Réfugiés/Aquarius : La région au coeur de la crise en Méditerranée

Pour Erwan Follezou, "depuis quelques semaines, précise Erwan Follezou, quand nous alertons le centre de coordination à Rome, des garde-côte libyens, financés par l'Union européenne, arrivent sur zone en pleines eaux internationales et embarquent les réfugiés pour les débarquer en Libye. Ce ne sont pas des sauvetages !" Photo : SOS Méditerranée.

Après des péripéties géopolitiques, la ville espagnole de Valence commence ce samedi à planifier l’accueil des 629 migrants à bord du bateau de sauvetage et de deux navires italiens, dont l’arrivée est prévue dans la nuit de samedi 16 à dimanche 17 juin. Voici une semaine, l’Aquarius, navire humanitaire de SOS Méditerranée, avec 629 rescapés à son bord, a reçu instruction de rester en stand-by entre Italie et Malte. La Commission européenne exhorte les deux pays qui refusent de les laisser débarquer à trouver une solution. En huit ans, ce sont plus de 30 000 morts en huit ans, des navires humanitaires de moins en moins nombreux en Méditerranée ; des réfugiés renvoyés en Libye par les… garde-côtes libyens ; un projet de loi Asile Immigration qui se durcit… Et des associations humanitaires à la peine.

Sète, épicentre de l’aide aux migrants. Des réfugiés qui « préfèrent survivre ici que mourir dans leur pays », comme l’a dit une figure montante du macronisme le député des Hauts-de-Seine LREM Gabriel Attal. Quelques heures après la manifestation qui réunissait lors d’une marche régionale quelque 500 personnes à Sète, dimanche, 38 migrants, livrés à eux-mêmes, étaient engloutis par la Méditerranée dans les bras mortifères desquels ils s’étaient lancés à corps perdu. Trente-huit victimes de plus qui s’ajoutent, dans cette noire comptabilité, à la longue liste de 30 000 migrants morts en huit ans dans cette mer originellement nourricière. Sans fleurs ni couronnes. En silence.

La petite Mercy est née le 21 mars 2017 sur l’Aquarius. Bateau affreté par l’association SOS Méditerranée. Après un très long sauvetage, l’Aquarius en rentrant dans le port de Catane, Taiwo (la maman) a mis au monde la petite Mercy. Tous les membres de SOS, MSF et de l’Aquarius ont été heureux de fêter cette naissance. 947+1 personnes ont ainsi été sauvées.

La Méditerranée, frontière meurtrière, cercueil invisible… C’est ce que n’a eu de cesse de répéter Sète Terre d’Accueil, collectif d’une douzaine d’associations locales – RESF, la Cimade, LDH…-, un cordon humanitaire, dont le but est d’interpeller la conscience des élus et dont une délégation a rencontré en île Singulière Christophe Castaner, délégué général d’En Marche samedi donc, avant le stand up du ministre des Relations avec le Parlement. Le thème ? La future loi Asile Immigration considérée comme « choquante ».

« Déjà, les gens qui sont retenus – retenus, pas prisonniers – au centre de rétention de Sète disent préférer aller en prison que rester dans ces locaux, tellement ils s’y sentent mal. « Il y a de plus en plus de jeunes et même quand ils sont majeurs ce sont de jeunes majeurs, fragiles, seuls, apeurés », abonde l’infatigable Jeanine   Léger, à la tête de la Cimade locale. « Même le député Patrick Vignal a parlé de torture psychologique », souligne Pierre Confavreux, de la Ligue des droits de l’homme (LDH) locale.

Que dit l’échange avec Castaner que nous avons, en vain, sollicité, directement ? « Lors de cette entrevue, le ministre a très vite voulu nous placer sur le terrain des belles âmes en nous disant que, lui, était aux affaires et qu’il se « devait d’être réaliste ». Et même s’il est vrai que de « nombreuses dispositions sont du ressort de l’Europe, la loi prête à être votée par le Parlement français fait du réfugié un bouc-émissaire ».

Une collègue militante de 81 ans qui a dit à Castaner que Gérard Collomb, le ministre de l’Intérieur qui porte cette loi, bégaye du Pasqua, après sa sortie sur le soi-disant benchmarketing des migrants en Méditerranée… »

Pierre Confavreux de la Ligue des droits de l’homme.

Alors que la loi Asile et Immigration passe donc devant le Sénat en vue d’une adoption définitive, le militant de la LDH poursuit : « Les migrants, qu’ils soient de réfugiés de guerre ou climatiques, il y en aura à l’avenir… » Parmi les futures dispositions qu’il critique, avec beaucoup d’autres,  il y a le délit de solidarité, ces personnes qui viennent en aide aux réfugiés et qui risquent d’être poursuivies. « Certes, le texte a été amendé ne se focalisant que sur les passeurs, mais il est ambigu. » Autre disposition critiquée : « La multiplication par deux du temps possible en CRA, de 45 jours à 90 jours ! »

Le raccourcissement des délais pour que le réfugié demande l’asile, alors que l’on sait que les préfectures, faute de personnels en nombre suffisant, ne peuvent pas aller plus vite ; qu’il faut deux mois minimum pour obtenir un rendez-vous ; qu’il faut trouver un interprète (tous les documents sont en français). Bref, on fait en sorte d’envoyer le message qu’en France, ce sera moins facile, Pierre Confavreux, de la Ligue des droits de l’homme (LDH) locale. Nous avons une collègue militante de 81 ans qui a dit à Castaner que Gérard Collomb, le ministre de l’Intérieur qui porte cette loi, bégaye du Pasqua, après sa sortie sur le soi-disant benchmarketing des migrants… » Inutile de dire que Castaner n’a pas apprécié.

Manifestation à Sète, frontière de noms à Montpellier…

« Paradoxalement, ils font peur, ces réfugiés, même si on ne les voit pas ! Les migrants sont désormais de plus en plus souvent relâchés en Italie au lieu d’être acheminés en France…« , maugrée d’une voix douce Pierre Confavreux, également membre du collectif sétois né en même temps que les Etats généraux de l’immigration il y a 18 mois. « Et on est loin du nombre de réfugiés ramenés des boat people des années 70. »

Contrairement à certaines idées reçues, Pierre Confavreux sent un « élan » de la population, de plus en plus touchée par le sort terrible de ces exilés-rejetés. Oh il n’y a pas que le morceau de bravoure extraordinaire saisi par l’actualité récente, avec la régularisation de Mamoudou Gassama, qui a sauvé un enfant avant qu’il ne chute d’un balcon, dans le XVIIIe arrondissement de Paris ; il n’y a pas que ceux prêts à donner de l’argent à SOS Méditerranée dont la cheville ouvrière, Erwan Follezou, est Sétois ; dans leurs têtes, on en sûr d’avoir entendu des manifestants se dire prêts à « escalader l’Elysée pour une régularisation généralisée ». De plus en plus nombreux sont ceux, anonymes, qui clament à haute voix : « Ce sont tous des héros ! » En parlant des migrants.

Pierre Confavreux le constate avec moins d’emphase, au jour le jour : « Pour une ville moyenne comme Sète, rien qu’à la LDH, on est une vingtaine. Et ce chiffre tient année après année, de nouvelles personnes nous rejoignent ; et puis, on l’a bien senti quand des réfugiés avaient été accueillis au Lazaret à Sète l’année dernière : eh bien de nombreuses familles ont apporté des vêtements spontanément… »

Quand nous alertons le centre de coordination à Rome, des garde-côte libyens, financés par l’Union européenne, arrivent en Méditerranée sur zone en pleines eaux internationales et embarquent les réfugiés pour les débarquer en Libye. Ce ne sont pas des sauvetages ! »

Erwan Follezou
Photo : Philippe Mouret.

A Montpellier, rue de la Loge, des associations organisaient spontanément un happening ce mercredi réinterprétant une frontière fictive avec une ligne de démarcation matérialisée par des noms de migrants… Une ligne de noms pour une frontière meurtrière. La frontière politique, SOS Méditerranée (1) y est confrontée en permanence. L’association qui a sauvé des milliers de vies dont celles de 158 réfugiés le 1er juin. « La majorité ont expliqué aux volontaires de l’Aquarius, explique un porte-parole, avoir été victimes de violences, mauvais traitements, détentions arbitraires et extorsions en Libye… »

Mais, « bien que l’Aquarius ait la capacité d’accueillir plus de 500 personnes à bord et alors qu’il est le seul navire humanitaire actuellement dans cette zone, il a reçu jeudi dernier instruction de la part des autorités italiennes de se rendre vers le port « sûr » de Pozzallo, dans le Sud de la Sicile pour débarquer ces réfugiés » qui reprenant le risque de repartir en mer une fois encore… « Depuis quelques semaines, précise Erwan Follezou, quand nous alertons le centre de coordination à Rome, des garde-côte libyens, financés par l’Union européenne, arrivent sur zone en pleines eaux internationales et embarquent les réfugiés pour les débarquer en Libye. Ce ne sont pas des sauvetages ! Et on nous demande de ne pas intervenir… Nous sommes très préoccupés. » Pour tous ces réfugiés l’enfer recommence. C’est pourquoi, SOS Méditerranée exhorte « les autorités européennes à déployer des moyens… »

Olivier SCHLAMA

A LIRE : Réfugiés, Erwan Follezou au coeur de l’odyssée citoyenne de SOS Méditerranée

  • Regroupement familial durci, délais de recours ramenés à 7 jours pour les « Dublinés », réduction du nombre de visas… Après un long examen du projet de loi Asile et immigration, la droite du Sénat durcit le texte en commission. L’examen de séance est prévu pour le 19 juin prochain.
  • SOS Méditerranée organise ce 8 juin 2018 au Mucem de Marseille une mobilisation citoyenne. C’est l’événement annuel majeur  pour l’association. Intervenants, artistes…
  • Le projet de loi Asile-Immigration, en débat au Parlement, suscite une grande inquiétude du Défenseur des droits, de juristes, d’avocats, de nombreuses associations humanitaires et de citoyens. Pour eux, il constitue un recul sans précédent des droits des étrangers. Afin d’éclairer les citoyens sur cette question majeure dans la société française et parce que l’humanité de demain se construit avec l’accueil d’aujourd’hui, la section de Montpellier de la Ligue des Droits de l’Homme organise une réunion avec Christine Lazerges, présidente de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, Malik Salemkour, président national de la Ligue des Droits de l’Homme, pour sa première venue à Montpellier. Vendredi 15 juin 2018 à 18h30
    Salle Pelloutier – Annexe de l’Hôtel de la Métropole (ex-Maison des syndicats). Place Zeus à Montpellier.