Espagnols, Tsiganes, Juifs, Harkis… 60 000 pauvres hères sont passées par le camp d’internement, “Drancy de la zone Sud”. Ce vendredi la ministre, Alice Rufo, la présidente de Région Carole Delga, Hermeline Malherbe, présidente du département des P.-O., ont, dans une émotion non feinte, rendu hommage à l’histoire tragique de ces populations. Le lieu bénéficié d’une nouvelle scénographie, un peu plus de dix ans après son ouverture.
Le ciel nous a fait cette faveur en ce vendredi : que le soleil nous accable. Pour mieux appréhender durant une minute les conditions inhumaines ressenties pendant des décennies par les résidants de l’ex-camp militaire Joffre, devenu un camp d’internement et de concentration, pour tout ce que le pays voulait cacher “d’indésirables”. Ce “sahara” français avait été opportunément choisi et avait subi des décennies d’amnésie collective. Utilisé qu’il avait pourtant été sous trois Républiques et la dictature de Vichy, des années 1930 à 2007.
Le casse-tête mémoriel en a été d’autant plus intense et finalement superbement exécuté. C’est aussi une cible devenue facile pour l’extrême droite, plus prompte à défendre uniquement les harkis et l’Algérie française… Et qui depuis plusieurs mois attaque le lieu à boulets rouges pour mieux servir sa volonté d’exclusion. Ce Mémorial est aussi un outil profondément politique, au sens nombre du terme. Un rempart contre la xénophobie.
60 000 pauvres hères y vécurent mille morts

On aurait pu cacher ce pan de l’histoire de France, notamment celle sous Vichy où l’on “stockait” sans humanité des populations que l’on voulait invisibiliser. Par purs racisme ou xénophobie.
L’architecte marseillais Rudy Ricciotti nous avait, lui, offert, il y a dix ans une seconde faveur, philosophique celle-là, bien transmise par feu Christian Bouquin, l’ancien président des P.-O., à la manoeuvre pour que cette belle oeuvre mémorielle voie le jour. Et que son musée des mémoires oubliées ne fasse pas d’ombre aux baraquements laissés en l’état sur site. Il fallait pour cela que le musée s’efface face aux vestiges témoins d’une histoire sombre ou quelque 60 000 pauvres hères vécurent mille morts.
Ressentir l’émotion par l’immersion

“Ici quand la tramontane souffle, c’est là qu’elle souffle le plus fort et quand la fournaise de l’été s’abat sur ce désert des Pyrénées-Orientales, c’est aussi ici que les températures montent le plus haut”, a sensibilisé Hermeline Malherbe, présidente PS des P.-O. avec une émotion non feinte en faisant parcourir un frisson parmi les 300 personnes présentes, imaginant ce quotidien monstrueux. Et puis, cette philosophie nous enfonce sous terre pour la bonne cause : pour pénétrer dans le bâtiment-musée, pour mieux en ressentir l’émotion par l’immersion, un mot qu’emprunteront toutes les responsables politiques montant au pupitre.
“Ce souvenir a de l’avenir”
“Ce souvenir a de l’avenir”, a joliment formulé Céline Sala, hiératique dans sa tenue d’un blanc immaculé. On dépassera sans nul doute très vite les 400 000 visiteurs de 2025. Dans une demi-pénombre, un film de 8 minutes vous accueille désormais. Puis, six îlots correspondant à six périodes marquantes ont été disposés. Au centre, “une colonne vertébrale”, dira-t-elle encore, citant “les valeurs cardinales et humanistes” de ce projet porté à bout de bras par Christian Bourquin. Sa successeure, Hermeline Malherbe, était elle aussi dans une émotion bien réelle, fortifiée par l’écoute attentive du public. 1939 : les exercices militaires ; 1941, camp de concentration… Et d’énumérer ces périodes sombres.
Ce Mémorial, c’est celui de toutes les mémoires : les Espagnols de la Retirada ; les Tsiganes ; les Juifs… Tous ces indésirables auxquels on rend ici hommage, un exemple de ténacité”
Hermeline Malherbe, présidente du département

Et 1997, la découverte dans un conteneur destiné à la déchetterie à Perpignan des archives d’internement de Juifs de l’ancien camp ; puis, un article de Joël Mettay dans l’Indépendant mis sur la piste par un employé municipal, Jacques Chamoux, et, enfin, une pétition, suite à ce choc national s’ensuivirent. De quoi permettre à cette mémoire de résister jusqu’à nous. Et de créer le Mémorial. “Un jour, Christian Bourquin – mort en 2014 il ne verra pas le Mémorial, ouvert en 2015 – expliqua que, petit, dans la voiture de ses parents, il demanda en passant devant ce que c’était ce camp. On t’expliquera plus tard, lui ont-ils répondu.” Fondateur.
Depuis, il n’a eu de cesse de “lever cette “chape de plomb”. Il y eut bien sûr le soutien de Robert Badinter, l’ex-garde des Sceaux et ministre si important de Mitterrand ; celui de l’impérator Frêche jusqu’à Carole Delga, présidente PS de la Région Occitanie. “Ce Mémorial, c’est celui de toutes les mémoires : les Espagnols de la Retirada ; les Tsiganes ; les Juifs, des prisonniers de guerre allemands, Guinéens… Tous ces indésirables auxquels on rend ici hommage, un exemple de ténacité”, synthétisdera Hermeline Malherbe.
“Tentatives de déstabilisation”, réécriture de l’histoire

Impossible, bien entendu, de ne pas évoquer “les tentatives de déstabilisation”, une phrase reprise par Carole Delga également. Il s’agit du RN qui étend son emprise sur le département. Perpignan. Sa métropole. Elne, prise par un pétainiste qui menace la viabilité de l’historique Maternité suisse, qui servit pendant la Seconde guerre mondiale de maternité d’urgence grâce à la ténacité d’Elisabeth Eidenbenz, institutrice Helvète, pionnière de l’humanitaire, devenue Juste parmi les nations, plus haute distinction de l’Etat hébreu.
Rivesaltes, aussi, est tombée dans les mains RN. Il faut y ajouter, aussi, l’offensive incroyable du RN contre le Mémorial, à l’automne. Où le député frontiste Laurent Jacobelli, rapporteur dans le cadre du budget de la mission Monde combattant, mémoire et liens avec la nation est venu devant le musée pour y fustiger “le temple du wokisme”, préconisant la suspension des aides de l’Etat, après avoir fait cette nouvelle saillie : “Ici, on fait des expositions sur l’Ouganda, pour les LGBT, pour tout, pour rien, pour diffuser une pensée de gauche, une pensée pro-migrants et on ne parle plus des harkis, quelle honte !” Mensonge délibéré.
Ces victoires du RN menaceraient-elles le récit historique de ces souffrances ? “Il faut se placer au-dessus des polémiques”, a défendu dignement, en creux, Hermeline Malherbe, appelant à “se focaliser sur la vérité historique”, bien mise en lumière grâce à une énorme travail du conseil scientifique du Mémorial. Qui a mis deux ans pour refondre les lieux, “sans effectuer de rupture”.
Mais pour lutter plus solidement contre toutes les “formes de falsification”, s’est arc-boutée Céline Sala, façon présentatrice de documentaire, face caméra, micro-oreillette et projection de son image aux quatre coins de la salle principale. “Les bornes chronologiques ont été élargies ; la place des femmes consolidée ; et la connaissance encore parcellaire actualisée.” Son coût partagé entre toutes les collectivités parties prenantes : 2,8 M€.
Le mal n’est pas l’oeuvre d’un déséquilibré, il arrive à pas feutrés. Les grandes atrocités arrivent après une succession de petits renoncements”
Carole Delga, présidente de la région

Présidente de la région Occitanie, Carole Delga n’a pas dit autre chose, débutant son propos pour poser : “Ce mémorial montre qu’ici l’enfer a été possible et les indésirables ont vécu cet enfer (…) comme le disait Jean-Jaurès, il n’y a qu’une seule race : l’humanité.” Soulignant que “la conscience de cette mémoire a un avenir pour notre jeunesse (…) A l’heure où la vérité historique est déformée”, elle a misé sur “la question centrale de la “vérité”.
Le mal n’est pas l’oeuvre d’un déséquilibré, il arrive à pas feutrés. Les grandes atrocités arrivent après une succession de petits renoncements”
Carole Delga
“Ces archives ont un mot pour vous accueillir : fraternité.” Carole Delga a poursuivi en dénonçant “les systèmes politiques oppressifs qui banalisent le mal” ; citant la grande penseuse allemande Hannah Arendt, en substance : “Le mal n’est pas l’oeuvre d’un déséquilibré, il arrive à pas feutrés. Les grandes atrocités arrivent après une succession de petits renoncements. Le tort de ces 60 000 hommes, femmes, enfants internés ici ? Etre indésirables… ! C’est la peur de l’autre, la xénophobie…”
La présidente de région a ensuite cité, elle aussi avec beaucoup d’émotion, cette jeune maman de 24 ans, Lisa, qui écrivit une lettre à son enfant de 3 ans, jadis, pour lui expliquer, depuis le train qui l’emportait, son amour. “43 ans plus tard, son fils Edouard, a retrouvé cette lettre en a fait don au Mémorial. Un geste fort ; c’était son bien le plus précieux”. Carole Delga a aussi cité Léon Blum interné à Buchenwald qui écrivit lui aussi à son fils. Cet homme “français, socialiste et juif” vantait, même en enfer, la “solidarité et la fraternité” capables de sauver l’humanité.
La salle principale du Mémorial s’organise donc autour de six îlots et autant de périodes sombres de par et d’autres d’un axe central, sorte de frise historique censée être une refonte “plus sensible, plus immersive, plus accessible”. Les textes sont précisément et simplement troussés. Les détails historiques et sociologiques sont présents. De la belle oeuvre. Pour “ressentir, comprendre et (se)questionner”, conclura Céline Sala-Pons.
Quand on oublie ce rapport à la vérité, on sacrifie l’avenir” (…) Tous ceux qui veulent réviser l’histoire préparent les guerres”
Alice Rufo, ministre

Ministre déléguée auprès de la ministre des armées et des anciens combattants, Alice Rufo, prise elle aussi par l’émotion, ne lira pas ses notes. Préférant la spontanéité dans ce moment.
“Quand on voit ce qui se passe au Moyen-Orient, on s’aperçoit que l’on vit dans un grand et beau pays (…) On avait voulu effacer le fait qu’en France il y avait eu des camps. Hélas, il y en a eu. Ici, cette histoire a été mise en avant. Il ne faut pas effacer l’histoire. Et la vérité, c’est ce qui nous construit (…) La vérité ce n’est pas une faiblesse”, a formulé la ministre, fille du célèbre pédopsychiatre Marcel Rufo.
“Tous ceux qui révisent l’histoire préparent les guerres”
Et : “Quand on oublie ce rapport à la vérité, on sacrifie l’avenir. Tous ceux qui veulent réviser l’histoire préparent les guerres. Quand on regarde les conflits européens, ils ont été précédés par une réécriture de l’histoire. Ici, on ressent beaucoup d’humilité et il y a quelque chose qui relève de la fidélité qui s’inscrit dans ce qu’est le devoir de mémoire. comme le définissait le philosophe Paul Ricoeur : “Le devoir de mémoire rend justice à l’autre”, qui rend l’absent éternellement présent.
De notre envoyé spécial, à Salses-le-Château, Olivier SCHLAMA



