Haute-Garonne : Quand la mondialisation prend racine à la campagne

Un contre-Davos à la campagne "pour apporter notre pierre à un monde meilleur et plus juste. Et répondre aux défis de notre époque". Photo : DR.

Répondre aux défis de demain en réconciliant le rural et les métropoles qui raflent tout et lutter contre une société fragmentée et schizophrène… A Saint-Bertrand-de-Comminges (Haute-Garonne), le golden boy de la finance solidaire Nicolas Hazard veut prouver que cette idée est réalisable. Il y organise ces vendredi et samedi des ateliers mêlant 150 décideurs et autant d’habitants du cru. De cette intelligence collective, baptisée The Village, il espère voir poindre un modèle plus juste.

The Village : le nom est si bien trouvé ! La trouvaille a ce qu’il faut de ricain accolé à ce qui fleure bon la France encore douce. Un mélange moderne, lui-même résumant le concept inédit que l’on doit à Nicolas Hazard qui a estampillé ainsi pour deux jours la cité antique et médiévale de Saint-Bertrand-de-Comminges, surnommée le Mont Saint-Michel des Pyrénées, en Haute-Garonne. Un contre-Davos à la campagne « pour apporter notre pierre à un monde meilleur et plus juste. Et répondre aux défis de notre époque ».

À seulement 37 ans, le brillantissime golden boy de l’économie sociale (1) y développe une idée subversive à souhait ! « The Village, dit-il, qui en est à sa troisième édition, parrainée par Stéphane Bern, veut lutter contre la fracture territoriale. Aujourd’hui, tout est fait pour et par les métropoles où, nous dit-on, vit la moitié de la population. Et l’autre moitié, on en fait quoi…? Lors de cet événement qui se tient sur deux jours les 30 et 31 août, 150 personnes issues de la mondialisation, très intégrées, vivant elles dans des métropoles hyper-équipées, qui ont inventé plein de choses dans le numérique, etc., des décideurs, entrepreneurs, startuppers, artistes, enseignants, chercheurs seront associées à 150 autres personnes, des gens du cru, des Commingeois de profils très différents. »

L’innovation ne doit pas être réservée qu’aux métropoles. Elle doit aussi bénéficier aussi aux territoires plus isolés. Nous accompagnons l’émergence de projets innovants concrets dans ces territoires. »

Nicolas Hazard.
Nicolas Hazard. Photo : DR

Ensemble, les 300 personnes produiront du jus de crâne. Et exploreront, autour d’ateliers, quatre thèmes clés : « Les mobilités en milieu rural- et on a vu avec les Gilets jaunes comment c’est une question fondamentale – l’agriculture (mieux produire, mieux se nourrir, mieux vivre), la transition écologique et l’énergie et les circuits courts (produire local pour redynamiser les économies locales). » On y trouvera le PDG de Sigfox, une vraie licorne, celui d’Hyperloop, le cuisinier médiatique Thierry Marx, des députés… Et probablement le ministre chargé des collectivités territoriales, Sébastien Lecornu, qui organisa le fameux Grand débat.

« L’innovation, théorise Nicolas Hazard, ne doit pas être réservée qu’aux métropoles. Elle doit aussi bénéficier aussi aux territoires plus isolés. Nous accompagnons l’émergence de projets innovants concrets dans ces territoires et nous voulons retisser le lien entre ces deux mondes », définit Nicolas Hazard, fondateur et président d’Inco qui organise cette manifestation avec la région Occitanie.

Ce qui est génial, c’est d’avoir les codes d’un monde,  celui qui a le pouvoir, qui ne se méfie pas… Ainsi, on est plus efficace. »

Quand on lui demande s’il comprend que son CV peut apparaître comme suspect auprès des « vraies gens », il répond, dress code, coupe de cheveux validés par la haute finance mondiale : « Si, bien sûr, je le comprends aisément mais nos actions, elles, ne sont pas suspectes dans les cercles du pouvoir. Je suis fier de montrer ce que l’on fait. Le nombre de jobs que l’on a créés. Et, ce qui est génial, c’est d’avoir les codes d’un monde,  celui qui a le pouvoir, qui ne se méfie pas…On est plus efficace. » C’est que, lui, Nicolas Hazard, possède les codes d’entrée de la finance mondiale. Son fonds d’investissement, Inco, gère 200 millions d’euros, 35 incubateurs de par le monde notamment le tiers et irrigue « 200 boîtes », parmi lesquelles les possibles « licornes » de demain. Le tout, principalement dans l’économie sociale et solidaire.

La première promotion de startuppers de l’incubateur la Résidence. Photo : DR.

Ce sera aussi l’occasion de lancer officiellement « la Résidence ». Point d’immobilier dans ce projet. C’est un incubateur de projets dédié à l’accompagnement de start-ups émanant de la ruralité (« Le premier en France », dit-il) qui vient d’accueillir sa première promotion de sept jeunes pousses (3) et qui accueillera en vitesse de croisière « 40 entrepreneurs débutants par an qui viendront ici sur deux à trois mois dans cette ferme que nous avons rachetée tester leur idées, être accompagnés. C’est un territoire pilote. Ce ne sera pas juste des Parisiens qui arrivent et plantent leurs tentes deux jours et au revoir jusqu’à l’année prochaine. On veut vraiment créer de l’activité économique ».

Vingt propositions aux maires

Nicolas Hazard ajoute : « Nous avons aussi prévu d’adresser vingt propositions aux maires de France, confie encore Nicolas Hazard. Les maires ont un rôle essentiel dans la cohésion nationale et auprès des habitants. L’année dernière, nous avions fait 20 propositions au président de la République en lui disant, un mois et demi avant les gilets jaune, c’est en train de péter. C’était un peu façon lanceur d’alerte. » Parmi les 20 propositions aux maires, il en devine certaines : « Comment produire son énergie localement ; être indépendant en énergie ; comment créer une plate-forme de mobilités partagées pour aider les habitants à s’organiser pour les transports ; comment créer des filières de production agricole locale… L’idée, c’est de donner une boîte à outils aux maires en identifiant des personnes ressources et qui sont prêtes à s’engager. »

Si on ne prend pas en compte la population qui ne vit pas dans des métropoles, on passe à côté de la moitié des gens en les isolant davantage ! »

Nicolas Hazard précise : « Nos travaux sont en open source. C’est-à-dire qu’ils peuvent profiter à tous et d’autres peuvent venir les enrichir. » D’où lui est venu ce déclic d’un monde plus juste ? « J’ai créé Inco il y a huit ans pour accompagner des entrepreneurs dont les idées peuvent un monde plus inclusif et plus durable ; en s’appuyant sur une économie circulaire, des circuits courts… qui essaient de changer un peu le monde. Qui travaillent dans la santé, dans l’éducation pour tous… Nous gérons un fonds de 200 millions d’euros et 40 incubateurs pour ces projets dans 35 pays. Eh bien je me suis rendu compte que les 40 incubateurs étaient dans… 40 métropoles mondiales. Il y a un problème : on ne prend pas en compte les gens qui ne vivent pas dans des métropoles, on passe à côté de la moitié des gens en les isolant davantage ! »

The Village suscitera-t-il des vocations ailleurs ? « Oui bien sûr. Il y a déjà cinq ou six villes qui ont créé l’équivalent de The Village en Normandie, dans l’Est de la France… » Reste un hiatus. Entre la promotion de l’ESS et la grande finance mondiale qui s’impose aux États, quel avenir pour la planète ? « C’est vrai. A tous les niveaux. Rien que pour le réchauffement planétaire quand on sait que 50 multinationales représentent plus de 50 % des gaz à effets de serre, et qui sont tenues par une poignée de gens qui n’ont pas intérêt à ce que cela change. On est dans notre petit monde de l’économie sociale et solidaire, un petit village Gaulois, qui développe des modèles indépendants mais pas encore généralisés. C’est ça qui m’intéresse : pousser et faire grandir tous ceux qui portent des alternatives. Il n’y a qu’une manière d’y arriver, c’est de parler le langage de la preuve, démontrer que l’on constitue une alternative crédible. On est beaucoup plus écoutés, même si ça ne va pas assez vite, je suis d’accord. Il faut se battre. »

La révolution ne peut être que citoyenne, on peut tous être acteur à son échelle. »

Nicolas Hazard est une voix qui porte. Que dit-il à Macron et aux puissants, par exemple qu’il côtoie ? « Je leur dit qu’ils ne vont pas assez vite. Je viens de lire une interview où quelqu’un développait l’idée que la transition écologique, c’est d’y aller petit à petit. Eh bien non : les petits pas c’est la course à l’escargot ! Vu l’urgence climatique et sociale, c’est aller droit dans le mur. Autant ne rien faire. On manque d’ambition. Les politiques essaient de faire des choses mais cela va trop lentement. Je ne crois plus aux politiques. Il sont englués. Je pense qu’aujourd’hui la révolution ne peut être que citoyenne. On peut tous être acteur à son échelle. Je reçois un nombre de mails impressionnant de gens qui veulent faire des choses mais ils ne savent pas comment faire. »

C’est l’immobilisme qui m’emmerde. C’est de dire, ça ne sert à rien. Les systèmes basculent si vraiment on est capable d’avoir un effet de masse. »

La société est-elle fragmentée ? « Exactement, répond-t-il. Elle est aussi schizophrénique. J »affiche, par exemple, moi-même un bilan carbone assez catastrophique, forcément : on essaie de porter la bonne parole partout dans le monde… Il y a des contradictions mais il ne faut pas que ça nous bloque. C’est peut-être la beauté de l’être humain, d’en avoir des contradictions… C’est l’immobilisme qui m’emmerde. C’est de dire, ça ne sert à rien. Les systèmes basculent si vraiment on est capable d’avoir un effet de masse. Les médias ont leur rôle à jouer. Notamment vis-à-vis des fake news. Il ne faut pas lâcher l’affaire.« 

Olivier SCHLAMA

(1) Nicolas Hazard a fait de brillantes études : HEC, Sciences po. Il est président du conseil stratégique de la Ville de Paris. A travaillé avec Anne Hidalgo, la maire de Paris, Benoît Hamon, Valérie Pécresse, actuelle présidente de la région Île de France, Juppé, Hillary Clinton… Il a été récompensé au niveau international.

(2) Inco est un fonds d’investissement de 200 millions d’euros « qui vont à l’économie sociale et solidaire, l’un des rares au monde. Ce sont aussi 40 incubateurs dans le monde avec des programmes de neuf mois à un an. Nous faisons aussi de la formation aux métiers de demain, d’avenir, de l’écologie, pour les gens très éloignés de l’emploi. On en forme 20 000 par an ».

(3) Les sept start-ups : le Drive tout nu (1er drive sans déchet) ; Mona (dessert bio) ; La coterie française (application pour de la viande saine, de qualité et durable) ; Giee Agrivaleur (production d’agneaux 100 % nourris à l’herbe) ; Les produits d’ici (découpe de viande mutualisée) ; Fermes et cités (apporter de nouvelles activités comme complément de revenu, notamment pour le pays de Comminge).

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