C’est un phénomène : 15 000 volontaires ont élevé un blob chez eux pendant quatre mois pour savoir si le réchauffement climatique a des effets sur cet organisme passionnant qui, s’il disparait, signe aussi la “disparition des arbres dans nos forêts”. Le blob nous apprend aussi que l’homme ne vit pas isolé mais qu’il est “totalement dépendant de son écosystème”, explique Audrey Dussutour, directrice de recherche au CNRS, à Toulouse, qui a coordonné cette vaste expérience de science participative.
C’est la star de la science depuis dix ans mais le blob a mis le temps, lui qui est apparu avant les dinosaures il y a 800 millions d’années mais après les bactéries. Le blob fascine pour ses prouesses. Quasiment “immortel” (il se reproduit selon un cycle de vie de quelques semaines à quelques mois) ; capable de se régénérer à l’infini ; ce n’est ni un animal ; ni une plante ; ni un champignon mais une seule et unique cellule au moins aussi grande qu’une main. Il peut, entre autres, sans cerveau, trouver le chemin le plus court entre un point A et un point B…
“Une façon de sensibiliser, de parler du réchauffement climatique parce qu’il y a une vraie curiosité pour le blob…”
Sa popularité est du pain bénit pour l’éducation à la science et à la sensibilisation au dérèglement du climat. Ce phénomène, qui possède 720 types sexuels (nous, humains, nous n’en avons que deux, rappelons-le…), est une méga-occasion : “Étudier le blob, c’est une façon de sensibiliser, de parler du réchauffement climatique parce qu’il y a une vraie curiosité pour cet organisme qui est différent ; il n’a pas de forme définie ; il a cette capacité à avoir des comportements complexes, ce qui est surprenant ; il se régénère ; il peut fusionner avec ses congénère ; ce n’est qu’une cellule mais elle est très grande… Les gens n’avaient jamais entendu parler il y a quelques années alors que les blobs sont partout depuis longtemps ; c’est, juste, que l’on a pensé longtemps que c’était un champignon”, formule Audrey Dussutour, directrice de recherche au CNRS, à Toulouse.
Expérience grandeur nature dans les écoles en 2021
En 2021, 4 500 classes de primaire, collège et lycée de France avaient participé à une expérience géante, appelée #ElèveTonBlob., menée pendant les cours avec des blobs qui ressemblent à une omelette informe, mal cuite. Et, parallèlement, dans l’espace le spationaute Thomas Pesquet de l’Agence spatiale européenne menait la sienne à bord de la Station spatiale internationale, qui tournait en orbite autour de la Terre à 400 km d’altitude à 28 000 km/h. Il s’agissait d’étudier cette étrange créature en pesanteur très faible de la station dans le cadre d’une expérience intitulée Blob-ISS ou soumis à la gravité terrestre.

C’est Audrey Dussutour, directrice de recherche au CNRS, à Toulouse (médaille de la médiation scientifique du CNRS 2021), qui avait coordonné le projet au niveau scientifique et accompagné les 5 000 enseignants impliqués. C’est aussi elle la spécialiste mondiale du sujet qui a donné ce nom de blob, en référence à un film américain d’horreur et de science-fiction de 1958 intitulé The Blob dans lequel un être extra-terrestre géant et gluant sème la terreur dans une ville de Pennsylvanie. Elle a donné ce nom, mais pas par peur des extraterrestres : “Je suis juste cinéphile et ça m’a fait pensé à ce film…”, dit-elle. Parfois, un enfant le goûte mais “ce n’est pas très bon”…, confie encore Audrey Dussutour.
Survie de 41 000 blobs analysée
Cette fois, il s’agit d’un autre projet, dit de science participative. Qui a mobilisé depuis le CNRS à Toulouse, sur plusieurs mois, 3 500 volontaires partout en France. Baptisé Derrière le blob, l’expérience a conduit ces volontaires à réaliser 6 900 protocoles, à envoyer des jeux de données et déposé un million de photos de blobs sur la plate-forme ad hoc.
L’équipe de recherche menée par Audrey Dussutour, directrice de recherche CNRS au Centre de recherches sur la cognition animale (CNRS/Université de Toulouse Paul Sabatier), a pour le moment vérifié les jeux de données de 2 450 volontaires, sur 5 200 protocoles. Seulement 2 % des jeux de données ont été écartés car considérés non analysables. En particulier, une expérience suivait la croissance des blobs soumis à différents protocoles avec des pics de température plus ou moins longs, intenses et répétitifs. La survie de 41 000 blobs a été analysée. “Des tendances se dégagent déjà assez nettement”, confie Audrey Dussutour.
Les blobs souffrent du réchauffement climatique

En clair : oui, le réchauffement climatique a un effet sur les blobs qui souffrent clairement des changements de température. “On peut, à partir de là, faire des prédictions et dire qu’il sera sans doute sensible au réchauffement climatique. Le réchauffement, on ne l’expérimente pas au quotidien. On constate tous qu’il fait chaud mais on ne voit pas l’effet que cela peut avoir sur la nature. Là, avec les blobs, les volontaires avaient la possibilité de constater de leurs yeux que l’organisme souffre”, annonce-t-elle.
La directrice de recherches au CNRS formule : “Le blob est un bon outil scientifique. Le projet avait trois objectifs : sensibiliser le grand public au réchauffement climatique ; présenter la démarche scientifique car les gens la connaissent très peu ; et faire progresser les connaissances. Fin 2021, on avait lancé un appel à intérêt à la suite duquel nous avons reçu 48 000 réponses. Quand on leur a envoyé un questionnaire expliquant l’expérience, le temps qu’il faut lui consacrer, etc., 27 000 personnes nous ont alors répondu. On en a finalement sélectionné 15 000, car, financièrement, ce n’est pas faisable au-delà.”
Un million de photos de blobs

Audrey Dussutour poursuit : “Il a fallu leur envoyer des blobs par la Poste en avril 2022 : 60 000 spécimens avaient été ainsi préparés en labo. Après avoir élevé leur blog pendant une semaine en les faisant grandir, ils ont dû les séparer en deux groupes, dont un de référence. Au second, ils leur ont fait subir des vagues de chaleur simulées plus ou moins longues, grâce à une lampe faisant monter la température jusqu’à 32 degrés voire 34 degrés. Ils ont eu jusqu’à janvier 2023 pour nous envoyer des photos. On a reçu ainsi pas loin de un million de photos. Ça nous a demandé huit mois à temps plein.”
L’équipe scientifique a pu tirer les premières conclusions de l’expérience participative : les profils de température affectent différemment les deux espèces de blob testées mais elles sont toutes les deux sensibles à la durée, la fréquence et l’intensité des pics de chaleur. L’espère badhamia utricularis, la plus répandue en France, souffre beaucoup plus de la chaleur que physarum polycephalum, une espèce qui se fait plus discrète dans nos contrées mais que l’on utilise le plus souvent en laboratoire.
Le blob peut mourir avant de s’endormir…
“Physarum est “moins sensible à la température même si elle l’est par rapport à badhamia. Pour badhamia, on a eu 75 % de mortalité.” Et, dit-elle : “plus la vague de chaleur est longue plus le taux de mortalité est grand. Ils sont sensibles au changement de températures.” Et donc au changement climatique. “On a aussi vérifié avec des phases de récupération, entre deux pics de chaleur. Il y a une espèce, physarum, qui peut apparemment s’adapter si on remontait la température tout doucement. Elle peut aussi s’habituer à 32 degrés. Dès que le changement est brusque, il y a davantage de mortalité. Le changement climatique se traduit par des changements d’intensité, de durées de chaleur, etc., c’est pour cela que l’on avait choisi des protocoles précis.”
Audrey Dussutour ajoute : “Quand les conditions ne sont pas bonnes, le blob peut se mettre en dormance. Et peut rester comme cela, “séché”, pendant plusieurs années en attente de meilleures conditions de vie. Du coup, on pourrait se dire que le réchauffement ne l’affectera pas. C’est faux : son “endormissement” prend 48 heures et si, pendant ces deux jours, il subit un pic de chaleur, il va mourir avant de s’endormir.
“Vous enlevez les blobs d’une forêt, il n’y a plus d’arbres…“

Que nous apprend le blob ? Est-ce que l’homme, lui, pourrait s’habituer à tour ? Sa réponse est cinglante : “L’humain est totalement dépendant de son écosystème. Les gens ont l’impression que l’on peut se passer de la nature. Ce n’est pas vrai.” Une pierre dans le jardin des climatosceptiques. “Imaginons que tous les blobs et la grande famille des myxomycètes (la grande famille d’organismes unicellulaires) disparaissent parce qu’ils ont souffert du réchauffement climatique, eh bien il n’y aura plus d’arbres. Ces organismes-là se nourrissent de micro-organismes et de champignons et relarguent des minéraux dans le sol qui les fertilisent. Vous les enlevez d’une forêt, il n’y plus d’arbres…“
Et aussi : “Les blobs représentent 1/10 000 de la biodiversité dans nos forêts. On nous parle toujours des plantes, des animaux ou des champignons. En fait, il y a six autres grands règnes d’organismes vivants, des unicellulaires, microscopiques, qui vivent dans les sols ; les océans, etc., que personne ne connaît qui représentent deux-tiers de la biodiversité. On ne s’y intéresse pas alors qu’ils sont très importants pour les écosystèmes. Et subissent aussi le réchauffement climatique, ce qui va aussi créer des déséquilibres dans la nature.”
Demander aux volontaires quelle suite à donner
Cette expérience de science participative autour des blobs aura-t-elle un prolongement ? “L’idée, c’est ensuite de demander aux volontaires quelle suite justement pourrait-on donner à cette expérience. On leur a fourni une méthode scientifique. Il y a déjà des résultats. Par exemple : si le blob a récupéré de son exposition à la chaleur, si on travaille sur deux pics de chaleur, le volontaire peut travailler sur un protocole personnel où l’on va faire varier cette récupération ; jusqu’où on peut l’obtenir ; la faire varier, etc. Combien de temps faudrait-il à un blob pour s’adapter à une chaleur de 34 degrés ; on peut aussi mettre en route un protocole sur l’humidité ; le froid…”
“Ils ont colonisé le milieu terrestre mangeant au départ des bactéries et des champignons quand ils sont apparus”

On rencontre les blobs, sans le savoir, en se promenant dans une forêt de feuillus, voire dans un jardin. L’organisme vivant peut être d’aspect gélatineux (quand il se nourrit de bactéries ou de champignons, ses “aliments” dans la nature ; les flocons d’avoine qu’il adore en laboratoire). Les limaces et les scarabées sont ses uniques prédateurs. Il peut aussi être compact. C’est une immense cellule grosse comme la main voire beaucoup plus grande.
Il en existe beaucoup d’espèces. La plus commune sur laquelle se font pas mal d’expériences, s’appelle physarum polycephalum. On la trouve sur les troncs d’arbres en décomposition dont le blob se nourrit, sous l’écorce ou les feuilles mortes. Le blob gélatineux arbore une couleur jaune, avec des veines à l’intérieur, ou brune quand le spécimen est compact. C’est une sorte de cousin des amibes.
“Il vient d’un groupe, les amibozoaires, un règne cousin des champignons et des animaux, professe Audrey Dussutour. C’était avant que nous, humains, on se sépare des champignons (animaux et champignons étaient à l’origine liés). C’est pour cela que les blobs ont des caractéristiques des animaux et des champignons. Les amibozoaires viennent des océans, comme la plupart des organismes qui ont une origine océanique. Ils ont colonisé le milieu terrestre mangeant au départ des bactéries et des champignons quand ils sont apparus.”
“Facile pour faire des expériences”
Audrey Dussutour confie encore : “Je me suis intéressée à l’origine aux blobs quand je menais des recherches en Australie. Dans le monde scientifique, il y a un chercheur japonais qui travaillait et qui travaille toujours dessus et qui avait fait des expériences déjà très médiatisées à l’époque. Et comme il est fascinant le blob ; que l’on voulait faire des tests sur des organismes unicellulaires et comme le blob est un organisme unicellulaire très grand, c’est plus facile de faire des expériences. On est alors parti sur cet organisme pour lequel on se posait des questions au départ sur la nutrition. On savait aussi comment l’élever.”
“Même problème que celui des fourmis…”

Audrey Dussutour prend aussi l’exemple des fourmis qui est aussi l’un de ses sujets d’étude pour évoquer les risques de déséquilibres des écosystèmes : “C’est le même problème que celui des fourmis. Elles sont toujours aussi nombreuses voire plus nombreuses mais le nombre d’espèces a diminué. Il y a 13 000 espèces de fourmis connues et 27 000 estimées. Certaines dominent parce qu’invasives. On les a souvent importées par accident, comme la fourmi d’Argentine en France qui a chassé nos fourmis ; on a donc l’impression qu’il y a davantage de fourmis mais c’est parce qu’il y a ces fourmis d’Argentine mais de moins en moins des fourmis indigènes. Les nôtres sont des fourmis granivores qui ont une fonction : elle récoltent et dispersent les graines. Ce qui permet aux plantes de se reproduire. Celles d’Argentine ne le font pas. Cela va avoir des répercutions. L’humain ne le voit pas…”
“Si un jour il n’y a plus d’abeilles, cela supprimera certains légumes ; les moustiques aussi servent à quelque chose…”
La scientifique poursuit son raisonnement : “C’est comme si un jour il n’y a plus d’abeilles : cela supprimera certains légumes. C’est la même équation pour tout organisme vivant, en fait. Les gens ne comprennent pas que les organismes vivants ne sont pas indépendants les uns des autres. C’est un gros réseau. Et dès que l’on enlève un noeud dans le réseau, ça se casse la gueule par un effet de cascade. C’est comme les moustiques : tout ça sert à quelque chose, comme Dis-Leur vous l’a expliqué ICI.
Certains ont du mal à comprendre parce que l’humain s’est sorti petit à petit de la nature. On s’est isolés dans des villes. Du coup, on a l’impression que l’on peut s’en passer. C’est faux. Et le changement climatique va affecter tout l’écosystème.”
Olivier SCHLAMA
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