Dossier : En Occitanie, les festivals de culture polynésienne, stars de l’été !

A Frontignan, fête polynésienne. Ph. Olivier SCHLAMA

Plébiscitées par le public, les fêtes polynésiennes se déclinent par dizaines. De véritables passerelles culturelles à Villeveyrac, Frontignan, Toulouse, Tarbes… Et, pour 2027, une… feria des îles du Pacifique s’imagine dans le Bassin de Thau, à l’initiative de Chanel Vainipo ! Président de la fédération des Associations d’étudiants polynésiens en métropole, Taitapu Taaroa décrypte le phénomène aux côtés de l’un des plus authentiques promoteurs de cette culture, Tea Paraurahi.

L’exotisme jusqu’au détail floral. La souriante serveuse arbore derrière l’oreille gauche une fleur d’hibiscus. On se sait pas si elle en connaît la signification. Dans la tradition polynésienne, elle est associée à une personne en couple ou mariée.

Au bar le Central, place de la mairie de Frontignan, où cette journée, réussie, a été organisée, avec des centaines de personnes, yeux dessillés, admirant danseurs et musiciens talentueux, on distribue même, dans le même tempo, des colliers de fleurs jaune éclatant aux enfants. Là, aucune signification autre qu’esthétique. Mais un accessoire indispensable pour se sentir “dans la fête”. Et dépaysé. La boulangère, qui a vidé tout ce qu’elle avait à vendre, s’exclame dans un sourire : “C’est extraordinaire ; quand ils font la fête, les Polynésiens, ils font la fête ! c’est simple, généreux, ça fait du bien !” 

Un soir, on leur a dit : oui, vous pouvez jouer du ukulele (…) C’est comme ça que j’ai eu l’idée d’organiser, avec une association Pacifik Apatoa, une journée sur le thème de la Polynésie…”

Lydie Soro, du Central Bar à Frontignan

La gérante du bar ne dit pas autre chose. Tout sourire, Lydie Soro exprime : “Il y a environ dix-huit mois, nous avons commencé à avoir une clientèle de Polynésiens. Puis, un soir, on leur a dit : oui, vous pouvez jouer du ukulele ; on a ensuite fait des jeux, etc. C’est comme ça que j’ai eu l’idée d’organiser, spontanément, avec une association, Pacifik Apatoa, une journée sur le thème de la Polynésie pour qu’ils nous fassent découvrir comment c’est là bas. Et on s’est fait une joie de créer ça.” Et maintenant, ça donne envie : On va aller visiter Tahiti !”

À Villeveyrac, “une marée humaine” !

A Villeveyrac. Ph. Chanel Vainipo.

Le week-end précédent, un autre “village” polynésien, une première là aussi, a éclos à côté de la cave coopérative de Villeveyrac, où une messe d’inspiration polynésienne en public, très suivie, venait ouvrir une fête traditionnelle très colorée, à laquelle a assisté le maire Christophe Morgo.

Au menu, des stands de produits artisanaux, massages et autres vêtements, des danses et des tatoueurs qui enchainaient les “gravures” sur corps. Là aussi la curiosité le disputait à la passion.

Maire de la commune viticole, Christophe Morgo n’en revient toujours pas deux semaines plus tard : “Le soir, c’était une marée humaine, avec plusieurs milliers de personnes ! Je n’avais jamais vu ça”, dit l’élu pourtant habitué qui voit passer 85 manifestations par an dans son village. “On ne connaissait pas cette culture !” Et maintenant, lui aussi prévoit de poser le pied au Fénua !

“Besoin de faire la fête et une mise en avant des traditions”

Avec le maire, le prêtre et Chanel.

Tout ceci a été rendu possible par l’entremise de Chanel Vainipo, wallisien installé dans la commune voisine Balaruc-les-Bains. Cet ancien rugbyman, aujourd’hui médiateur à la police municipale, dit : “Pourquoi y a-t-il autant de festivals polynésiens dans toute la France ? Déjà, parce qu’il y a une vraie “convivialité. Et quand on évoque la Polynésie, ça touche immédiatement les gens. Il y a aussi “un besoin de faire la fête” et mettre en avant les traditions, ce qui n’est pas forcément le cas dans certaines férias et leur viande saoule…”

L’idée, pour nous et notre association, Kataoga, c’est de partager un bon moment ensemble. Pas du tout de faire de l’argent.” Et il est demandé partout, Chanel ! “Récemment, confie-t-il, sept mairies m’ont demandé d’organiser une fête chez eux : Montpellier, Mauguio… Même Lamalou-les-Bains. Je ne leur ai pas répondu.” La culture polynésienne partout, ce n’est pas souhaitable sans “réfléchir” à ce que l’on propose.

Thau : une féria des îles du Pacifique en 2027 !

Chanel Vainipo, Ph. O.SC.

Comme son association est d’abord tournée vers le sport et la culture et que l’étang de Thau est un terrain de jeu formidable, Chanel Vainipo travaille à concrétiser une idée explosive pour 2027 : créer une féria de la Polynésie avec courses de va’a (pirogues traditionnelles) depuis la base nautique de Balaruc-les-Bains, et des rencontres de beach rugby international, grâce à nos terrains !

Il dit : “Cela pourra se dérouler sur plusieurs jours. Il y a aussi le grand parc Charles-de-Gaulle pour stands et ateliers avec que des groupes traditionnels du Pacifique, Tahiti, les îles Marquises, Wallis et Futuna. J’attends de rencontrer les élus de Balaruc-les-Bains et le président de l’agglo et le maire de Sète pour mettre ensemble en avant le Bassin de Thau et ses 14 communes.”

Autre exemple, entre mille, dans la première décade de juillet, à Tarbes, l’association Atikua avait, elle, pour la seconde fois, créé de toutes pièces un “village polynésien” en investissant le parc des expositions…

La Polynésie, star de l’été !

Une culture en vogue depuis plusieurs années

Pourquoi y a-t-il donc autant de fêtes sur le thème de la Polynésie en France ? D’abord une tautologie : la Polynésie française fait partie de la France peut-être par pour aussi longtemps qu’elle l’ait si l’on en croit son président Moetai Brotherson qui nous avait accordé une longue interview, à lire ICI. Il existe donc depuis longtemps des circulations humaines, traditionnelles, entre Polynésie et Hexagone : des étudiants (un millier dans le public), des militaires, fonctionnaires, sportifs, artistes, associations. Depuis plusieurs années, cette culture est en vogue avec des archétypes extrêmement identifiable : la danse (tamure ‘ori) ; la musique (et son ukulele), tatouage, tané et vahiné…

Trois sortes de culture polynésienne

Moetai Brotherson, président de la Polynésie française dans son bureau devant son bureau, son animal totémique. Photos : Olivier SCHLAMA

En fait, on peut classer trois types de cultures polynésiennes en France. Celle qui est réellement transmise, notamment par les AEPF, les neuf associations d’étudiants (lire ci-dessous) ; artistes, danseurs, musiciens, la communauté ultramarine du Pacifique globalement présentes en métropole et bénéficiant de la bénédiction du gouvernement polynésien.

Ensuite, il y a une culture polynésienne dite exportée, plus ou moins authentique, mais “adaptée” aux non-Polynésiens. Une troupe vient en France, se produit dans un festival, organise un stage de ‘ori tahiti, vend de l’artisanat, présente des chants, fait découvrir la gastronomie, etc. Une culture qui peut être aussi spectacle sans cesser d’être culturelle. Et, enfin, la 3e, une culture simili-polynésienne, du marketing. Mais qui ne nuit pas forcément aux deux premières.

Les collectivités, elles, adorent. L’image de la culture polynésienne – lagon, tiaré, monoï, perles, surf… – est très positive et l’idée que se font les métropolitains de Tahiti attire à coup sûr les familles. C’est une véritable machine événementielle. Un organisateur peut presque imaginer acheter une ambiance complète. Cette culture à nulle autre pareille décuple la charge émotionnelle. Elle évoque vacances, soleil, mer, nature, convivialité, exotisme, musique, danse et dépaysement. Bankable !

La Polynésie décuple la puissance du stéréotype

A tel point que nombre de centres commerciaux ; campings ; restaurants ; galeries marchandes ou agences événementielles ont l’idée d’en user. Le consommateur, lui, comprend immédiatement le message. C’est la puissance du stéréotype. Mais, même quand c’est un événement purement commercial, qui veut se servir d’une ambiance, fût-elle de pacotille, cela peut quand même servir la culture polynésienne ! Même si cela va jusqu’à sa folklorisation.

Assister à un Heiva des étudiants

Le Heiva à Tahaa en juillet 2025. Ph. Olivier SCHLAMA

C’est l’avis éclairé de Taitapu Taaroa. Né à Raïatea, ayant ses grands-parents à Tahaa, l’homme de 34 ans préside aux destinées de la fédération des AEPF (Association des étudiants de Polynésie Française) au nombre de neuf en métropole. “C’est vrai : la culture polynésienne est très présente dans l’Hexagone, pose-t-il. On ne sait pas combien il y a d’étudiants qui y étudie globalement parce qu’il nous manque les chiffres de ceux qui sont dans le privé. Mais, chaque année, en moyenne, il y a quelque 800 étudiants du public dans les universités de l’Hexagone.”

Il rappelle ce qui pourrait être un conseil pour les passionnés en quête d’authenticité et de transmission culturelle : assister à un Heiva des étudiants ouvert au public. Le Heiva i Tahiti est une institution culturelle majeure, avec chants, danses, artisanat et sports traditionnels. Que les associations mettent parfois une année à préparer.

“Transmission de notre culture et bien être des étudiants”

Un tapa, dans une salle de la résidence polynésienne. Ph. Olivier SCHLAMA

Taitapu Taaroa évoque un travail de fond : “Il y a quelques mois, en mai, nous avons fait, justement, le Heiva des AEPF à Toulouse. Cela avait été travaillé en amont avec l’AEPF de Montpellier. C’est après discussions, la fédération qui s’en est occupée et qui a établi pour la prochaine fois, en 2028, peut-être à Bordeaux, dans deux ans, un cahier des charges où figure en bonne place la transmission de notre culture.”

Ce n’est pas tout. “Le second objectif, c’était le bien-être des étudiants. On avait fait un constat : les étudiants polynésiens quand ils mettent le pied dans l’Hexagone, ils s’isolent. Et cet isolement social a fait que beaucoup d’étudiants rentrent au Fenua {pays, Ndlr}. Et c’est dommage. Et ce Heiva c’est aussi un événement pour fédérer, se rassembler.” Le mot Heiva n’est pas simplement synonyme de fête avec le panel et le panache des danses polynésiennes.

Taitapu Taaroa poursuit : “Au-delà des associations étudiantes, il y a d’autres associations polynésiennes, dont l’une des plus importantes, de danse, Ori Heitiare Tahiti, à L’Union, à côté de Toulouse, qui a organisé un festival entier sur quatre jours, un peu dans le même esprit du Heiva des AEPF. Là aussi, il s’agit de transmission culturelle. Dans ce genre d’associations, il n’y a pas que des Polynésien(ne)s. Il y a aussi des métropolitains.” Mélange et transmission.

Les gens se prennent au jeu et deviennent des transmetteurs de la culture polynésienne

Quant aux collectivités, “avec ce genre d’événements, dit-il, elles souhaitent faire voyager et faire découvrir à leurs habitants un autre aspect de la France”. Parfois, dans certains événements, c’est de la “culture importée”, c’est vrai. Un peu surfaite, c’est vrai aussi. Mais ce n’est pas forcément une mauvaise chose.

Je prends un exemple : je suis dans une autre association, confie Taitapu Taaroa. Fin juin, on a fait une fête de fin d’année ; toute la ville de Pontault-Combault (Seine-et-Marne) y avait été invitée. On s’est rendu compte que, parmi les familles, des étudiants voulaient s’inscrire à la l’association. Parce que justement il y a une vraie culture à la clef…Et que cela apportait quelque chose en plus aux habitants. Au final, les gens se sont pris au jeu. Et deviennent des transmetteurs de la culture polynésienne. “C’est exactement ça, sourit Taitapu Taaroa. Même quand c’est un peu surfait, la Polynésie et ses traditions en sortent gagnants. Autant sur la transmission que dans la vitalité de  l’organisateur. La culture se diffuse et devient un élément pour fédérer.”

Il y a aussi le travail de fond du GIE Tahiti Tourisme pour la promotion de la destination. Et les associations qui organisent, ici, 50 à 60 événements dans l’année, ce qui est énorme”

Tea Paraurahi
Ph. Tea Parauhani

Artiste, speaker, Tea Paraurahi, né à Papeete, dont la mère est de Tahaa, “l’île vanille”, est une personnalité reconnue et indiscutable de la culture polynésienne. Il partage l’avis de Taitapu Taaroa : plus la culture est partagée, plus il y a des gens qui transmettent dans de bonnes conditions, explique-t-il en substance.

S’agissant des fêtes polynésiennes en métropole, qu’il anime parfois, “il y a des choses à faire et d’autres qui ne le sont pas, assure-t-il. C’est sûr. Tant au niveau de l’artisanat, du tatouage, de la danse, des traiteurs, des massages. Cela dit, même à Papeete, au marché, il y a des revendeurs de produits faits en réalité à Bali ou en Chine… Effectivement, la Polynésie et les îles du Pacifique ont le vent en poupe. C’est festif. C’est loin et peu de gens ont l’occasion d’y aller. C’est une destination de rêve. Il y a aussi le travail de fond du GIE Tahiti Tourisme pour la promotion de la destination. Et les associations qui organisent, ici, 50 à 60 événements dans l’année, ce qui est énorme.

Tout le monde voit que les fêtes polynésiennes fonctionnent. C’est un modèle économique. Ça génère de la richesse. Maintenant, il faut savoir quoi en faire”

Tea Paraurahi

Porte-parole également de l’association Pacific France, labellisée “Pays”, subventionnée par le gouvernement polynésien pour l’organisation du Grand Pavois, le village polynésien du salon nautique de la Rochelle, ouvert au grand bassin du Pacifique avec Wallis et Futuna et la Nouvelle-Calédonie, Tea Paraurahi dit encore : “Tout le monde voit que les fêtes polynésiennes fonctionnent. C’est un modèle économique. Ça génère de la richesse. Maintenant, il faut savoir quoi en faire. Il y a beaucoup trop de choses qui se font… Et là le karma de la culture est en train d’agir comme un boomerang sur certains artistes, tatoueurs… On n’a jamais eu autant de décès dans le monde du tatoo, artistique… Le bizness, c’est bien mais à moment donné, il faut “rendre”. Moi, je paie mes billets d’avion Air Tahiti Nui ; je fais des conférences, des débats dans des lieux festifs…”

Acteur principal du film, Les Enfants Fa’a’mu (adoptés), Tea Paraurahi, est animateur-speaker sur nombre de gros festivals polynésiens en France et en Europe, créateur aussi d’événements autour de la culture polynésienne. “Nous, on essaie d’apporter de l’authenticité avec quelque 200 autres associations qui ont le même but : la promotion de la culture polynésienne.”

“Quand bien même tu fais de l’argent, il faut respecter nos valeurs…”

Le dieu AA visible au musée de Tahiti et ses îles. Une pièce exceptionnelle. Ph. Olivier SCHLAMA

Comment savoir si un festival est authentique ? Pas facile ! “Il faut se faire une idée par soi-même.” Et apprendre au fil des festivals et des rencontres. À ressentir les valeurs. Savoir des détails qui ne trompent pas ; que le vrai monoï fige en dessous de 24 degrés, par exemple… “A la fête polynésienne de Strasbourg, les ateliers confection, culinaires, etc., où l’on fait participer les gens, c’est gratuit. Sur certains événements, ailleurs, on fait payer… Et je leur dit : ce n’est dans notre culture… Le massage, non plus, ce n’est pas anodin : “C’est avant tout un échange ; tu ne paies pas quelqu’un. Même s’il faut s’adapter à la situation, à la conjoncture, à l’endroit où tu es.”

Et quand on ne respecte pas les valeurs, c’est, parfois, croit-il, le retour de bâton du “karma culturel” parce que certains ne respectent pas les valeurs polynésiennes : “À force de faire une promotion tarifiée de sa culture ; d’en faire un bizness… Eh bien, on n’a jamais eu autant de décès chez les tatoueurs, par exemple. Certains diront qu’ils étaient malades… Et quand bien même tu fais de l’argent, il faut respecter nos valeurs…”

Je reste extrêmement positif (…) aujourd’hui, les jeunes Polynésiens prennent toute leur place”

Tea Paraurahi
Graffitis, street art Papeete Polynésie
Graffitis, street art Papeete Polynésie

Comment voit-il l’avenir de la jeunesse polynésienne ? “Je reste extrêmement positif, répond Tea Paraurahi. Le Conservatoire de la Polynésie ou la Maison de la culture à Tahiti commencent à vouloir former les jeunes et c’est très important. Tout le monde dit : l’avenir c’est nos jeunes. Mais il faut leur laisser la place. Aujourd’hui, les jeunes Polynésiens prennent toute leur place. Ce qui devient intéressant c’est qu’il y a de nouveaux métiers liés à la communication ou internet, par exemple.”

Et encore : “Je fonde beaucoup d’espoir pour nos jeunes. Et il faut arrêter comme les Antillais de parler d’esclavage, des essais nucléaires, de jouer les martyrs. Il faut avancer. La France est omniprésente pour ne mettre personne de côté. Il faut arrêter de stigmatiser les Farāni (les Français de métropole, Ndlr). A ces derniers de respecter le Fenua, le pays polynésien.

Peut-être le meilleur conseil, il faut s’assurer que la culture polynésienne est respectée.Complètement. Il faut montrer que c’est du respect. Cela amène de la compréhension entre les gens”, tranche-t-il. “Un adage kanak dit : “Avant tout, je n’oublie pas que je ne suis rien. À partir de là, on ne peut que faire plein de choses pour être un peu moins rien, peut-être.” Une belle philosophie !

Olivier SCHLAMA

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