Taxe Trump, administration kafkaïenne : La viticulture voit rouge

Photo : CIVL.

Avec 12 milliards d’euros de chiffre d’affaires, la filière viticole est le second secteur exportateur en France, après l’aéronautique, et le 1er avec les USA qui vient d’imposer une hausse inédite de 25 % sur le prix de la bouteille. Une avanie qui se cumule avec les 40 millions d’euros d’aides européennes renvoyées à Bruxelles à cause d’une administration française « ubuesque » qui refuse des dossiers sans raison.

« Au lieu d’avoir une administration qui nous met du vent dans les voiles, elle nous envoie du vent dans le nez… » Présidente du CIVL (1), Miren De Lorgeril, de décolère pas.Elle complète sa formule percutante : « On en a ras-le-bol d’une administration française, et notamment d’un organisme professionnel, France Agrimer, bras armé du ministère de l’Agriculture qui a tous les pouvoirs et les exerce mal ; où l’on est à ses yeux coupable a priori qui au lieu de nous accompagner multiplie les entraves. C’est grave. Et c’est ubuesque. »

« Grave et ubuesque »

Gravegeal et de Lorgeril. Ph. DR.

Les programmes d’aides européennes à la restructuration qualitative et à l’investissement sont en théorie « extrêmement stimulants parce que leur seuil, important, de subvention de 40 % à 50 % sont déclencheurs d’un vrai changement stratégique (restructurations, aide aux cépages améliorateurs, caves plus performantes, promotion…) mais France Agrimer trop tatillonne, fait des sur-interprétations réglementaires en nous demandant des choses parfois quatre ans après ou en nous refusant des dossiers pour des broutilles ». Du coup, « près de 40 millions d’euros d’aides européennes n’ont pas été consommés depuis 2003, dont 15 millions d’euros vont être retournés cette année à Bruxelles et ne viendront pas aider nos entreprises », s’emporte Jacques Gravegeal, de Vins de Pays d’Oc (2). Tous deux ont refusé mercredi de siéger au Conseil Spécialisé vin de France Agrimer. L’ensemble des 50 membres – toute la filière, donc- soutiennent l’initiative et s’en remettent à « Emmanuel Macron » auquel ils demandent audience. Car, maugrée un spécialiste, « c’est lui qui fait en sorte de faire croire que l’administration sait tout et sait tout faire et que l’on peut se passer des professionnels, comme dans d’autres filières… » 

Si j’annule ma promotion, à cause des nouvelles taxes, je serais obligée de renoncer à cette opération. Pire, je serais même obligée de payer une pénalité de 10 %, en l’espèce : 5 000 euros… »

Miren De Lorgeril, présidente du CIVL

Miren De Lorgeril illustre les relations avec France Agrimer avec un exemple fictif parlant : « Imaginons que nous montions une promotion des vins languedociens à New York, avec cinq restaurateurs en vue sur la 5e avenue organisé avec un importateur en contrat d’exclusivité. Son coût de 50 000 euros devrait être subventionné à 50 %. Eh bien, France Agrimer me refusera la subvention parce qu’il n’y aura pas selon elle de mise en concurrence. Or, je suis en contrat d’exclusivité ! Et si j’annule à cause des nouvelles taxes, je serais obligée de renoncer à cette opération. Pire, je serais même obligée de payer une pénalité de 10 %, en l’espèce : 5 000 euros… » C’est à tomber cul par-dessus tête.

La guerre commerciale avec les USA a été la goutte d’eau de cette colère générale. Jacques Gravegeal craint une crise sans précédent avec, à partir d’aujourd’hui, à cause d’une hausse de 25 % du prix de la bouteille (pour les vins de moins de 14 degrés) imposée par Trump aux USA en rétorsion aux aides de l’Europe à Airbus qui vient concurrencer Boeing (qui, elle-même, est aidée par l’État fédéral…)

Alors que les Vins de Pays d’Oc exportent les deux-tiers de leur six millions d’hectos de production, on va prendre cette hausse de plein fouet. Tous les producteurs régionaux vont faire comment ? »

Jacques Gravegeal, président Vins de Pays d’Oc

« Alors que les Vins de Pays d’Oc exportent actuellement les deux-tiers de leur six millions d’hectos de production, on va prendre cette hausse de plein fouet. On peut donc craindre une baisse des ventes au moment où l’on redressait la pente avec les USA ! Tous les producteurs et wine maker régionaux vont faire comment ? Idem en Chine où Pays d’Oc est le premier exportateur d’IGP et au Chili et l’Australie, par exemple, sont exonérées de droits de douane. Au passage, ce sont des Français qui ont construit le vignoble chinois qui pour l’instant ne produit pas de vin… »

Pour le Brexit, c’est pareil : ça négocie à Bruxelles et nous on regarde passer les trains. Personne ne nous dit rien… On en a ras-le-bol. »

Trump veut en outre diviser l’Europe en s’attaquant aux vins en France mais pas en Italie (où il s’en prend aux fromages). Du coup, on est concurrencés par les Proséco pétillants italiens, le Cognac, le champagne, tous les vins à bulles qui ne sont pas concernés… Par ailleurs, des marchés importants sont « perturbés : Chine, Hong-Kong, etc. la filière Vin se trouve prise en otage et ne se sent pas défendue.Que font les pouvoirs publics ? Nous demandons que Macron négocie. Ce n’est plus possible ».

En France, la loi Egalim a aussi, selon les professionnels, avait déjà entrainé une forte baisse des ventes, en limitant les promotions. « Nous l’avons acceptée, poursuit Jacques Gravegeal qui cite la longue litanie d’une filière qui subit aujourd’hui « l’agri-baching. » La lutte contre les pesticides, entre autres, est passée par là. « Pourtant, les professionnels font des efforts considérables pour s’adapter aux changements de pratiques pour être leaders de l’adaptation au changement climatique au sein de l’agriculture… Pour le Brexit, c’est pareil : ça négocie à Bruxelles et nous on regarde passer les trains. Personne ne nous dit rien… On en a ras-le-bol. »

Olivier SCHLAMA

(1) Le CIVL, comité interprofessionnel des vins du Languedoc réunit 2 700 producteurs de vins en AOC et en IGP Sud de France, du Bas-Rhône à Castelnaudary (Aude). Ceux-ci produisent trois millions d’hectolitres par an (soit 400 millions de cols), dont 780 000 hectos (100 millions de bouteilles) partent à l’exportation. Sur ces 100 millions de cols, 11 millions (10 %) sont actuellement achetées par les Américains. En valeur, le CIVL, c’est un chiffre d’affaires de 288 millions d’euros, dont 53 millions d’euros aux USA.

(2) L’IGP Pays dOc produit 6 millions d’hectos par an dont 2,8 millions d’hectos à l’export (la moitié de la production viticole d’Occitanie). L’interprofession rassemble désormais sur cinq départements de l’ex-Languedoc-Roussillon 1 200 producteurs et 175 caves coopératives et écoule sa production à 52 % à l’export et à 48 % dans l’Hexagone contre 80 % à l’export en 1987.

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