Occitanie : “Lutter contre le moustique-tigre avec du moustique-tigre stérile, ça marche”

Lutte contre le moustique tigre à Toulouse. Ph. Julien Quentin.

Tuer cet insecte dans l’oeuf : c’est le procédé, malin, de la société Terratis. Si on généralise cette technique, “les gens seront beaucoup moins importunés”, affirment Frédéric Simard et Didier Fontenille, directeurs de recherche à l’IRD à Montpellier où Clélia Oliva a créé Terratis. La start-up intervient déjà à Montpellier et depuis quelques jours à Toulouse, Brive-la-Gaillarde, Bordeaux et Lyon. Elle lève 6 M€ auprès d’investisseurs pour créer, dans la capitale languedocienne, une usine à la mesure des besoins. Elle dit : “Il peut y avoir jusqu’à 90 % d’oeufs en moins.”

Le moustique-tigre, qui a infesté toute la France, marque notre peau au fer rouge. Et pique à l’envi. C’est aussi le plus grand tueur en série de l’histoire, comme Dis-Leur vous l’a expliqué ICI. Sa capacité à transmettre des maladies – il est porteur de 22 virus dont la dengue, zika et chikungunya – et à se multiplier très rapidement en font un sujet de santé publique. Et les stratégies se multiplient, sans oublier non plus que le moustique nourrit beaucoup d’espèces et joue sans doute un rôle important dans la pollinisation.

Toulouse : chaque semaine, plus de 100 000 moustiques mâles stériles seront relâchés sur 31 points du cimetière

Moustiques-tigres au cimetière de Toulouse Ph. Julien Quentin.

C’est dans ce cadre que la mairie de Toulouse continue à développer un plan de lutte contre cet insecte nuisible pour l’homme. Avec, notamment, une innovation qui fait florès : la technique de l’insecte stérile expérimentée à Terre Cabade. La technique de l’insecte stérile (TIS) est une méthode de lutte contre les insectes, qui consiste à élever en masse et à stériliser en bombardant les dyptères de rayons X. Les mâles stériles sont ensuite systématiquement lâchés dans les zones définies où ils s’accouplent avec des femelles sauvages, dont les oeufs n’écloront pas.

Concrètement, chaque semaine, plus de 100 000 moustiques mâles stériles seront relâchés sur 31 points du cimetière provoquant une diminution progressive de la population de moustiques sur place, la femelle du moustique tigre ne pondant qu’une seule fois dans son existence. Au total, plus de 8 millions d’insectes stériles seront relargués. Cela fera peut-être davantage de moustiques, mais ce sont que des moustiques mâles qui ne piquent pas et chaque femelle ne s’accouple qu’une fois.

On verra si au bout de deux ans on étend ou pas la zone des lâchers de moustiques stériles

Annamaria Tripicchio-Rogier, élue à Toulouse

Cette technique est développée par la société Terratis, basée à Montpellier, cette technique appliquée au moustique-tigre va être expérimentée pendant deux ans au cimetière de Terre Cabade, à Toulouse. Et promet de vrais résultats positifs.

Moustiques-tigres au cimetière de Toulouse Ph. Julien Quentin.

Il en coûtera 180 000 € à la ville de Toulouse. “On verra si au bout de deux ans on étend ou pas la zone des lâchers de moustiques stériles, commente Annamaria Tripicchio-Rogier, conseillère municipale déléguée à l’animal dans la ville. “Un quart des espaces verts sont la propriété de la commune. Et ne peut intervenir que cette partie. Il faut que les particuliers s’en emparent” pour vider les coupelles et toutes les collections d’eau. Cela ne peut pas être une solution miracle, mais complémentaire à d’autres comme les pièges pondoirs ou les poubellariums (1).

Un avis “très prudent” de l’Anses

Certes, Les autorités sanitaires restent toutefois prudentes. Dans un avis rendu public le 18 septembre 2025, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, Anses, souligne que “le seul indicateur pour lequel l’effet est considéré comme avéré est la réduction du taux d’éclosion des œufs”. Or cet indicateur “ne rend pas directement compte d’une réduction du nombre de femelles (effet qualifié de possible par les experts)”.

Le nombre de piqûres baisse-t-il ? Réponse : “C’est non qualifiable.” Pourquoi ? Aucune étude scientifique n’a été menée sur le sujet. De même, sur l’incidence des maladies transmises par le moustique-tigre, comme la dengue, le chikungunya et Zika. Quinze cas de chikungunya ont d’ailleurs été notifiés cet été à Brive-la-Gaillarde qui fait pourtant appel à cette technique du moustique stérile.

Cette première année où nous intervenons à Toulouse, nous misons sur 50 % à 60 % d’oeufs en moins, qui ne peuvent pas éclore”

Clélia Oliva, fondatrice de Terratis
Clélia Oliva, fondatrice de Terratis. Ph. DR

Fondatrice de Terratis, Clélia Oliva, entomologiste, n’est pas la première venue. Auteure d’une thèse sur le sujet, elle a mis en place cette technique à la Réunion. Qui fonctionne. Elle dit : “Il est vrai qu’il n’y pas encore d’études scientifiques à ce sujet. Mais, sur le terrain, la méthode marche. C’est le principal. Cette première année où nous intervenons à Toulouse, nous misons sur 50 % à 60 % d’oeufs en moins, qui ne peuvent pas éclore. Ensuite, sur une deuxième année, on va pouvoir aller jusqu’à 90 %, ce qui a été le cas ailleurs.” Elle se base aussi sur un retour d’expérience dans le quartier Malbosc, à Montpellier, où là aussi des volées de moustiques-tigres stériles ont été relâchés l’an dernier. “Dans certains points, on a atteint 60 % de réductions d’oeufs.”

L’expérience pilote, par drone, à Prades-le-Lez, en 2021

Du côté de Prades-de-Lez, près de Montpellier (Hérault), qui a eu un cas de chik l’an dernier, et où une opération pilote avait été menée le 10 novembre 2021 avec 40 000 moustiques tigres stériles avaient été largués par drones, on ne renouvèlera pas l’expérience. Trop cher. “On préfère axer nos actions sur la prévention, avec des ambassadeurs, etc. Cette expérience, c’était pour tester en métropole la faisabilité d’un lâcher par drones dans des zones habitées et surtout s’il y avait une meilleure répartition par drones ou à partir du sol, explique Bertrand Plez.

Une expérience pilote avait été menée à Prades-le-Lez (Hérault). Photo : EID.

Le premier adjoint ajoute : “C’était une expérience dans le cadre d’un financement de l’Agence nationale de la recherche où les moustiques étaient d’ailleurs marqués. Il y a eu une campagne sur trois mois. L’intérêt était la procédure avec réunions publiques ; un porte-à-porte dans le quartier sélectionné. Les habitants ont tous accepté que l’on aille les voir ; que l’on pose des pièges dans leur jardin… Il y a eu un retour avec beaucoup de monde qui a participé. Comme c’était une expérience, il n’y avait pas eu de lâcher en nombre suffisant pour faire diminuer la population de moustiques tigres.”

Nous avons besoin d’une usine de 3 000 m2 idéalement à Montpellier. C’est pour cela que nous faisons une levée de fonds de 6 M€ auprès d’investisseurs”

Clélia Oliva, de Terratis

Reste donc le coût de cette méthode : de l’ordre de 1 000 € l’hectare par an. “C’est le prix, mais les tarifs sont dégressifs en fonction de la surface, confie Clélia Oliva, de Terratis. A Montpellier, l’an prochain, on reste sur la même surface. On est en discussion pour la suite.” La société a d’autres communes clientes : “Deux proches de la métropole de Lyon, dont Mions. Et sans doute une autre ville vers Bordeaux.

Lâcher de moustiques tigres stériles. DR

À terme, les promoteurs de cette solution estiment “entre 80 % et 90 % d’oeufs en moins”. Clélia Oliva valide. “Si on maintient les lâchers plusieurs années, le taux peut monter à 90 % d’oeufs en moins.” Et en y associant d’autres solutions, on va pouvoir ressortir dans son jardin au moment de l’apéro ! Terratis marche bien : la société qui produit dans une petit labo de 300 m2 ambitionne de passer à la vitesse supérieure. “Nous avons besoin d’une usine de 3 000 m2 idéalement à Montpellier. C’est pour cela que nous faisons une levée de fonds de 6 M€ auprès d’investisseurs.”

“Les mâles stérilisés sont suffisamment attractifs, à 95 % par les femelles”

“Je ne pense que du bien de cette technique ; j’en suis un peu à l’origine, confie Didier Fontenille, ex-directeur de recherche à l’IRD. On a commencé à en imaginer l’intérêt après l’épidémie de chikungunya à la Réunion en 2003. Jadis, on utilisait des insecticides. Cette époque est révolue. On disait évidemment aux gens, là bas, de supprimer les gîtes mais la plupart étaient dans la nature. Les pièges ne marchaient pas bien ; la communication sociale non plus. Il y avait déjà des équipes internationales qui s’intéressaient à l’insecte stérile avec un financement de la branche santé de l’AIEA, l’Agence internationale de l’énergie atomique.”

Résultat, “on a commencé un programme de recherche ; puis, on a commencé à stériliser. Cela a été laborieux mais on a eu le soutien de l’hôpital qui avait des rayons gamma (c’était avant les rayons X, Ndlr) pour stériliser les poches de sang. Et on s’est aperçu que ça marchait : les mâles stérilisés sont suffisamment attractifs, à 95 % par les femelles et pour compenser les 5 % on a décidé de relâcher plus de mâles stériles que de mâles sauvages. Qu’il a fallu identifier et trier. Une étape maîtrisée par Terratis. On n’éradiquera jamais le moustique-tigre. Il est invasif. Mais, avec cette méthode, il peut y avoir plus de 80 % de piqûres en moins.

À Toulouse, “dans quelques mois voire quelques semaines, il y aura moins de moustiques tigres autour d’eux”

Moustique-tigre. Ph. Dr

Pour ce scientifique de renommée internationale, l’avis de prudence de l’Anses, c’est une façon “d’ouvrir le parapluie. En tout cas, on capture moins de femelles et le nombre d’oeufs qui sont stériles est très important. D’autres facteurs peuvent jouer comme la canicule que n’apprécient pas les moustiques-tigres, c’est une espèce tropicale mais qui à l’origine vit en forêt où il pleut.” Le message, à Toulouse, auprès des habitants, c’est que “dans quelques mois voire quelques semaines, il y aura moins de moustiques tigres autour d’eux.”

Et d’ajouter : “Le recours aux insecticides est révolu. La technique de lutte la plus importante c’est impliquer les gens et les entreprises qui possèdent des terrains aussi et rendre ainsi la vie des moustiques difficile en supprimant toute source d’eau. Les pièges viennent ensuite. L’Anses a rendu un avis assez sévère” jusqu’à l’interdiction pour certains comme Dis-Leur vous l’a expliqué ICI. Chers et souvent inefficaces. Seul, le BTI est efficace qu’il faut disperser, en granules, sous votre terrasse par exemple. Mais juste après une pluie : il n’est efficace que sur les larves.

Il ne reste donc dans le panel de solutions la technique de l’insecte stérile par rayons X. “On peut y ajouter, comme à la Réunion, un virus anti-moustiques ou une bactérie, la wolbachia. C’est écolo : ça ne tue pas un papillon, pas une abeille, pas polluante du tout. Les coûts vont diminuer. ”

Ce n’est pas une solution miracle mais un moteur. Les gens s’intéressent au phénomène ; du coup, eux aussi sont plus actifs dans leur quotidien. On a fait du porte-à-porte pour débusquer des gîtes larvaires chez les habitants”

Frédéric Simard, directeur de recherche à l’IRD
Frédéric Simard, entomologiste. Ph. IRD Evelyn Tetaert-Philippe Houssin.

Directeur de recherche à l’IRD, Frédéric Simard explique de son côté qu’il y a eu, à Montpellier, dans le quartier Malbosc, “3 000 moustiques tigres stériles relâchés par hectare d’une zone de 50 hectares. Nous assurons le suivi de ces lâchers. Nous avons de plus en plus d’oeufs stériles. Il est un peu tôt pour documenter le taux de densité de moustiques tigres adultes. En revanche, il est net que des oeufs sont massivement stérilisés. Cette technique ne marchera pas toute seule. Si les gens ne font pas d’effort. C’est pour cela qu’en même temps nous faisons des réunions publiques. L’objectif, pour moi, c’est d’obtenir avec les autres méthodes combinées à 100 % d’oeufs stériles. Je dis que ça marche. Ce n’est pas une solution miracle mais un moteur. Les gens s’intéressent au phénomène ; du coup, eux aussi ils sont plus actifs dans leur quotidien. On a fait du porte-à-porte pour débusquer des gîtes larvaires chez les habitants…” 

Quant au coût de cette solution, il assure qu’il va baisser : « Les protocoles vont s’améliorer, devenir plus rentables.” Il ajoute : “En Asie, on teste cette solution. Certains chercheurs de Singapour et de Chine sont venus présenter leur programme. Ils utilisent la technique de l’insecte stérile combinée à d’autres solutions. A Singapour, si on trouve des larves de moustiques, vous avez une amende. Et une récidive, vous risquez la prison… Le rapport de l’anses est déjà presque obsolète.”

Olivier SCHLAMA

À Toulouse, poubellarium, pièges pondoirs et bornes antimoustiques sont déjà en action

Au printemps 2025, les poubellariums font leur apparition : 37 pour équiper le cimetière de Terre Cabade et 9 dans les serres municipales où sont
cultivées les plantes qui ornent les espaces verts municipaux. “C’est tout un écosystème formidable”, pointe Annamaria Tripicchio-Rogier, conseillère municipale déléguée à l’animal dans la ville. Ce n’est pas très cher et cela peut se déployer partout en ville.”

Moustiques-tigres au cimetière de Toulouse Ph. Julien Quentin.

Mis au point par l’association d’aquariophilie toulousaine TAC (Toulouse
Aquario Club), le poubellarium est un bassin rempli d’eau stagnante dans lesquelles vivent poissons d’eaux chaudes, crevettes et escargots. Ils se
nourrissent des œufs, larves et nymphes de moustiques, permettant de contenir leur prolifération. En 2026, 118 poubellariums seront installés dans 20 écoles, 20 crèches, deux cimetières (Rapas et Montaudran) et dans les serres municipales. Une fois les températures redescendues, l’association récupère les poissons tropicaux et crustacés.

Cinq cents pièges-pondoirs

A Toulouse, le cimetière de Terre Cabade, site prioritaire dans la lutte contre le moustique-tigre. Ses 33 hectares concentrent une population très importante d’insectes causant d’importantes nuisances aux usagers et riverains. Il a été équipé de 14 bornes anti-moustiques en 2024 ;  de 37 poubellariums pour l’été 2025 (redéployés à l’été 2026) et de sable à disposition des proches des défunts pour éviter que les moustiques ny prolifèrent.

Ce nest pas tout : en 2024, dans le cadre des budgets participatifs, dans deux quartiers (8 et 9) du nord toulousain, 500 pièges pondoirs – dispositifs mimant des points d’eau pour attirer les femelles qui se retrouvent piégées ainsi que leurs larves – ont été mis à la disposition d’habitants volontaires de mai à novembre. Les bénéficiaires ont ensuite été invités à remplir un questionnaire pour évaluer le ressenti ou l’efficacité de ces pièges selon les bénéficiaires : 95 % ont exprimé leur satisfaction. Ces pièges équipent également les écoles (316 pièges dans 168 établissements) et les crèches de toulousaines (118 pièges dans 71 crèches municipales ou associatives).

Bornes anti-moustiques connectées

Et encore : des bornes anti-moustiques connectées – dispositifs qui produisent du CO2 pour mimer la respiration humaine, attirer les moustiques et les aspirer pour les piéger à l’intérieur – ont également fait leur apparition en 2024. En 2026, elles seront 65 déployées sur l’espace public (cimetières, parcs…), dont 46 issues des budgets participatifs.

Dès janvier 2025, une expertise de tous les bâtiments scolaires et petite enfance a été menée pour déterminer les plus à risques, notamment ceux surmontés d’un toit plat, favorisant les eaux stagnantes. 87 établissements ont été traités préventivement au BTI, un insecticide à base de matière active naturelle et biologique (bactérie du bacille de Thuringe), sans produit chimique de synthèse.

À lire également sur Dis-Leur !

Cas de dengue en hausse : Évitez le moustique-tigre, les arnaques aux pièges et aux répulsifs

Moustique : Ces stratégies d’avenir qui veulent faire mouche