui est en cours d’examen.

S’agissant de l’autre Entreprise adaptée ”Les Ateliers de Maguelone”, « nous avons reçu une aide de 50 000 euros de la Commission sociale d’AG2R La Mondiale (région Occitanie) pour acheter du matériel agricole. Enfin il faut inclure les services de l’Etat, en l’occurrence la Direccte Occitanie et Hérault qui nous accordé des aides au poste pour 11 personnes en situation de handicap. Ces postes sont ceux prévus quand nous aurons atteint notre rythme de croisière. Ce qui est une grande marque de confiance et d’intérêt pour notre projet. D’où la présence à venir du préfet pour l’inauguration du 12 novembre. »