La métropole n’est plus l’eldorado : C’est la revanche de la campagne !

La première promotion de startuppers de l’incubateur la Résidence à Saint-Bertrand de Comminges (Haute-Garonne). Photo : DR.

Selon le golden boy de la finance solidaire, Nicolas Hazard, la campagne sera la solution à un trop plein de métropolisation. Celui qui a créé un incubateur pour start-ups dans le Comminges (Haute-Garonne), publie un livre-manuel avec trente expériences glanées partout en France et en Occitanie prouvant que la mondialisation qui écrase tout, ce n’est plus d’actualité.

Âgé de 37 ans, Nicolas Hazard vient de publier Le Bonheur est dans le Village (1),  sorte de Tour de France des solutions prouvant l’existence d’une lame de fond qui, selon lui, rééquilibrera le poids des métropoles au profit du monde rural. Ce parisien n’en est pas à son coup d’essai. Formé à sciences Po Paris et HEC, il est le produit d’une classique intelligentsia mais détonne par ses analyses à front renversé. Depuis juillet 2020, il est conseiller spécial chargé de l’économie sociale et solidaire à la Commission européenne auprès de la présidente Ursula Van der Leyen.

Fonds d’investissement de 200 M€

Il a travaillé avec Anne Hidaldo, maire de Paris, Valérie Pécresse, patronne de l’Île-de-France. Le presque quadra a des racines familiales au Pays Basque. En Occitanie, il est tombé « amoureux » de Saint-Bertrand-de-Comminges (Haute-Garonne), où il a créé une espèce de silicon valley de l’innovation rurale, le golden boy de la finance solidaire Nicolas Hazard veut prouver que cette idée est réalisable. Il y a organisé en 2019 des ateliers mêlant 150 décideurs et autant d’habitants du cru avec le soutien du conseil régional d’Occitanie.

De cette intelligence collective, baptisée The Village, il espère voir poindre un modèle plus juste, comme Dis-Leur vous l’a expliqué. Il est à la tête de Inco, un fonds d’investissement dans l’économie sociale et solidaire de plus de 200 M€ et qui gère une soixantaine d’incubateurs ESS dans une cinquantaine de pays réunissant plus de 800 entrepreneurs par an. Nous formons aussi.

Nicolas Hazard. DR

Pensez-vous vraiment que la campagne aura sa revanche sur les métropoles ?

Oui, elle l’aura sa revanche. On est arrivé à un trop-plein de métropolisation. On va devoir revenir en arrière. Cela ne correspond pas aux envies des concitoyens, notamment en matière de qualité de vie ni en termes d’efficacité économique et d’aménagement du territoire. Après, il ne s’agit pas d’opposer la ville à la campagne. On a besoin des deux mais on a besoin de rééquilibrer les deux.

Tous à la campagne ! N’est-ce pas un propos de crise ? 30 « solutions » sont-elles suffisantes pour généraliser?

Il y a 30 exemples dans ce livre mais ce ne sont pas les seuls ! En réalité il y a 600 ou 700. Il y en a énormément. Chaque fois que l’on tire un fil ; on trouve d’autres réussites à côté de ce que l’on a trouvé. Et puis, en effet, la crise est un accélérateur de ce mouvement. C’est une tendance de fond davantage visible aujourd’hui. J’en suis persuadé.

Vous êtes « persuadé » ; « Je suis sûr que », dîtes-vous… Or, il n’y a pas de statistiques là-dessus comme il n’y en a pas sur le nombre de personnes qui changent radicalement de vie et de métier. Vous vous basez sur quoi ?

J’ai fait un tour de France cet été. Cela fait, par ailleurs, des années que nous travaillons sur cette problématique. On voit que c’est une réalité tangible. Ce tout de France, j’en ai eu l’idée après avoir lu des sondages. Le premier montrait que pour 80 % des Français, la vie à la campagne est le mode de vie idéal. Or, c’est quand même aujourd’hui 80 % des Français qui vivent dans les villes…

N’est-ce pas un peu une tarte à la crème ? Depuis toujours, les Franciliens veulent partir mais ne le font pas. Et il n’y a pas d’exode…

Nicolas Hazard à Saint-Bertrand-de-Comminges. DR

Exactement. Il y a cette envie qui ne concerne pas que les Parisiens : elle concerne les Lyonnais, Bordelais et les habitants d’autres métropoles. Ce n’est pas une question entre seulement Paris et la province. Mais pourquoi n’y a-t-il pas d’exode ? Les gens ont encore besoin de leurs boulots qui sont à majorité dans ces métropoles ! 70 % des Franciliens disent qu’ils partiront d’Île-de-France « dès qu’ils le pourront ».

N’est-ce pas la vraie question : « Dès qu’ils le pourront » ?

Oui.

Vous dénoncez les bullshit job, ces emplois inutiles dans la finance, etc. Mais la campagne peut-elle offrir ces emplois que les Français abandonneraient ? Biner un lopin et attendre que ses arbres fruitiers produisent au bout de quatre ans, ce n’est pas l’envie de tous…

Travailler à la campagne ne veut pas dire obligatoirement devenir agriculteur. Il y a énormément de secteurs qui s’y développent. Dans l’énergie. Dans le care, le soin, le soin ou le service à la personne ; le commerce… Par ailleurs, oui, ces emplois face aux bullshit jobs il faut les créer et c’est pour cela qu’il faut porter une vision d’aménagement du territoire différente. La façon de penser aujourd’hui est hyper-formatée, même si elle commence à changer. Elle est de dire : on va toujours créer davantage des emplois dans les villes. Cette idée se nourrit d’elle-même : plus on sera dans cette logique-là plus on voudra densifier la ville. Pour créer des emplois qui densifiera davantage la ville, etc.

Ça, à mon sens, c’est terminé. Ça n’a plus de sens. Et si on réfléchissait à un aménagement du territoire différent ? En redynamisant les territoires que l’on a un peu abandonné : les campagnes, les villes moyennes et les petites villes. Y créer de l’activité économique – et dans le livre je donne pas mal d’exemples de gens qui créent leur emploi – mais aussi attirer dans son village des gens, des couples, cela crée un salon de coiffure, une boulangerie… Pour cela, il faut faire preuve d’imagination et sortir du schéma que l’on nous a vendu comme absolu mais qui n’a pas de sens.

Pouvez-nous nous citer des exemples de solutions ?

Il faut aller à Saint-Pierre-de-Frugie, en Dordogne. Gilbert est au départ un concessionnaire de voitures de luxe à Perrigueux. Il vit à Saint-Pierre-de-Frugie. Personne ne veut se présenter aux municipales. Il est à la retraite. Il se présente et gagne? Son cantonnier lui dit alors : arrêtons de mettre des pesticides dans les plantes de la communes, au cimetière et les parties communes.  Tout avait fermé, école comprise. Plus aucun commerce. Les gens sont venus des alentours pour voir ce village ; ont réclamé un bistrot qu’ils ont eu grâce aux habitants du village qui l’ont retapé.

Les Jardins Abbé Pierre à Paris: Ah-Ah paysagistes

De là, un jardin partagé bio, etc. Cela a fait boule de neige. Epicerie, des agriculteurs en bio se sont installés (ils sont majoritaires désormis dans la commune) : l’école a rouvert, pas de l’Education nationale mais une école Montessori a été créée par les habitants. Un collège a suivi ! Ils ont des maisons de l’expérimentation ; ils ont des QR code pour montrer à tou-un-chacun ce qu’ils font. C’est hallucinant. Ce village 100 % bio est une réussite en Europe et sans doute le seul aussi abouti. Du coup, ils veulent aller plus loin et bientôt devenir autonome en énergie…!

Qu’est-ce qui empêche que ce genre d’expérience soit dupliquée en masse ailleurs ?

Il faut que les gens s’en empare. Ce livre est une sorte de manuel pour que des gens ordinaires comme vous et moi qui n’ont rien de spécifique en la matière puisse prendre exemple. Ce ne sont pas des génies mais à moment donné ils ont fait. On peut tous d’une certaine manière faire quelque chose à notre échelle.

Et à Saint-Bertrand-de-Comminges ?

Il y a des tonnes d’incubateurs à start-ups mais aucun en zone rurale. C’est ce que l’on essaie d’y faire. Autour de thématiques : alimentation, énergies, produire local… On fait venir des gens qui testent leur innovation dans le Comminges. Ils viennent de la ville ; d’autres sont des Pyrénées et ont besoin des être accompagnés. Saint-Bertrand a été un vrai coup de foudre. J’ai rencontré sa maire qui m’a présenté Carole Delga. Je vis à Paris. Je suis cycliste et je vais dès la belle saison dans les Pyrénées depuis que je suis petit. Du Béarn à l’Ariège. J’aimerais bien m’installer à la campagne. Tous les mois j’essaie d’être dans le Comminges. Par ailleurs, je voyage beaucoup avec Inco.

Tout cela ne tient principalement qu’aux gens ?

Oui, il y a une sorte de quête de chacun vers davantage de sens, de construire. C’est pour cela que les campagnes ne sont pas condamnées.

Cette alchimie est tellement subtile… N’est-ce pas cela qui nous dit de ne pas croire à sa généralisation ?

Le domaine rural du Mas Noguier, éco-pâturage à Montpellier. photo R.-M.

On est un peu lobotomisés par les « idéaux » de la mondialisation, de la métropolisation. On suit des dogmes. Par crainte de perdre en qualité de vie on n’ose plus questionner. On ne réfléchit plus. On a surtout on a peur de la radicalité, pas au sens radical violent mais de dire est-ce que l’on ne renverserait pas les choses ? On est sur « compétitivité internationale, métropolisation, mondialisation ». Avec la crise, du coup, on s’est dit comment va-t-on faire à l’avenir pour manger ? Pour se soigner ? En fait le monde que l’on pensait parfait, optimum, il ne l’est pas.

Avec ces solutions que vous mettez en avant, la campagne va-t-elle ringardiser la métropole ?

Les métropoles se battent aussi pour donner de la qualité de vie. C’est l’objectif. La bataille à mener. Faire des jardins partagés, des potagers en ville, c’est essayer de trouver des solutions. Mais ce n’est pas avec cela que l’on nourrira les populations. Ni que l’on trouvera l’énergie de demain. Il faut rééquilibrer le rapport villes-campagnes et surtout rééquilibrer les moyens. J’ai des maires de grandes villes qui m’ont envoyé un mot en me disant, après avoir lu le livre, c’est n’importe quoi. On dépense beaucoup d’argent pour les campagnes. Ils font appel à ce que l’on appelle la théorie du ruissellement : mettre tous les moyens d’investissement pour les métropoles pour les réseaux, les transports, etc. Et après on dit on va dire une cotisation des grandes villes pour les campagnes. Or, ce qui m’intéresse c’est l’investissement direct dans les campagnes. Pas les rogatons.

La quête du sens est-elle importante ?

Elle est hyper-important. Si j’ai écrit le mot bonheur dans le titre du livre, ce n’est pas pour utiliser un mot-valise mais parce que le point commun entre ces 600 ou 700 initiatives dans les campagnes en France, c’est la quête de sens et de la volonté de changer les choses à son échelle.

Olivier SCHLAMA

(1) Flammarion, 16 €.

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