Les incendies frappent durement l’Occitanie. Un autre feu frappe, lui, en silence la vie sous-marine. Sous forme de vagues de chaleur inédites, plus intenses, longues et fréquentes. Ponte précoce des huîtres, modification des herbiers, déclin des gorgones, blanchissement des coraux et bénitiers… Les scientifiques de l’Ifremer assistent à une hécatombe. Y compris dans les lagunes victimes d’un “effet loupe”. Chercheur à l’Ifremer, Franck Lagarde évoque une prise de conscience depuis cinq ans.
Jusqu’à plus de 30 degrés en bordure de l’étang de Thau, le 28 juin dernier ; 27 degrés en surface aux Baléares… Lagunes et Grande Bleue voient rouge qui connaissent en moyenne et en fonction des endroits 60 jours de canicule marine par an, selon le CNRS et Climat-Adapt, portail européen sur l’impact sur le climat. Et ce n’est pas l’effet momentanément salvateur du upwheeling, sous l’effet de la tramontane – finalement peu présente durant cette décennie – qui fait régulièrement remonter provisoirement de l’eau des profondeurs en surface, qui nous sauvera.
Les Parisiens ont ressenti dans leur appart ce qu’est une canicule mais les organismes marins et notamment le phytoplancton ressentent les canicules marines depuis 30 ans !”
Franck Lagarde, chercheur à l’Ifremer de Sète
Ecologue à l’Ifremer de Sète, Franck Lagarde dit : “Les Parisiens ont ressenti dans leur appart ce qu’est une canicule mais les organismes marins et notamment le phytoplancton ressentent, eux, les canicules marines depuis 30 ans ! Et des écarts à la normale sont autant l’été que l’hiver. Ce qui poussent les organismes vivants à leurs limites de tolérance. Certains n’ont plus la force de résister et sont remplacer par d’autres. C’est ce que l’on appelle des acteurs émergents. Le plus connu est apparu en 2018. C’était le phénomène des “eaux vertes” dues à une nouvelle espèce, le picochlorum, une première dans Thau. Une espèce qui supporte, elle, la chaleur. Les coquilles d’huîtres avaient aussi une teinte verdâtre inhabituelle : c’est là aussi un organisme, nommé ostréobium, qui n’avait jamais été décrit en France. On a mis les moyens pour le détecter avec le CNRS. On l’a appelé tauri.”
On relance l’élevage des moules en mer

Sous l’eau, les paysages se transforment. Les lagunes se mettent à bouillir. En mer, gorgones, posidonies et tant d’espèces, si utiles à l’environnement marin de Méditerranée souffrent, s’épuisent, tentent de s’adapter. Certaines grandissent plus vite et modifient leur cycle de vie… D’autres s’impatronisent comme la cynodocea nodosa dans l’étang de Thau qui progresse année après année sans que l’on sache qu’elles conséquences cela va engendrer… Elle perd en tout cas ses feuilles l’hiver ; un feuillage qui servait, chez d’autres espèces, d’abri à des espèces locales.
L’élevage des moules s’annonce “compromis” dans l’étang de Thau “où la température moyenne a cru de 1,5 degré en 20 ans et de + 2,7 degrés depuis les années 1960, ce qui est colossal”, selon Franck Lagarde de L’Ifremer, basé à Sète. Le Comité régional de la conchyliculture de Méditerranée (CRCM), lui, a même relancé les fameuses filières en mer. Président du CRCM, Patrice Lafont valide. “L’objectif est d’expérimenter les filières italiennes. Il existe aussi des filets de protection face aux daurades qui raffolent des moules à placer autour des cordes d’élevage mais c’est onéreux, fastidieux ; ça nuit à la croissance et cela produit des déchets plastiques donc on aimerait éviter…” Pour que la mytiliculture ne disparaisse pas. Et qu’une menace supplémentaire ne s’abatte pas sur les quelque 2 000 emplois directs de la conchyliculture.
Programme d’études de l’Ifremer
Il y a même un programme spécial de l’Ifremer, Mitic, qui s’emploie a tenter d’entrevoir quel pourrait être l’avenir des coquillages en Méditerranée dans des conditions environnementales exceptionnelles. Des scientifiques poussent ainsi les feux pour étudier la capacité des huîtres notamment à supporter le manque de sel (à cause de l’évaporation possible de l’eau) ; un PH qui change ; ou d’élévation de température… Plusieurs scénarios sont ainsi comparés avec la température du moment, en 2035 et 2050 et 2 100.
“Ce qui est étonnant, c’est l’intensité et la précocité de ce que l’on vient de vivre…”

“Le phénomène des “vagues de chaleur” marines ne m’étonne pas. Ce qui est étonnant, c’est l’intensité et la précocité de ce que l’on vient de vivre…” Chercheur à l’Ifremer à Sète, Franck Lagarde est aux premières loges des canicules de mai et juin, lui a aussi vécu celle de l’été 2003 qui, à l’époque, était déjà considérée comme historique. Déjà. Mais vingt-trois ans plus tard, la situation est vraiment inquiétante pour le coordinateur du programme de suivi des huîtres Ecoscopa. Les courbes toujours plus hautes font froid dans le dos. Ce programme, cofinancé par le ministère de la Transition et l’Ifremer, surveille l’environnement in situ de l’huître creuse.
Pontes précoces et tardives d’huîtres creuses
Franck Lagarde dit encore : “Le cycle de vie de l’huître creuse, qui avait été importée du Japon, sur les huit stations de mesures en France, montre des anomalies températures de plus en plus intenses, précoces et aussi plus tardives ; avec des pontes précoces, comme en juin 2025 et comme on le dit de vendanges précoces. Elles sont pour les huîtres en avance de deux à quatre semaines ; ce qui est très significatif. Il y a une extension vers le Nord du pays de l’huître creuse.”
Pour ce petit-fils d’ostréiculteur, il y 50 ans, c’était une aberration : “J’entendais dire à l’époque que l’huître ne pourrait pas passer la Loire. Là, c’est fait ; de plus en plus de pontes sont observées et avant {leur mois de référence, Ndlr} du 15 juillet au 15 août. Maintenant, cela commence fin mai et se termine fin septembre.”
“En Méditerranée, le naissain grandit davantage. C’est une exception”

Résultat, cela “induit une “fatigue” physiologique des huîtres qui ont de plus en plus de mal à récupérer à l’automne” où elles sont de moins bonne qualité qu’au printemps. Il ajoute qu’il y a “un point de vigilance surtout depuis cinq ans, avec une diminution des taux de croissance (- 14 % à Oléron à – 60 % en Bretagne Sud) ce qui veut dire des élevages plus longs dans le temps… Sauf en Méditerranée, où le naissain grandit davantage. C’est une exception”. Quant à la mortalité de l’huître creuse, “on ne voit pas de lien avec l’émergence d’agents pathogènes. Même si l’oxygène baisse, la mortalité va augmenter, bien sûr, comme en 2018 avec marquée par une perte de 4 000 tonnes d’huîtres en deux semaines. Ces pertes sont très légères en 2025”.
“Vitesse de réchauffement de la Méditerranée plus rapide que l’Atlantique”

Nathaniel Bensoussan, du Lops (Laboratoire d’océanographie physique et spatial) à l’Ifremer, effectue, lui, le suivi satellite de ces canicules marines (1). Ce sont des “vagues de chaleur de plus en plus intenses et fréquentes causées par les activités humaines qui ont des conséquences dramatiques sur la biodiversité : avec des changements dans les aires de distribution d’espèces ; des mortalités massives et la phénologie des espèces comme leur période de reproduction qui change”, définit-il. Et il ajoute : “On constate une vitesse de réchauffement de la Méditerranée, qui est un hot spot du réchauffement climatique, plus rapide que l’Atlantique.”
Les épisodes de chaleur de mai et juin 2026 laissent craindre une hécatombe invisible sous l’eau, affectant particulièrement les jeunes stades de vie des poissons, crustacés, coquillages…”
Il poursuit : “Les eaux de surface sont extrêmement réactives aux canicules atmosphériques, qui alimentent les vagues de chaleur marines. Les épisodes de chaleur de mai et juin 2026 laissent craindre une hécatombe invisible sous l’eau, affectant particulièrement les jeunes stades de vie des poissons, crustacés, coquillages… Leur mortalité, indétectable en raison de la rapidité de leur désagrégation, pourrait avoir des conséquences majeures sur la biodiversité littorale”, expose Nathaniel Bensoussan.
Le chercheur complète : “La Méditerranée est aussi un hot spot de biodiversité : pour moins de 1 % de la surface de l’océan, on y trouve entre 7 % et 10 % de la biodiversité globale, résume-il. Elle fait partie des trois provinces océanique après la Mer Noire et la Baltique qui se réchauffent le plus vite autour de 2,4 à 2,5 fois le réchauffement moyen océan (+ 1,5 degré depuis 1982). “Moyen cela veut dire que l’on peut trouver des endroits à + 2,5 degrés et jusqu’à + 1 degré par décennie. C’est considérable.” Il pointe “des mortalités récurrentes affectant plus d’une 50 espèces entre surface et 50 mètres de fond”.
En Méditerranée, les gorgones sont très affectées

photo Edouard Chéré
Pour illustrer son propos, le spécialiste évoque la fameuse gorgone rouge : “C’est une espèce emblématique y compris du changement en cours ; c’est l’un des coraux mou de Méditerranée qui a parfois 40 ans d’existence ; qui mesure 1,50 mètre. Ces gorgones ont le même rôle que les arbres dans les forêts ; c’est une espèce ingénieure associée à une forte biodiversité. Déjà, en 1999 et 2003, quelque 1 000 km de côtes entre la France, l’Italie et l’Espagne” avaient été touchés par les canicules marines précédentes. “En 2022, le plus frappant c’était qu’elle apparaissait comme une forêt qui avait brûlé : tout était blanchi. Un cimetière marin. Impressionnant.”
“On s’interroge sur les effets en cascade”
Autre espèce emblématiques, les herbiers de Posidonies qui servent d’abri pour 20 % espèces de Méditerranée et qui ont subi plus de 100 jours à + 3,5 degrés. Résultat, “une floraison massive de cette espèce en 2022. Pas moins de 443 sites ont été inspectés par une centaine de collègues issus de 50 instituts. Est-ce une bonne nouvelle ? Cela pourrait permettre une meilleure diversité génétique ; un meilleur réensemencement ? On s’est posé beaucoup de questions. Ce n’est pas simple”. Mais une certitude : les Posidonies “risquent l’épuisement à se reproduire massivement comme cela et auront besoin d’au moins deux à trois ans pour récupérer. En tout cas, ces deux espèces façonnent la Méditerranée et on s’interroge sur les effets en cascades.”
Les scientifiques insistent sur le “risque d’une transformation écologique rapide en Méditerranée avec la simplification des systèmes côtiers et des services rendus à la société. Nous avons un besoin de connaissances immenses et vitaux pour pourvoir élaborer des stratégies d’adaptation”. Si cela est encore possible…
Un “effet loupe” pour les étangs du Languedoc

Dans le chapelet de lagunes languedociennes, le réchauffement inquiète tout autant. Sur vingt-deux lagunes surveillées toutes les dix minutes, de la Corse à l’Espagne, Vincent Ouisse, du laboratoire d’écologie Benthique de l’Ifremer Occitanie, explique d’abord que l’étang de Thau est atypique.
“Il est grand, expose-t-il, profond avec une moyenne de dix mètres alors que d’habitude une lagune ne dépasse pas un mètre de profondeur ou moins. Eh bien, c’est pareil que dans le domaine côtier mais amplifié par ce que l’on appelle un effet loupe. Dans certaines lagune, la température a dépassé parfois les 30 degrés, 32 degrés et plus jusqu’à 36 degrés dans certaines de moins d’un mètre !”
S’attendre à des disparitions ou des remplacements
Dans les lagunes, il y a aussi des herbiers qui sont également des plantes marines ingénieures qui vont “modifier leur espace et créer des habitats spécifiques pour certaines espèces dans leur cycle de vie. Ce sont plantes à fleurs. Elles sont très utiles pour piéger le carbone ; sont d’importance pour la biodiversité ; pour la stabilisation du système ; elles peuvent aussi servir de filtre pour les nutriments et au final sont des indicateurs de la bonne ou mauvaise santé des lagunes. On trouve principalement quatre herbiers dont la zoster naine et azoster marine en Méditerranée – et en Manche aussi. La azoster marine, je ne veux pas dire qu’elle est condamnée mais… On peut s’attendre à sa disparition et/ou à son remplacement…”
Comment accélérer la prise de conscience ? Franck Lagarde se montre positif. Pendant la canicule de 2003, il s’était senti seul face au phénomène caniculaire. “Personne ne parlait des conséquences, personne. Aucun écho y compris dans la communauté scientifique…” Désormais il estime qu’une “vraie prise de conscience émerge depuis cinq ans et dix ans parmi les scientifiques”. Il faudra qu’elle soit encore plus forte.
Olivier SCHLAMA