Biodiversité : « Les solutions existent pour protéger la nature »

le retour gagnant et "spontané" de grands carnassiers, le loup, par exemple, le lynx, l’ours, la loutre et le castor à l'échelle du continent européen quand on se décide à ce que les berges des cours d'eau soient mois exploitées par l'homme. Et ré-ensauvagées. Photo : Laurent Godet.

Scientifique montpelliérain au CNRS, Vincent Devictor vient de publier une étude, passant au peigne fin 13 000 articles scientifiques sur la biodiversité. Sa conclusion est cinglante : les politiques doivent appliquer les solutions mises en évidence depuis un demi-siècle. Au lieu de continuer à promouvoir le fumeux concept de « développement durable » qui n’aboutit qu’à une seule chose : des arbitrages en faveur de toujours plus d’exploitation… Pour lui, il y a « non-assistance à nature en danger ».

« Les solutions ne viendront pas seulement de la science et de la technique, car les causes sont trop profondes. On les connaît depuis 50 ans, ces causes. Mais les solutions existent pour protéger la nature. Il faut maintenant que les politiques s’en saisissent. On peut dire qu’il y a non-assistance à nature en danger. » Le scientifique montpelliérain du CNRS Vincent Devictor, 40 ans, n’était pas né quand les toutes premières études concluaient déjà à une perte abyssale d’espèces sur notre vieille Terre.

L’alerte date des années 1970-1980

Perte de biodiversité, crise climatique sans précédent… « Et ça empire… » Nous vivons l’un des étés les plus chauds et qui n’en finit pas ; les épisodes météos sont de plus en plus violents (l’État s’alarme même de violentes pluies cévenoles à venir) ; le continent de plastique s’épaissit et dans ce concert de mauvais karmas, Nicolas Hulot a lâché la barre de bateau écologique…

Vautour fauve, « Gyps fulvus ». Ces vautours ont été réintroduits dans la région des gorges du Tarn et de la Jonte, sur le Causse Méjean au début des années 80, après y avoir été décimés dans les années quarante par des tirs ou des empoisonnements. Photo : François SARRAZIN/CNRS Photothèque.

L’alerte date des années… 1970 et 1980. Les quatre maux de notre planète ont d’ailleurs été baptisés à l’époque par les scientifiques le « quartet du mal ». Il s’agit de la sur-exploitation des ressources marines et terrestres (surpêche et surchasse) ; la fragmentation des habitats des espèces ; l’introduction d’espèces invasives et l’extinction en masse d’espèces dû aux trois précédentes raisons. En sachant que la destruction des habitats est la cause numéro une. « Les changements climatiques déséquilibrent plus encore les milieux naturels… » Et : « La majorité des recherches ont mis en évidence la chute de populations communes comme celles d’oiseaux dans les campagnes françaises. »

Concours de circonstance avec la démission de Nicolas Hulot

Crise majeure mais de l’espoir et des situations positives. Dans son étude, Vincent Devictor apporte un nouveau regard à ce constat alarmant. « La publication de notre étude le 10 septembre 2018 dans Trends in Ecology and Evolution est un concours de circonstances avec la démission de Nicolas Hulot du ministère de l’Écologie, même si elle lui fait écho : elle est l’aboutissement de deux ans de travail », souligne Vincent Devictor. Le scientifique a donc passé deux ans à étudier, avec son collègue du CNRS Laurent Godet, quelque 13 000 articles scientifiques sur le sujet de 2000 à 2015 et ô combien d’actualité publiés sur une période de 15 ans dans les principales revues dédiées aux sciences de la conservation.

Le retour gagnant et spontané de grands carnassiers : loups, lynx, ours, loutre, et castor…

Vincent Devictor, du CNRS Montpellier. Photo : DR.

Certes, la nature est maltraitée. « Notre planète, abonde-t-il, connaît bien actuellement une crise environnementale majeure qui va même s’aggraver. Pour autant, cette littérature scientifique fait également état de situations positives, en particulier en Afrique, en Amérique du Sud et en Europe. » Il évoque le retour gagnant et « spontané » de grands carnassiers, le loup, par exemple, le lynx, l’ours, la loutre et le castor à l’échelle du continent européen quand on se décide à ce que les berges des cours d’eau soient mois exploitées par l’homme. Et ré-ensauvagées. « Cela marche à condition d’accepter une déprise de l’activité humaine. La déprise agricole peut d’abord apparaître comme négative, bien sûr, pas pour la nature… » Idem pour les aires marines protégées. « Elles marchent très bien ! Et créent des sources de reproduction, y compris parmi les sujets âgés. »

130 couples de vautours fauve dans les Cévennes

Ce n’est pas tout. En Europe, on a réintroduit plusieurs espèces d’oiseaux avec un grand succès, comme le vautour fauve dans les Cévennes (130 couples !). Les expériences de restauration de milieux a des effets étonnants, grâce à un desserrement de l’emprise humaine, avec des effets positifs et rapides sur la faune et la flore. « C’est, par exemple, le cas en Finlande, où la suppression de la canalisation d’un cours d’eau a entraîné un retour de communautés d’invertébrés aquatiques en quelques années. En tout, nous avons identifié 14 types différents de mesures de conservation ! »

On tape peut-être un peu fort en commentant cette étude mais c’est pour la bonne cause. Il est temps de se mettre en colère »

Vincent Devictor, scientifique montpelliérain.
Vautours fauves… Photo : François SARRAZIN/CNRS Photothèque

Vincent Devictor commente son coup de gueule : « On tape peut-être un peu fort avec cette étude mais c’est pour la bonne cause. Il est temps de se mettre en colère », dit en substance Vincent Devictor. « Car ce sont toujours les mêmes causes qui, depuis des décennies, causent les mêmes effets ! » Et puis, les « mauvaises nouvelles », si elles ne « sur-existent », c’est un « récit démobilisateur ».

Le développement durable ? Une absurdité. Une aporie ». Car « les arbitrages donnent toujours plus à l’exploitation qu’à la conservation ».

Le but de cette étude était de faire le point : « Eh bien la science n’annonce pas seulement de mauvaises nouvelles mais aussi des bonnes ! », s’enthousiasme le scientifique qui se mouille et veut tordre le cou au « consensus » qui est selon lui « un échec », à l’idée que l’on nous vend que l’on peut à la fois protéger et détruire ; que l’on peut faire une chose et son contraire… » C’est contre cette idée qui nous endort et que trimbale le concept creux de « développement durable » contre lequel se bat le scientifique montpelliérain.

Il y a à la fois une prise de conscience écologique mais aussi une emprise de conscience, instaurée par l’idéal du développement durable… »

Quant au développement durable, « c’est une absurdité. Une aporie », juge-t-il. Car « les arbitrages donnent toujours plus à l’exploitation qu’à la conservation« . On est plongés dans un paradigme de croissance où l’on dit vouloir incorporer de la protection de la nature alors même qu’on la détruit. »

Et de philosopher : « Il y a bien une prise de conscience écologique mais aussi une emprise de conscience instaurée par l’idéal du développement durable qui nous empêche de voir les limites et les contradictions entre notre mode de développement et la protection de la nature. »

Olivier SCHLAMA