Dossier / Alimentation : Comment trouver les circuits courts “100 % confiance”

Antoine Reboul, à la tête d'une épicerie Superpanier qui livre des produits locaux au domicile de ses clients. Photo : Olivier SCHLAMA

La crise a été un formidable accélérateur du circuit court. Ce système favorise le bon et le bien manger, en respectant le producteur. Mais elle a aussi engendré nombre d’opportunistes. L’une des grandes spécialistes dans ce domaine, Yuna Chiffoleau, de l’Inrae de Montpellier, nous dit comment distinguer le bon grain de l’ivraie. Et cite des exemples vertueux à suivre.

Soixante-dix producteurs, 40 bénévoles, 850 produits proposés, dix ans d’existence… Coordonnés par le CPIE du Bassin de Thau, les Paniers de Thau, c’est la rolls du circuit court. Du producteur au consommateur. L’exemple du bon, du simple et du direct, d’une gouvernance vertueuse, avec une marge cohérente, “du 100 % confiance”, comme le confirme Yuna Chiffoleau, l’une des spécialistes françaises du circuit court à l’Inrae de Montpellier. Un circuit qui, de plus, crée “du lien social”. Une réussite. L’un des plus anciens systèmes de paniers en circuit court alimentaire de l’Hérault (2008), les Paniers de Thau, où sont inscrites 5 000 familles (!), sont plébiscités.

“C’est la vraie jungle, surtout depuis la crise ; et il y a eu là des opportunismes…”

Yuna Chiffoleau, de l’Inrae, l’une des meilleures spécialistes des circuits courts. DR.

Mais combien y a-t-il de Paniers de Thau dans cette “jungle” de vrais circuits courts de systèmes d’approvisionnement en Occitanie et comment les reconnaître ? Quelle confiance peut-on accorder à tous ces systèmes qui se revendiquent plus vertueux les uns que les autres ? Capables de produire une meilleure alimentation, de mieux rémunérer les producteurs, de participer à la transformation agricole et alimentaire… Quelles sont les bonnes pratiques ? Directrice de recherche à l’Inrae, Yuna Chiffoleau répond : “C’est en effet la vraie jungle, surtout depuis la crise. Il y a eu là des opportunismes. C’est aussi compliqué que les clients d’un circuit court lui restent fidèles.”

Les gens ne cessent de chercher ce qu’ils doivent mettre dans leur assiette pour ne pas obérer leur santé. La grande distribution vante dans ses rayons de soi-disant productions maraichères… bourrées de produits chimiques ; de vrais-faux marchés de plein air vendent des fruits et légumes poussés en réalité au goutte-à-goutte et hors-sol ; des revendeurs de circuits longs se font passer pour des producteurs sur des marchés de plein vent ; les produits affichés comme locaux peuvent être issus en fait de culture hors sol, de serres chauffées alors que l’on fait croire au consommateur qu’ils sont produits dans une petite ferme traditionnelle… Sans oublier que des circuits dits courts font venir parfois leurs productions, en y regardant de près, de très loin ; de nombreux agriculteurs qui se font passer pour des Amap sont en réalité des vendeurs de paniers garnis sur abonnement…

Baisse du pouvoir d’achat, moins de télétravail…

La crise sanitaire a aussi fait flamber cet appétit pour les circuits courts, comme Dis-Leur vous l’a décrypté ICI. “Aujourd’hui, on a des résultats contrastés. Depuis juin, il y a une baisse des achats. D’abord, parce que les gens ressentent une baisse du pouvoir d’achat ; le télétravail s’est tari et les consommateurs vont donc davantage manger à leur restaurant d’entreprise. On a aussi eu une année avec des difficultés climatiques, notamment du gel, ce qui a renchéri le prix des fruits et légumes. On observe une augmentation mesurée dans la grande distribution qui est davantage capable de lisser les prix ou de faire venir les produits d’Espagne…” Le climat d’incertitude joue aussi sur le comportement des ménages moins dispendieux. Et il y a aussi davantage d’offres !

Les plates-formes ? Le meilleur côtoie le pire

Ph. O.SC.

Yuna Chiffoleau évoque là un nouveau phénomène où “l’on trouve le pire comme le meilleur…”, dit-elle: “Il existe des plates-formes internet qui font parfois tout et n’importe quoi. Potager City, par exemple, fait des campagnes de pub agressives, avec des autocollants partout, y compris dans les magasins Carrefour qui vient de les racheter. La Cagette.net, au début c’était bien ; aujourd’hui, son logiciel libre a été récupéré par des acteurs de filière longues.”

Elle ajoute :Certaines plates-formes se fournissent aux quatre coins de France… Certaines s’associent avec des sociétés comme Chronofresch, la Poste, voire Amazon Frais pour livrer des produits frais partout en France. Et elles sont malgré tout considérées comme un circuit court, car répondant à la définition de l’Etat : un intermédiaire maximum entre producteur et consommateurs…”

Faire un maximum de profit

“Mais dans ces formules-là, il n’y a pas beaucoup de chance que producteurs et consommateurs se rencontrent…” Pour une partie de ces plates-formes, le but est simple : faire un maximum de profit. Pour d’autres plates-formes, elles sont propulsées, par des développeurs du numérique libre ; ce sont des gens qui pensent qu’avec le numérique on peut augmenter la démocratie, le débat… Alors que sur certaines plates-formes on parle décroissance, d’autres on envisage la blockchain, avec un système de traçabilité hyper-coûteux énergétiquement, avec de grands investisseurs financiers derrière… Or, le circuit court, c’est avant tout de la relation humaine…” , dit la spécialiste qui signale une étude sur les 40 principales plates-formes françaises. La proximité à la fois géographique et relationnelle que l’on doit trouver dans un circuit court digne de ce nom “permet aux agriculteurs de mieux travailler et aux consommateurs de prendre conscience de comment on s’alimente”.

Le plus important c’est de développer son esprit critique. De manger bon et bon pour la santé, tout en respectant le travail du producteur”

Antoine Reboul, à la tête d’une épicerie Superpanier qui livre des produits locaux au domicile de ses clients. Photo : Olivier SCHLAMA

Imaginer un jour établir un palmarès des systèmes de circuits courts est un “énorme pari”, ne serait-ce que parce que la frontière est parfois ténue entre deux systèmes. Toutefois, “ce que l’on va pouvoir faire, c’est informer les consommateurs, leur apprendre à poser les bonnes questions. Le plus important c’est de développer son esprit critique. De manger bien et bon pour la santé, tout en respectant le travail du producteur. De donner en outre du sens à son alimentation. Les gens mangent mieux et savent mieux ce qu’ils mangent, globalement, malgré la malbouffe, même s’ils ne savent pas forcément le mettre en pratique”. C’est par exemple pas toujours facile de trouver bon, bio et local sans nourrir avidement le grand capital qui ubérise tout.

Possibilité d’une rencontre producteurs-consommateurs

Comment s’y retrouver, encore une fois, dans cette “jungle” ? Pour commencer, attaque Yuna Choffoleau, on peut demander à des collègues, des amis, des voisins plus habitués que soi un avis sur tel réseau. Ensuite, il faut, parmi les critères importants, savoir si les agriculteurs sont associés aux décisions du circuit court ; si le circuit est vraiment court : il faut qu’il y ait a minima la possibilité d’une rencontre physique entre producteurs et consommateurs même si elle n’est pas quotidienne ; pouvoir visiter la ferme à moment donné ; pouvoir participer à un apéro avec le producteur. Si on ne voit jamais le producteur, c’est louche.”

“À Paris, on a des circuits courts avec 100 % ou 200 % de marge… !”

Photo : Les Paniers de Thau.

“Il est intéressant aussi d’avoir de la transparence sur le mode de production, au travers par exemple, d’un cahier des charges. Au-delà de dire si c’est bio ou c’est pas bio (label parfois cher et parfois dévoyé), essayez de savoir comment votre aliment a été produit – dans le cas des produits transformés dans le cas de plates-formes internet – d’où vient la matière première ? Et qu’elle soit, si possible, locale ou régionale. La marge, c’est important aussi. A Paris, par exemple, on a des circuits courts avec 100 % ou 200 % de marge… ! Ensuite, c’est bien de savoir à quoi sert la marge. Dans la Ruche qui dit Oui, par exemple, elle sert à payer un fonds d’investissement belge et dans un magasin de producteurs, elle sert à payer les loyers… Il y a donc des circuits courts où l’on peut poser des questions et obtenir des réponses et ceux où vous ne pouvez pas, comme dans la grande distribution.”

“Les produits locaux issus de circuits courts sont plus chers qu’un bas de gamme de supermarché…”

Photo : Les Paniers de Thau

Ce n’est pas fini. Yuna Chiffoleau conseille également : “Quand, dans un magasin en circuits courts, les promos sont sur du raisin du Chili, méfiance. De même si l’on trouve les mêmes produits locaux qu’au supermarché mais en plus cher. Les produits locaux issus de circuits courts sont plus chers qu’un bas de gamme de supermarché (surtout si ce bas de gamme n’est pas d’origine France) mais ne doivent pas être plus chers qu’un produit de milieu ou de haut de gamme, sinon là aussi méfiance…” Et de préciser : “Les primeurs, en circuits courts, sont plus chers car le producteur ne peut pas lisser ses prix sur l’année (sauf en AMAP).” Et encore… “Méfiance aussi si les fruits et légumes sont tous bien calibrés, propres et brillants : l’agroécologie, c’est le respect du vivant et de l’hétérogénéité du vivant…”

Les solutions en circuits courts vertueux

Supermarché coopératif la Cagette à Montpellier. DR

Des exemples de circuits courts à suivre ? “Il faut en distinguer plusieurs types : les groupements de producteurs, les groupements d’achat et certains marchés de plein vent ; il y a aussi des épiceries participatives ou des supermarchés coopératifs également. À Montpellier on trouve le supermarché coopératif la Cagette, dont Dis-Leur vous a parlé, Là. A Toulouse, on trouve le même type avec Chouette Coop. Il y a aussi le réseau des Epi”, dont Dis-Leur vous a aussi parlé ICI.

Magasin de producteurs, marché qui signale les produits locaux…

Toujours à Montpellier, il y a des exemples variés de circuits courts vertueux : “Il y a le magasin de producteurs Locavorium, monté par des agronomes ; il est très intéressant ; la marge n’est pas très élevée ; ils accueille des petits producteurs et des plus gros ; c’est abordable : beaucoup de critères sont réunis. Il y a aussi le marché de plein vent de Grabels que nous avons créé et signale les produits locaux ; qui respecte les saisons avec un code couleur sur tous les produits et géré de manière participative avec les exposants, la collectivité et les consommateurs. Il sert de modèle. Il y en a un autre du même type à Saint-Nazaire d’Aude, près de Narbonne, qui marche très bien. Là aussi, c’est 100 % confiance parce que c’est géré avec transparence par des comités locaux au plus près des producteurs.”

Il existe des réseaux “100 % confiance”

D’appétissants produits locaux… Photo : Olivier SCHLAMA

Côté Toulouse, il y a à Ramonville un groupement d’achats, baptisé le Cabas, et qui a essaimé autour de la Ville Rose. C’est direct du producteur. On peut aussi citer les Locomotivés, à Millau, pareil, c’est un groupement d’achats. Il faut aussi citer les Boutiques paysannes, c’est là aussi 100 % confiance ; il y en a dans le Gard, les Cévennes, etc. En outre, en Occitanie, ce réseau applique une charte stricte.” Yuna Chiffocleau n’oublie évidemment pas les Paniers de Thau. Ou les Paniers solidaires à Sète. Elle n’oublie pas non plus de continue à recommander les Amap (Association pour le maintien de l’agriculture paysanne) et être prêts dans ce cas à jouer le jeu de l’engagement. Ce sont généralement de bons produits et “un vrai soutien aux producteurs”. La directrice de recherche à l’Inrae Montpellier ajoute également l’existence de “l’Épi Allant Vers, à Cox, qui est aussi un bar associatif en pleine campagne”.

Photo : DR.

Yuna Chiffoleau recommande également le réseau C.L c’est local, sur les marchés, les drives fermiers et paysans, les magasins de producteurs (Thym et garrigues, boutique de Ganges, Ferm’Envie….) avec des innovations (épicerie paysanne ambulante dans l’Aude), le Jardin de Petitou dans le Gard…

Plates-formes intéressantes

Il existe également des plates-formes de commande de produits locaux vertueuses en circuits courts comme Solalim ou Dale la 5ème saison ; on trouve aussi des boulangeries en circuits courts, comme Le Moulin de Cucugnan, dans l’Aude ; des boucheries valorisant, elles aussi, les circuits courts (comme la boucherie Puel à Montpellier ou la Maison Vignal à Grandrieu en Lozère) ; des restaurants là aussi en circuits courts (le court-circuit à Toulouse) ; pour les restaurants, on peut télécharger l’application pour smartphone Ettiquetable avec de bonnes informations pour s’alimenter autrement.

Olivier SCHLAMA

  • Yentl Deroche-Leydier, circuits courts/ Inrae Montpellier. DR
    Appel à témoignages. L’Inrae lance un appel à témoignages pour mieux identifier les initiatives créées ou renforcées autour de l’alimentation locale durant la crise sanitaire en Occitanie : groupements d’achat entre voisins, système de commande de produits locaux en ligne, projet alimentaire territorial, approvisionnement local d’un supermarché ou d’un commerce de proximité… Contact : yentl.deroche@inrae.fr “L’idée, c’est de recourir aussi à une recherche participative”, souligne Yuna Chiffoleau.

Un observatoire jusqu’en Occitanie

La question intéresse au premier plan les consommateurs. Mais aussi les professionnels. Au niveau national, et au niveau régional, a été créé en 2015, l’observatoire des systèmes alimentaires territorialisés dans le cadre du réseau mixte technologique (RMT), financé par le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation, qui associe des acteurs de la recherche, de la formation, du développement sur les circuits courts : toutes les chambres d’agricultures, les Civam, instituts techniques, des associations… Y sont aussi représentés les abattoirs, les plate-formes logistiques, tout ce qui permet d’organiser la production et l’acheminement de l’alimentation. cet observatoire est coordonné par un autre chercheur de l’Inrae de Montpellier : Grégori Akermann.

Une analyse indépendante et fiable du marché pour voir aussi où trouver une niche commerciale…

Un cliquant sur une carte au niveau d’un territoire, on pourra connaître instantanément le nombre d’Amap, de magasins de produits locaux… “On pourra, parce que l’on connaîtra toutes les données (chiffre d’affaires, nombre de salariés…), faire des analyses.” Cas d’école : une année, une Amap perd pas mal de ses “amapiens”. C’est là que notre observatoire va lui servir : “On va lui montrer qu’il existe 50 plate-formes de produits locaux qui sont nées entre-temps…”

C’est une analyse indépendante et fiable du marché mais aussi pour voir où sont les opportunités d’un marché, trouver une niche, comme monter un magasin de producteurs parce l’expertise démontrer qu’il n’y en a pas sur ce territoire. “Pour les agriculteurs, c’est très intéressant de savoir à qui ils peuvent vendre leur production, les circuits de distribution sur le territoire, les structures de transformation… Pour les collectivités, elles n’ont pas besoin de payer des cabinets d’études pour des diagnostics mais pour financer des actions.”

Ce que représente exactement les circuits courts

“Cet observatoire se propose d’estimer ce que représentent vraiment les circuits courts en France et en Occitanie. Quand on est dans un supermarché, par exemple, il est très difficile de faire la différence entre ce qui ressort du circuit court du reste. Personne n’a vraiment l’info. Et si on attend les analyses des pros du marketing, on n’aura jamais l’info…” Dans un premier temps, cet observatoire s’adresse aux collectivités et aux professionnels.

La chambre d’agriculture de l’Hérault a mis en place des drive fermiers. A Montpellier, Sète, Balaruc-les-Bains, Frontignan, Béziers… Photo : Chambre d’agriculture de l’Hérault.

Pour le grand public, il existe la très pratique la plate-forme frais et local. Montée un peu en urgence pendant la crise sanitaire, elle répertorie principalement la vente directe, les producteurs près de chez soi, ceux du réseau Bienvenue à la ferme (6 000) ; on y retrouve les Amap aussi. C’est loin de tout répertorier : il existe environ 100 000 agriculteurs qui vendent en circuits courts en France. “Mais nous, nous cherchons la grande majorité qui n’est pas répertoriée : nous allons ausculter les circuits courts avec un voire deux intermédiaires quand on est sur des produits transformés. Et d’arriver à déterminer par exemple que sur 50 circuits courts existants sur tel territoire, deux sont intéressants…”

Partenariat avec l’UFC-Que Choisir

Elle poursuit : “On est en train de nouer des partenariats nationaux avec des détenteurs de données, comme L’UFC-Que Choisir. Les bénévoles vont aller repérer les magasins physiques qui proposent des produits locaux en circuits courts. Nous avions déjà une liste de 1 000 magasins en France et ces bénévoles nous en ont repéré 1 000 de plus. Mais parfois ils y a de gros mélanges… On vérifie tout et on les forme. On partage avec eux les critères définissant le circuit court vertueux pour que, petit à petit, on fasse ressortir ceux qui sont plus durables que les autres. On est très vigilants à la marge, la gouvernance, la transparence, la possibilité ou non d’une relation entre producteur et consommateur. 

O.SC.

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