Campagnes : Ces écolos qui ne le revendiquent pas et qui vivent de la débrouille

Photo : Fanny Hughes.

Vivre de son potager, avoir une basse-cour, un verger, faire de la récup’, couper du bois… La sociologue Toulousaine Fanny Hugues, qui a enquêté dans plusieurs départements dont l’Ariège et le Tarn, les appelle les “modestes économes”. Elle évoque des modes de vies spécifiques, des réseaux d’entraide très répandus.

La Toulousaine Fanny Hugues est doctorante en sociologie, au Centre d’étude des mouvements sociaux (Cems), à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Elle soutiendra à l’automne sa thèse, originale, Vivre de peu en zone rurale : récupérer, réparer, auto-produire, sur ce qu’elle appelle “l’économie des débrouilles rurales”, qu’elle a débutée en 2019, en pleine crise des Gilets Jaunes. Qui fait écho à la crise agricole actuelle dont d’Occitanie est un épicentre. Ils “vivent de peu” et se “contentent de ce qu’ils ont”. Une sobriété que l’on appréhende intuitivement mais “pas de tout le monde”, affirme la sociologue qui donne un vrai contour à ces modes de vie.

Pourquoi avoir fait une telle étude ?

Fanny Hugues, sociologue. Ph. F.H.

J’ai grandi dans un petit village marqué par l’agriculture ; ma mère, que je ne situe pas dans la débrouille parce que plutôt dans un milieu aisé, était adepte de beaucoup ces pratiques : faire durer ; réparer, etc. Il y a eu tout ce contexte familial mais, finalement, cela s’est plutôt fait à partir du contexte politique ; j’ai eu à faire deux mémoires en master 1 et master 2. Notamment sur une communauté Emmaüs. Ce que j’ai fait, c’est une exploration (lire ci-dessous). Je l’ai débutée en 2019 en pleine crise des Gilets Jaunes ; entre-temps, j’ai aussi fait un mémoire avec une cueilleuse de plantes médicinales qui, finalement, pratiquait la “débrouille“.

C’est quoi, concrètement, la “débrouille” ?

Ce sont des modes de vie “économes ruraux”. Souvent, on dit que cela peut exister en milieu urbain, c’est vrai, mais c’est autre chose. À la campagne, j’ai rencontré une quarantaine de personnes réparties en trente ménages dans plusieurs départements dont l’Ariège et le Tarn. La moitié vivent en couples, parfois avec des enfants, même si c’est assez rare. L’autre moitié vivent seuls. J’ai fait des entretiens et chez certains je suis restée plusieurs jours. Les trois-quarts des gens que j’ai rencontrés sont propriétaires de vieilles bâtisses accolées à des terrains ou des forêts. De quoi mettre en place un potager et un réseau d’entraide.

Rouler à vélo, covoiturer. Prendre le train, réparer les objets… Ce sont des choses et des savoir-faire qui se sont transmis”

L’économie de la débrouille, ç’est justement faire un potager, avoir une basse-cour, un verger, mais aussi échanger des objets, des matériaux, faire de la récup’ – que ce soit chez des gens que l’on connaît ou dans des zones commerciales – de carrelage, du bois… C’est aussi rouler à vélo, faire du covoiturage pour partager une voiture et les frais qui vont avec. Prendre le train. C’est aussi réparer les objets. C’est, avec deux objets, en faire un seul. Transformer un objet. Ce sont des choses et des savoir-faire qui se sont transmis.

Ph. Fanny Hugues.

Il y a aussi des gens qui, parmi eux, n’ont pas grandi à la campagne, qui ont grandi en ville ou en zone périurbaine. Je ne les appelle pas néo-ruraux parce que ça fait 30 ans – sur une moyenne d’âge de 55 ans – qu’ils vivent à la campagne. Et même pour ceux qui ont grandi en ville, ils allaient auparavant chez leurs grands-parents, chez des oncles ou tantes, à la campagne. Et ils ont eu accès à ces savoir-faire. Chez certains, enfin, qui, en connaissance de cause, se servaient de produits chimiques dans leur vie professionnelle, comme agriculteurs, et qui désormais à la retraite en sont revenus ; ils en sont critiques et ne s’en servent plus.

Un écosystème pour pouvoir être autosuffisant ?

Je ne parle pas d’autosuffisance. Je n’emploie même pas le préfixe “auto”. Même pour le potager, je ne dis pas “autoproduction” parce que j’ai envie de souligner que ce n’est pas tout seul qu’ils font ce potager : c’est grâce à un réseau. Les plants, on les récupère chez un ami maraîcher ; l’eau chez quelqu’un d’autre… Je parle de réseaux d’entraide.

Tout le monde sait qu’à la campagne, on tue le cochon et on répare son vélo soi-même, non ? Qu’apporte votre étude ? Que c’est une philosophie de vie… ?

Tout le monde ne s’en doute pas. Cela reste très opaque, en tout cas dans les milieux urbains. Ce que j’ai voulu montrer, c’est que ce sont, sociologiquement, des modes de vie. C’est pour cela que je parle de débrouilles rurales au pluriel. Il n’y a pas un seul mode de vie. Ce ne sont pas des pratiques isolées. Maintenant, en effet, c’est à la mode de réparer, de recycler, etc.

“Ils ne se revendiquent pas du tout des labels. Voire ils s’en distancient”

Ce sont des gens qui sont écolos dans leur pratique avant la mode des labels, du recyclage…?

Ph. Fanny Hugues.

Oui, complètement. Ils ne se revendiquent pas du tout des labels. Voire ils s’en distancient. Ils vont faire leurs petits trucs dans leur coin sans forcément le politiser, même si certains peuvent le politiser en calquant un discours politique sur leurs pratiques et leur modes de vie. Pour d’autres, non : cela relève davantage de la nécessité. Dans leur potager, c’est du purin d’orties plutôt que des produits phytosanitaires.

Des écolos qui s’ignorent ? Se reconnaissent-ils derrière la bannière écolo ?

Pas du tout. Leur façon de vivre est extrêmement sobre. Ils ne se reconnaissent pas du tout dans le vocabulaire écolo. Soit parce qu’ils le méconnaissent, soit parce que c’est assimilé à une mode alors qu’eux le font depuis très longtemps. Ou, enfin, de manière un peu plus vindicative, c’est associé à des urbains de classes supérieures qui “parlent beaucoup en agissant peu”. S’il y a quelque chose qui relie, sur la question environnementale, toutes les personnes que j’ai rencontrées, c’est que l’écologie est un niveau d’exigence pratique, c’est-à-dire que pour eux l’écologie, c’est faire ; ce n’est pas parler. Et qu’ils ne peuvent pas se dire écolos parce qu’ils ne font pas assez. Parce qu’ils utilisent une voiture ; qu’ils vont encore au supermarché.

La différence entre Gilets Jaunes et modes de vie sobres en milieu rural est-elle que les premiers n’ont pas d’argent et pour les seconds c’est un choix de vie ?

J’aurais pu rencontrer des Gilets Jaunes. Je ne mets pas vraiment de frontière entre Gilets jaunes et ce que j’appelle dans ma thèse les “modestes économes”. Les Gilets peuvent très bien être qualifiés de modestes économes. Ce que je montre, c’est que, pour se débrouiller en milieu rural, si l’on a peu d’argent, il faut d’autres sources non monétaires. Notamment des savoir-faire ; un réseau d’entraide, etc. Ce sont des gens qui sont assez tournés vers la subsistance – le fait de répondre à ses propres besoins ou de ses proches sans en passer par la sphère marchande – et on peut dire aussi que certains Gilets Jaunes qui revendiquaient davantage de pouvoir d’achat étaient des personnes qui, peut-être, ont été dépossédées de certains savoir-faire. Et qui, du coup, étaient empêchées de se “débrouiller”.

On fait entre soi, on n’attend rien des autres…?

Ph. Fanny Hugues.

On fait avec ses réseaux d’entraide plus ou moins grands. Il ne faut pas nier le recours aux aides sociales comme le RSA ; la AAH. Je ne dis pas que ce sont des gens hors du système. Mais en parallèle. La récupération, c’est sur les trop-pleins de la société marchande. Ce sont des gens qui vont quand même chez le médecin, qui utilisent les routes, etc. Mais l’idée, c’est de se débrouiller discrètement. De ne pas revendiquer ces pratiques publiquement. Et d’essayer de s’en sortir par ses propres moyens mais pas seul, avec son groupe.

“Très répandu dans les campagnes”

Qu’en conclut votre thèse ? Ces modes de vies sont-ils développés ?

Je n’ai pas de conclusion. Ce sur quoi je veux appuyer, c’est que ce sont des modes de vie. J’ai tracé la typologie de quatre groupes sociaux : les retraités agricoles, les femmes précarisées souvent célibataires, les petits petits intermédiaires, les ouvrier paysans. L’idée, c’est d’y voir plus clair sur ce qui se passe. Ces modes de vies reposent sur des ressources monétaires et sur leur gestion mais aussi, comme il n’y a pas beaucoup d’argent, sur des modes non monétaires qu’il s’agit d’acquérir et d’entretenir.

Ce sont des modes de vie marginaux ou majoritaires ?

C’est très dur de quantifier. Ce que je peux affirmer, c’est que c’est très répandu dans les campagnes françaises. À chaque fois que je parle de mon sujet de thèse à des connaissances, elles me disent : “Ça fait écho à mon enfance…” Mais il est possible que ces modes de vie se soient fragilisés. Par exemple, les voitures sont de plus en plus difficiles à réparer soi-même du fait de leur électronisation. C’est un petit exemple mais il a des répercussions immenses. La voiture, c’est un point central de ces modes de vies-là. On ne peut pas faire sans. Si on fait sans, il faut pouvoir bénéficier d’une voiture de quelqu’un d’autre. Très peu de personnes n’utilisent jamais de voiture. Du vélo, oui, mais cela veut être en bonne santé ; avoir accès à des gares pour prendre le train, etc.

Quel rapport ont ces personnes avec le salariat ? Le refusent-elles ?

Ph. Fanny Hugues.

Une partie sont des retraités ; une autre partie sont au chômage ou bénéficient d’une pension d’invalidité ou de l’allocation adulte handicapé. Certains voudraient retravailler mais c’est compliqué parce qu’il faut avoir une voiture et ils n’en n’ont pas les moyens et qu’ils ont, aussi, plus de 50 ans… Faire des ménages, garder des animaux, etc., oui, mais ce n’est pas facile de décrocher un contrat pour s’en sortir. D’autres vont, explicitement, refuser le salariat mais parce que c’est refuser les emplois : pour beaucoup des emplois ouvriers, difficiles, voire dégradants. Ou pire, dangereux pour leur santé. L’idée, c’est par exemple en faisant du jardinage chez les particuliers en étant payés avec le Chèque emploi service de contourner le salariat.

Selon votre “exploration“, ce mode de vie est-il généralisé dans le monde rural ?

Oui, bien sûr. Après, il existe des spécificités en fonction des mondes ruraux qui ne sont pas homogènes. L’Ariège ou le Tarn n’ont pas les même dynamiques qu’ailleurs. En Ariège, par exemple, il y a eu une désindustrialisation, créant du chômage. Dans le Tarn, c’est beaucoup plus dynamique. Avec des installations de jeunes maraîchers, par exemple ; il y a un certain renouveau.

“De plus en plus de normes”

Quel lien feriez-vous entre votre étude et la crise agricole qui s’exprime aujourd’hui ?

Les agriculteurs que j’ai rencontrés sont des petits paysans. Le lien pourrait être le fait qu’il y a de plus en plus de normes. Que l’on est de plus en plus contrôlés. Finalement, s’ils n’entrent pas dans le système d’octroi d’aides, on peut de moins en moins se “débrouiller” en voulant rester autonome financièrement. Du coup, cela engendre le fait que les gens sont dépendants de l’État et perdent leur autonomie. C’est aussi ça le lien.

Quel est leur rapport à l’écologie politique et à la politique ? Votent-ils…?

Les ouvriers paysans et les petits intermédiaires, ce sont des gens qui se situent davantage dans le spectre politique à gauche, voire extrême-gauche de l’échiquier. Mais, eux, ne votent pas pour beaucoup. Mais parmi les deux autres catégories, beaucoup ne votent pas. Certains votent à l’extrême-droite mais c’est davantage un vote de peur et de méfiance que ouvertement raciste. C’est plus : “On a des acquis, on risque de les perdre…”

Existe-t-il le même mode de vie en milieu urbain qui sont dans la sobriété, la décroissance ? N’est-ce pas un mouvement générationnel ?

Ce qui important, à mes yeux, c’est de parler de continuité. Beaucoup de choses ont été transmises pendant l’enfance. Il y a quand même une spécificité de la “débrouille” à la campagne : le fait d’être propriétaire permet de se projeter pour des décennies ; avoir des lieux de stockage comme une grange, un appentis pour y accumuler des choses ; on peut même conserver dans des congélateurs ; des conserves aussi etc. Il y a une circulation d’objet un peu plus dense.

Les sociologues, notamment ceux du collectif Rosa Bonheur, qui travaillent sur la débrouille et le travail de subsistance des classes populaires à Roubaix montrent qu’en milieu urbain il y a ce qu’ils appellent la mécanique de rue : la mécanique chez soi mais que l’on est obligé de faire dans la rue, faute de garage, que l’on ne possède pas. C’est une différence assez notable.

Sont-ils heureux, ces gens à la campagne, écolos qui ne le revendiquent pas et qui vivent de la débrouille ?

Je me le suis demandé, pas forcément en utilisant le qualificatif heureux mais l’idée c’est de vivre bien. La “débrouille” a une dimension de fierté. Ce n’est pas un terme anodin. Même utilisé dans le langage courant, il y a quelque chose de valorisant qui y est associé ; de ce que l’on a réalisé potentiellement seul. On est encore sur ce ton-là. Les gens que j’ai rencontrés ne sont pas dans la galère.

Cela n’empêche pas qu’ils sont dans la frontière et peuvent y tomber ; pour certains, il suffit qu’ils se cassent une jambe pour ne plus pouvoir faire du vélo ; que quelqu’un de leur entourage tombe malade ; qu’une récolte se passe mal ou, tout simplement, que l’on vieillisse. Je le vois bien rien qu’avec les retraités agricoles, à l’échelle de mon enquête : on ne peut plus faire son potager ; son “bois”… Cela amène d’autres questions. Il y a une dimension positive, une fierté quand on dit : “Je me débrouille” mais la précarité guette toujours. Les gens qui se débrouillent ne sont pas en quête d’ascension sociale. On fait avec ce que l’on a. On se satisfait de ce que l’on a.

C’est le début du bonheur, alors…?

(Rire). Je n’ai pas envie de romantiser ces modes de vie en disant c’est vraiment super ; les gens sont super heureux, etc. D’un côté, je pourrais dire c’est la galère et l’autre côté je pourrais aussi dire c’est le bonheur absolu. Quand on travaille sur les classes populaires, la difficulté c’est de trouver le bon milieu entre misérabilisme et populisme. Oui, il y a une certaine fierté d’un côté et un certain bien vivre dans ces modes de vies-là. Mais il reste toujours menacé.

Olivier SCHLAMA

Terrains et méthodologies

Fanny Hugues explique la méthode : “Les 44 modestes économes répartis dans 31 foyers, 24 femmes et 16 hommes âgés en moyenne de 55 ans, ont en commun de fonder leur mode d’existence sur de faibles ressources monétaires, de concevoir la ruralité comme territoire de subsistance, de recourir à l’entraide, de compter avant tout sur des ressources localisées, et de mobiliser des savoir-faire pratiques en grande partie issus des socialisations primaires. Ces ménages ordinaires partagent également le fait d’être blanches (à l’exception d’une seule originaire de Cuba), originaires pour moitié du milieu rural ou d’y avoir vécu plusieurs décennies (à quelques exceptions), et d’être majoritairement issus de milieux populaires – précaires ou plus stabilisés.”

Elle ajoute : “Ces personnes sont aussi (très) peu diplômées, ne sont pas imposables et sont propriétaires de leur logement pour les trois-quarts. Sur le plan du vote et de l’affiliation politique, très peu se reconnaissent dans les discours écologistes, et une petite majorité se situe du côté gauche de l’échiquier politique sans nécessairement voter, les autres pouvant donner leur voix à l’extrême-droite. Je les ai majoritairement rencontrées par le biais d’antennes rurales de différentes associations (Secours Populaire, Secours Catholique, Familles Rurales, Solidarité Paysans), puis par effet boule de neige.”

  • Cette enquête se fonde sur une ethnographie multi-située menée dans 6 départements français : Ariège (09), Finistère (29), Moselle (57), Sarthe (72), Tarn (81), Haute-Vienne (87). Elle s’accompagne d’une enquête ethnocomptable qui permet de mettre au jour l’économie domestique de subsistance des ménages en prenant en compte « ce qui compte » pour leurs membres (Cottereau et Mohatar Marzok 2012).

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