Ours/Ariège : Christine Téqui : “Si l’État ne veut pas parler de régulation, il y aura des morts”

Ours brun. Ph. John Thomas, Unsplash

Forte des enseignements d’un voyage d’étude dans le Trentin, en Italie, où l’on peut désormais abattre des ours, sous certaines conditions, la présidente du département, qui participe à deux réunions publiques sur la cohabitation avec le plantigrade, monte au créneau. Et demande à l’État de prendre ses responsabilités.

Christine Téqui, présidente PS du département de l’Ariège, ainsi que les membres du Pam 09 (lire ci-dessous) organisent deux réunions pour faire une restitution complète du voyage dans le Trentin, en Italie (1), qui a commencé plusieurs années avant l’Ariège à réintroduire l’ours. Une “cohabitation entre ours et activités humaines, qu’elles soient pastorales, touristiques ou économiques, devenue source de tensions et d’inquiétudes croissantes en Ariège et plus particulièrement dans le Couserans”, entame Christine Téqui. La présidente du département de l’Ariège réclame “des mesures pour garantir la sécurité et la sérénité de nos concitoyens, ainsi que la pérennité de nos activités économiques”.

“Cela montre à l’État français qu’un pays européen peut mettre en oeuvre une solution”

Christine Téqui, présidente du Conseil départemental de l’Ariège. photo DR

Ce “voyage d’étude” d’une délégation ariégeoise – avec l’Association de défense du pastoralisme, la Fédération pastorale, la fédé de randonnée… – dans le Trentin (Val di Sole), 5 au 8 mars 2024, en Italie, a permis de tirer des “enseignements précieux sur les modalités de cohabitation avec l’ours dans d’autres régions européennes”, affirme l’élue. Christine Téqui ajoute : “Là-bas, ils ont la possibilité d’abattre huit ours par an qui s’avèreraient dangereux. A ce stade, un seul a été effectivement abattu. Mais cela montre à l’État français qu’un pays européen peut mettre en oeuvre une solution.”

Dénonçant “paresse politique et indolence de l’État français”, Christine Téqui rappelle qu’il y a près d’un an, Andrea Papi était tué par une ourse sur une piste forestière, à 300 mètres de son village de la Province du Trentin.

76 ours dans le massif des Pyrénées

Ours brun. Ph. Thomas Bonometti, Unsplash

Depuis sa réintroduction en 1995, la population de l’ours a fortement augmenté dans le massif des Pyrénées, comme Dis-Leur vous l’a expliqué ICI. Sur une centaine de prédateurs, environ 80 sont répertoriés en Ariège, et plus particulièrement dans le Couserans. La prédation exercée par les ours en estive met à mal les activités humaines, pastorales, touristiques ou encore économiques en montagne.

Plus précisément : avec 76 individus dénombrés par l’Office français de la biodiversité, on assiste à une vraie dynamique dans le massif. Mais la population de plantigrades n’est pas encore viable, selon le directeur de l’association Pays de l’Ours-Adet. Alors que l’ours est responsable, en 2022, de 331 attaques pour 590 animaux tués ou blessés sur le cheptel domestique, l’État met davantage de moyens pour mieux protéger les troupeaux et former les bergers.

Pourquoi avoir organisé ce voyage d’études ?

Christine Téqui : D’abord, pour expliquer le contexte, compte tenu de la situation politique en Italie et du Trentin, en particulier d’extrême droite – on ne fera pas copains-copains avec les fachos ! – nous avons souhaité que ce soit une délégation uniquement technique qui s’y rende sans aucun élu. Pourquoi aller dans cette région ? Le Trentin a réintroduit l’ours quatre ou cinq ans avant l’Ariège dans un dispositif à peu près identique au nôtre mais avec une concertation que nous n’avons pas eue de la part de l’État. Alors, certes, peut-être pas toujours avec les informations exactes mais ils l’ont eue.

La région du Trentin. Ph Département de l’Ariège.

On s’est trouvés, le Trentin et l’Ariège, finalement avec des réactions communes de chacun des deux états : au début, c’était : “Vous ne le verrez jamais” ; après : “Ce n’est pas un animal dangereux” et quand les problèmes ont commencé, l’État nous a dit : “Mais que faites-vous à l’endroit où il y a des ours ?” En Ariège, nous nous sommes toujours opposés à cette réintroduction sans qu’il y ait eu une concertation sur une réintroduction qui nous a été imposée. Deux méthodes différentes mais un même propos erroné de part et d’autre.

La seconde chose importante, c’est le décès d’Andrea Papi il y a environ un an. On a souhaité ne pas aller dans le Trentin à chaud. On a voulu savoir, en mars, comment se passe cette réintroduction et l’impact avec les différentes activités économiques, agricoles, pastorales, etc. Et comment la population locale vit aujourd’hui une cohabitation imposée qui a mené à un premier décès et qui ne sera sans doute pas le dernier.

Qu’y a-t-il à retenir de l’expérience italienne ?

C.T. : Le ressenti de la population d’avoir été “enfumée” sur ce sujet au démarrage. On leur avait dit qu’ils ne verraient jamais d’ours… L’accident qui a coûté la vie à Andréa Papi s’est déroulé à une centaine de mètres à peine du village sur une piste forestière un peu comme la voie verte que nous avons en Ariège. On leur a “vendu” cette réintroduction avec un discours erroné.

En Italie un gamin qui arrive chez lui cinq minutes après l’heure habituelle de l’école, ils se posent la question de savoir s’il n’aurait pas été attaqué”

Aujourd’hui, il y a 300 ours en Italie avec une situation hors du commun. Ils ont peur tous les jours : un gamin qui arrive chez lui cinq minutes après l’heure habituelle de l’école, ils se posent la question de savoir s’il n’aurait pas été attaqué. C’est la terreur au quotidien. Par ailleurs, photos à l’appui, l’ours est allé gratter des portes en bois des maisons ! Un collectif s’est constitué. Il y a eu un avant et un après Andrea Papi. Les dommages sont assez colossaux. Dans le pastoralisme ; dans l’aviculture – davantage que chez nous avec 250 ruches perdues en 2023 – ; un peu plus de 800 animaux – ovins et bovins – ont été victimes de prédations.

Peut-il y avoir un accident en Ariège comme en Italie ?

C.T. : Dans les Pyrénées, l’ours est désormais bien présent avec une densité forte en Ariège et plus particulièrement dans le Couserans. Ce n’est pas : est-ce que cela va arriver. C’est : quand est-ce que cela va arriver. Je ne vois pas comment, en ayant de plus en plus d’ours et une telle concentration, il peut ne pas y avoir les mêmes conséquences que dans le Trentin. On a tous les signes avant-coureurs. Déjà, en 2019, quand j’étais maire de Saix, un habitant s’était déjà fait courser sur 150 mètres par un ours.

Dans le Trentin. Ph Département de l’Ariège.

La réponse des services de l’Etat ? “Ce n’est pas une attaque, c’est une rencontre”… Quand on rencontre quelqu’un, c’est pour boire un coup en toute convivialité. Là, ce n’est pas le cas… Il faut poser les bons mots sur les situations. Il y a aussi eu ce chasseur en Ariège qui avait été trainé (2). C’est inédit d’arriver à l’hôpital, à Toulouse, et expliquer : “Je viens de me faire bouloter la jambe par un ours.” On a aussi des ours qui poursuivent des randonneurs et je ne parle pas des dégâts sur l’économie pastorale. On va vers une catastrophe. Je dis que ceux des touristes qui veulent aller voir l’ours, qu’ils soient accompagnés de gardes armés qui peuvent tirer. Sans cela, pas de tourisme avec l’ours. Même dans des randos très “famille”, il y a des rencontres avec l’ours !

Qu’est-ce qui vous a intéressé dans le Trentin ?

Ph Département de l’Ariège.

C.T. : C’est une région d’Italie qui est en Europe. Aujourd’hui, on est dans une séquence de respiration démocratique européenne {avec les élections dans un mois, Ndlr}. On s’aperçoit que l’Italie et la France, qui sont en Europe, peuvent faire des choses différentes par rapport à la gestion de l’ours. En Italie, dans le cadre de la directive Habitat fait que l’ours est protégé, a voté une loi permettant d’abattre huit ours avec trois conditions – ce n’est pas juste pour se faire plaisir.

À ce jour, un seul ours a été abattu, à ma connaissance. Il faut réunir trois conditions en Italie pour tuer un ours : avoir un motif “valable” pour agir (sécurité, mise en danger d’autrui) ; ne pas avoir de solution alternative viable et, enfin, il ne faut pas que la suppression d’un sujet mette l’espèce en péril. Avec 300 individus, ce n’est pas un sujet en Italie… Et c’est la juste transposition de la directive Habitat en Italie. La population vit cette situation en état de terreur.

Demandez-vous la même chose en France ?

Ours brun. Ph. Mana 5280, Unsplash

C.T. : Oui. Je suis intéressée ! Aujourd’hui, dans ce cadre où l’Europe est au centre de nos discussions, on ne peut pas dire l’Europe est un problème. Pour moi, c’est une solution. Et elle prouve même que sur ce sujet-là, qu’elle est une solution puisque l’Italie a pu voter une loi. Nous avions fait des propositions il y a deux ans, pour modifier le Code de l’Environnement de sorte que l’on y introduise la notion de légitime défense ; c’est le seul Code, en France, où cette notion n’apparaît pas. Une proposition qui avait été rédigée par un avocat. Si l’Italie a pu voter une solution, la France ne peut pas dire que c’est impossible et que nous sommes impuissants. Que c’est la faute à l’Europe. L’Europe a bon dos. C’est surtout le manque de volonté, de courage et l’indolence de ce gouvernement. Ce voyage technique nous éclaire.

Pensez-vous qu’il faille abattre des ours en Ariège ?

C.T. : Oui, il faut introduire le sujet de la régulation. Je l’ai dit aux ministres, à Fresneau, Faure et à Béchu. On a toujours défendu le fait qu’il faut prélever des ours. On ne pourra pas continuer comme ça. On ne cesse de répéter à ce gouvernement qu’il faut pouvoir en parler ; on ne réintroduit pas d’espèce sans parler de l’avant, le pendant et l’après. Et l’après, c’est la régulation. Quand on parle du vautour, réintroduit dans les Pyrénées, il fallait le réguler. Ils s’en sont vite aperçus : il est régulé. Pareil pour le loup. C’est vrai pour toutes les espèces. Sinon, on introduit un déséquilibre parmi les espèces. Si on ne veut pas parler de la régulation, alors il y aura des morts ; alors, il y aura des morts. Posons le débat jusqu’à l’Assemblée nationale.

Vous avez le soutien de qui, la chambre d’agriculture ?

Voyage d’étude sur l’ours dans le Trentin, en Italie. Ph. Département de l’Ariège.

C.T. : Cela va au-delà. Nous avons monté une structure, le Parlement avenir montagne 09 (PAM), dont la gouvernance s’étendra peut-être un jour à d’autres territoires. Cette gouvernance réunit Etat, Département, Région, les communautés de communes et les communes de montagne. L’État n’a jamais voulu y siéger alors que c’est un endroit où l’on pose les problèmes où l’on fait des propositions au gouvernement. Si l’État pense que le PAM est un piège, il se trompe. C’est l’endroit où l’on débat. On sera d’accord ou pas d’accord mais c’est un autre problème. Sur les deux autres collèges, l’un d’eux s’occupe de l’agriculture et de la question pastorale avec des représentants du monde économique et touristique de l’Ariège. Car ce n’est pas un sujet pastoral mais un sujet lié au développement économique.

Qu’a-t-il à son actif, ce PAM 09 ?

C.T. : Il pose des diagnostics, il fait des propositions, sensibilise les habitants. C’est ce PAM qui a financé ce déplacement dans le Trentin. Cette structure permet aussi d’envisager des rencontres avec des ministres. Même si on a eu très peu de retours. Il y a deux ans, nous avions écrit un pacte d’engagement entre Ariège et État qui est resté sans réponse. Il y avait cinq actions là-dedans : lancer un pré-comptage sur le Couserans pour vérifier et s’apercevoir de cette densité ; porter une étude sur l’apport du pastoralisme sur la bio-diversité ; il y avait aussi la question juridique sur la légitime-défense, etc. Ils ne nous ont jamais répondu et n’ont jamais voulu signer ce pacte. Il y a aussi la question de la responsabilité des maires et des collectivités qui est au coeur du débat. On parle du Trentin mais on pourrait parler de la Roumanie qui enregistre 14 morts par an à cause d’attaques d’ours ! Est-ce que la France est prête à cela ?

Contacté, l’OFB, l’Office français de la biodiversité, n’était pas en capacité de nous répondre avant la parution de l’article.

Olivier SCHLAMA

  • (1) Ces deux rendez-vous se tiendront en présence de la délégation qui est partie en voyage d’étude dans le Trentin : vendredi 24 mai à 18h30 à Trein d’Ustou – Salle Barbiéri et vendredi 7 juin à Auzat à 18h30
  • (2) A Seix, dans l’Ariège, la battue aux sangliers avait tourné au drame en 2021 quand un groupe de chasseurs tombe nez-à-nez avec une ourse et ses deux oursons. Une enquête est ouverte. La présidente du département réclame que la population de plantigrades soit a minima régulée. De quoi alimenter le bras de fer entre pros et anti-ours. La procureure de Foix avait indiqué, le 26 novembre 2021, que le chasseur était possiblement en infraction… Une information judiciaire a été ouverte pour “destruction d’une espèce protégée”.

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