70 ans d’Emmaüs : « Pour supprimer des aides aux pauvres, là ça va vite… »

Photo : Pierre Faure

La communauté Emmaüs de Saint-Aunès lance un appel aux dons pour reconstruire huit logements détruits dans un incendie le 6 octobre. En même temps, elle organise une journée régionale, Chinez Solidaire, le 17 novembre, ouverte au public, dont les bénéfices dont elle aurait pourtant elle-même bien besoin, iront aux enfants malades de la Fondation Saint-Pierre de Palavas. Le président d’Emmaüs France, interrogé par Dis-Leur, n’est « pas surpris » de cette générosité. En revanche, le plan pauvreté lancé il y a un an par le gouvernement n’est pas à la hauteur de l’enjeu.

Le don enrichit. La meilleure illustration ? La générosité que met en oeuvre la communauté Emmaüs de Saint-Aunès, aux portes de Montpellier, sans la mettre en avant. Victime le 6 octobre dernier d’un incendie qui a détruit tout un bâtiment et huit logements de cette communauté qui réunit soixante dix-huit compagnons, deux familles et six enfants de 17 nationalités différentes. Qui sont là pour une nuit ou une vie. Cette communauté a lancé un appel aux dons auprès des particuliers et des entreprises pour les reconstruire.

Cet argent (…) ira à cette fondation reconnue qui travaille avec des start-up ayant besoin d’argent pour mettre au point des bras articulés et autres prothèses vitales pour ces enfants »

Martine Marragou, présidente Emmaüs Saint-Brès
Photo : Pierre Faure.

Plus étonnant, dans le même temps, la communauté de Saint-Aunès organise – c’est une première dans la région – un salon régional, dans le cadre des 70 ans d’Emmaüs France, le 17 novembre. Pour en récupérer les bénéfices ? Et reconstruire les logements détruits  ? Eh bien non : « Les bénéfices de cette grande journée baptisée Chinez Solidaire ! iront à d’autres plus à plaindre, en l’occurence des enfants malades et handicapés pris en charge par la Fondation Saint-Pierre de Palavas ! Cette fondation reconnue travaille avec des start-up qui ont besoin d’argent pour mettre au point des bras articulés et autres prothèses vitales pour ces enfants », confie Martine Marragou, qui fut professeure de lettres classiques.

On est en discussion pour récupérer un lot de 300 paires de chaussures démodées. Emmaüs a besoin de mieux communiquer. On n’ose pas demander ce que l’on a besoin et que l’on peut récupérer des surplus et des invendus. »

La communauté de Saint-Aunès n’en est pas à sa première action de générosité. Elle s’était déjà illustrée l’an dernier à même époque pour envoyer « cinq camions remplis de matériels électroménagers et de vêtements » aux sinistrés des inondations de l’Aude. La présidente poursuit : « Nous avons invité, pour la première fois, plusieurs communautés du Sud de la France : Nice ; deux installées à Marseille ; Cabriès, Frontignan, Perpignan. Elles installeront un stand dans le gymnase de la ville de Vendargues, près de Montpellier, que le maire nous a gentiment prêté pour y vendre au public toutes sortes de choses, notamment du textile. » Les Chiffonniers d’Emmaüs portent toujours bien leur nom. Mais les temps sont durs. « Les dons de vêtements et autres de la part des particuliers ont faibli, surtout depuis la crise des Gilets jaunes… » note Martine Marragou qui y voit un lien de cause à effet.

La communauté de Saint-Aunès dispose d’un budget annuel de 1,8 million d’euros mais, attention, « sans aucune subvention d’Etat. On est toujours en recherche de moyens. Par exemple, l’autre jour, je discutais avec la responsable d’un magasin de chaussures. Elle me disait qu’elle dispose dans sa réserve de 300 paires de chaussures démodées, invendables pour elle… Eh bien, c’est un stock que nous pourrions récupérer ! On est en discussion. De façon plus générale, Emmaüs a besoin de mieux communiquer. On n’ose pas demander ce que l’on a besoin et que l’on peut récupérer des surplus et des invendus. » 

Quand on entre dans une communauté – où il faut apprendre obligatoirement le Français – nous leur demandons d’abandonner le RSA. Ils sont nourris, logés, soignés, blanchis et gagnent 355 euros par mois. C’est parfois plus enviable que d’être smicard ailleurs. Et ils ont obligation de travailler aux 35 heures. »

Et puis l’image atypique d’Emmaüs est à travailler notamment auprès des jeunes qui ne connaissent pas tous les communautés et leur philosophie. « Il faut faire cet effort et nous ouvrir vers l’extérieur », professe Martine Marragou. « Nous sommes reconnus d’utilité publique et nous proposons depuis le passage de Martin Hirsh, directeur historique, un statut particulier aux compagnons. Ce qui évite d’ailleurs le soupçon de travail au noir : quand on entre dans une communauté – où il faut apprendre obligatoirement le Français – nous leur demandons d’abandonner le RSA. Ils sont nourris, logés, soignés, blanchis et gagnent 355 euros par mois. C’est parfois plus enviable que d’être smicard ailleurs. Et ils ont obligation de travailler aux 35 heures. »

Photo : Pierre Faure

Soixante-dix ans après la création d’Emmaüs, la parole de l’abbé Pierre reste en tout cas d’évangile, si l’on ose dire pour une association humanitaire laïque mais créée par un homme d’église, alors que la pauvreté ne cesse d’augmenter si l’on en croit la dernière étude de l’Insee : « Je ne peux rien te donner. Mais, toi qui n’as rien, au lieu de mourir, viens m’aider à aider. » C’est la phrase fondatrice qu’a dite l’abbé Pierre à un ancien bagnard suicidaire qui lui demandait de l’aide.

Faire venir davantage de jeunes vers Emmaüs, c’est une vraie préoccupation »

Hubert Trapet, président national d’Emmaüs France

Emmaüs France, ce sont 18 000 personnes réparties en 288 structures, qui vont de l’action sociale, à l’insertion en passant par l’hébergement et le logement. L’abbé Pierre est un prêtre original, longtemps personnalité préférée des Français, qui a su créer un Mouvement en 1949. Soixante-dix ans de générosité. « Je ne suis pas du tout surpris par le respect de l’engagement pris par la communauté de Saint-Aunès d’organiser, malgré l’incendie qui les touche, une journée solidaire en faveur des enfants hospitalisés, réagit Hubert Trapet, président national d’Emmaüs. Je crois pouvoir dire que c’est un état d’esprit qui est présent dans chacune de nos communautés : l’envie d’aider son prochain. » Parmi les axes de travail, figure une « vraie préoccupation », dit-il : « Faire venir de plus en plus de jeunes vers nous car la majorité de nos bénévoles sont des seniors. » Il ajoute : « On organise certes des camps de jeunes ; on accueille des « services civiques ». On a aussi mis en place un label Emmaüs. C’est un site internet qui vise justement à s’adresser à un public plus jeune. Et l’attirer vers nos centres. »

Un tiers des compagnons, soit 7 000 personnes, sont des personnes en situation irrégulière (…) qui sont dans un processus d’intégration… »

Hubert Trapet, président d’Emmaüs France. Photo : DR.

Que représentent les 70 ans d’Emmaüs ? « C’est une célébration importante qui marque toute une série de bagarres et de révoltes et des actions concrètes au quotidien sur le terrain. Cela marque toujours notre accueil inconditionnel envers les populations qui en ont besoin. » Actuellement, ce sont beaucoup de « personnes en situation irrégulière », confie encore Hubert Trapet, président national d’Emmaüs. « Il leur faut un abri. Impossible de les laisser dehors. Il y a bien des centres d’urgence pour les accueillir pour les sortir de la rue. Mais nous nous nous situons dans une durée plus longue et dans un processus d’intégration de ces personnes en situation très difficile. » Et ils représentent « plus d’un tiers des compagnons, soit environ 7 000 personnes ». Et c’est une vraie occasion d’un nouveau départ : « Grâce à un texte de loi, ces compagnons en situation irrégulière peuvent obtenir une carte de séjour provisoire d’un an, renouvelable, s’il ont passé au moins trois ans dans l’une de nos communautés. »

Lorsque l’on parle d’urgence, on nous répond : « Il faut prendre le temps… » Mais pour supprimer des aides, là ça va beaucoup plus vite…

Que pense le président national d’Emmaüs de la progression de la pauvreté en France ? « Oui, la pauvreté progresse toujours… Il faut dire qu’un nombre de personnes de plus en plus croissant sont pauvres ou vivent dans « une zone de pauvreté ». Le seuil de pauvreté est fixé à 1066 euros par mois (en Île-de-France, Ndlr). Le Smic ,c’est à peine 200 euros de plus que ce seuil. Et il est vite fait, si l’on est à temps partiel, avec des enfants, etc., de tomber dans cette zone. »

La réduction des APL, qui a touché beaucoup de personnes, n’a rien arrangé…

Le grand plan pauvreté du gouvernement lancé en 2018 ? « Un certain nombre de propositions étaient celles que l’on avait formulées : s’occuper des pauvres dès l’enfance, des actions d’insertion, l’accompagnement personnalisé des pauvres, etc. Mais il manque vraiment de moyens qui ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. Malgré l’annonce des huit milliards d’euros il y a un an (et il en faudrait bien davantage), on ne voit rien de concret. La réduction des APL, qui a touché beaucoup de personnes, n’a rien arrangé. »

Le président Trapet va plus loin. « On attend le revenu universel d’activité. On verra. Ce que l’on constate, c’est que lorsque l’on parle d’urgence, on nous répond : « Il faut prendre le temps… » Mais pour supprimer des aides, là ça va beaucoup plus vite… Les minima sociaux ont, non seulement pas augmenté au moins du niveau de l’inflation, mais ils ont baissé depuis deux ans. Les mesures sociales annoncées ne sont que de bonnes intentions. Il n’y pas de vrais moyens mis en face. »

Olivier SCHLAMA

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