Pyrénées Catalanes : Télétravail et tiers-lieux sur la bonne pente

Le site naturel classé des Camporells à Formiguères (P.-0.) Photo : communauté de communes des Pyrénées Catalanes.

En prenant l’exemple des Pyrénées Catalanes, notre chroniqueur Maxime Fourcade explique comment les territoires de montagne transforment leurs difficultés en atouts. En se prêtant à la création de lieux partagés pour accueillir de nouveaux arrivants. La communauté de communes projette d’en créer au moins deux.

Difficultés liées à l’enclavement, désindustrialisation, territoire vieillissant, saisonnalité des activités… les maux auxquels sont confrontés les territoires de montagne sont connus de tous.

Mais arrêtons ce discours de fatalisme territorial selon lequel les inégalités seraient géographiques et opposeraient territoires oubliés et métropoles en croissance. Aujourd’hui, l’innovation territoriale n’a pas de frontières. Si l’économie de montagne est souvent réduite, à tort, au seul secteur touristique, la montagne présente de nombreux atouts à faire valoir pour continuer de se développer.

Prendre le tournant de l’après « or blanc »

Les Pyrénées c’est, avant tout, le ski, le thermalisme, les randonnées, le pastoralisme… Mais il serait réducteur de les considérer uniquement comme une terre de tourisme. Les Pyrénées regorgent de talents, de potentialités inexploitées et de vivier d’idées.

Plutôt que de parier sur « l’effet ruissellement », tant décrié sur un plan économique, les politiques publiques doivent privilégier « l’arrosage » avec la mise en place de politiques publiques favorisant un développement territorial homogène qui profite pleinement aux territoires de montagne. À l’image de la communauté de communes des Pyrénées-Catalanes, les territoires de montagne n’ont pas attendu pour prendre le tournant de l’après « or blanc » en favorisant la création de projets innovants.

Forteresse à Mont-Louis, four solaire d’Odeillo, installations sportives de haut niveau à Font Romeu…

Le four solaire d’Odeillo. Ph.Photo : communauté de communes des Pyrénées Catalanes.

Jean-Rémy Sanchez, chargé de développement local à la communauté de communes des Pyrénées Catalanes, parle de sa région : « C’est un territoire de montagne rural et transfrontalier, de faible densité (6 325 habitants permanents sur 19 communes pour 21 230 habitants avec les résidents secondaires) mais attractif et touristique (plus de 70 000 personnes en haute saison). L’économie locale est avant tout présentielle et touristique, cette zone géographique singulière dans les Pyrénées est reconnue pour de multiples raisons : les installations sportives du Creps se trouvent à Font-Romeu, le CNEC est à Mont-Louis, etc. Le taux d’ensoleillement et la qualité de l’air y sont exceptionnels. »

« Attirer de nouveaux habitants en montagne »

Bien entendu, à l’instar d’autres territoires de montagne, les Pyrénées-Catalanes font face à quelques difficultés liées au caractère géographique particulier du territoire. « La mobilité devient complexe entre les villages stations et les secteurs géographiques isolés (Garrotxes, Bas Capcir) notamment au regard des problématiques liées au déneigement des routes mais aussi du fait de l’inégale répartition des équipements et services à la population », détaille Jean-Rémy Sanchez.

Les pistes de Font-Romeu (P.-O.) lors de l’hiver 2018-2019. Il n’y a plus seulement que « l’or blanc ». Photo : Olivier SCHLAMA

Mais n’allez pas croire que les élus et techniciens restent passifs face à ces problématiques. En 2018, cette collectivité a lancé une étude visant à identifier l’opportunité de créer un réseau de tiers-lieux à l’échelle du territoire.

Les objectifs de ces lieux sont multiples comme en témoigne Jean-Rémy Sanchez : « Apporter aux habitants et aux touristes et aux résidents secondaires une solution leur permettant de bénéficier d’espaces de travail partagés à proximité de leur habitation ou lieu de séjour ; d’attirer de nouveaux habitants (néo-ruraux) désireux de vivre au sein de centre-bourgs en montagne et s’installer durablement grâce à leurs activités télétravaillables. »

Réorganisation accélérée du travail depuis le covid-19

Ces nouveaux lieux, souvent connu à travers leur avatar urbain, le coworking, fleurissent en France depuis une dizaine d’années. Plus que de simples espaces de travail partagés, les tiers-lieux amènent à réinterroger la géographie du travail en rendant caduques de nombreux repères ayant balisé depuis des siècles la vie de notre société, basée sur la logique, a priori immuable, d’unité de temps et de lieu.

Cette réorganisation du monde du travail, accélérée depuis la mi-mars par le confinement dû au covid-19, offre aussi de nouvelles opportunités de développement pour les territoires de montagne.

En montagne on s’émancipe d’une société basée sur la consommation en se rattachant davantage à la nature et aux activités de plein air »

Charlotte Lachaussée
Charlotte Lachaussée. DR.

L’exemple de Charlotte Lachaussée illustre parfaitement cette nouvelle tendance selon laquelle, grâce aux outils numériques, il est possible de travailler depuis (presque) partout. Partir d’une grande ville pour s’installer dans un territoire de montagne, c’est possible. Nous avons rencontré Charlotte Lachaussée, responsable développement pour Montagne en Scène, une entreprise d’événementiel parisienne, ravie d’avoir gagné en qualité de vie sans avoir dû renoncer à son emploi.

Charlotte a toujours vécu à Paris. Attachée au dynamisme de la ville, cette passionnée de montagne a pourtant décidé de changer de vie il y a trois ans en s’installant dans les Pyrénées Catalanes dans le village de Formiguères, capitale historique du Capcir. Changer de vie ne veut pas forcément dire changer de travail. Grâce au télétravail et aux outils numériques, Charlotte a pu garder son emploi tout en s’installant à plus de 800 kilomètres de son lieu de travail.

« Aujourd’hui je télétravaille depuis mon domicile à Formiguères, dit-elle. Mon installation dans les Pyrénées n’aurait pas été possible sans cet aménagement car trouver un emploi en local dans mon domaine aurait été compliqué, voire impossible. » Aux yeux de Charlotte les atouts d’une installation dans les Pyrénées Catalanes sont nombreux : cadre de vie, pouvoir d’achat, immobilier accessible, proximité avec la nature, accès aux sports outdoor…

« J’ai pu devenir propriétaire de mon logement rapidement. Cela aurait été plus compliqué à Paris. J’ai également eu la chance de conserver mon salaire parisien donc forcément j’ai gagné en pouvoir d’achat. » Même si au global l’aspect positif l’emporte, il n’y a évidemment pas que du positif dans un changement de vie.

La citadelle de Mont-Louis, classée à l’Unesco. Photo : communauté de communes des Pyrénées Catalanes.

Changer de vie c’est aussi accepter de faire des sacrifices personnels. « En tant qu’ancienne parisienne, la diversité culturelle me manque énormément. Il y a une carence sur le territoire en la matière. Pourtant, je suis persuadée qu’il y aurait de nombreux projets à développer. » Et d’ajouter : « En montagne on s’émancipe d’une société basée sur la consommation en se rattachant davantage à la nature et aux activités de plein air. »

Garder le lien social

La crise sanitaire a été un accélérateur dans la mise en place du télétravail. Les arguments en faveur de cette pratique ne manquent pas : productivité, gain en pouvoir d’achat, meilleur équilibre vie personnel et professionnel… Mais n’oublions pas qu’il existe des limites. « Le fait de travailler à 100 % à domicile peut conduire à un certain isolement. Même si nous maintenons des contacts téléphoniques réguliers avec les équipes basées à Paris, le lien social avec les collègues, partenaires, clients a tendance à se restreindre. » 

Prochainement, Charlotte Lachaussée pourra bénéficier de la présence de tiers-lieux sur le territoire afin de sortir de l’isolement de son domicile et rencontrer de nouvelles personnes. Conscients du potentiel du territoire, élus et techniciens entrent en phase opérationnelle avec le lancement des travaux de réhabilitation en vue de l’ouverture des tiers-lieux.

Deux tiers lieux en projet, à Formiguères et Mont-Louis

Découvrir les paysages pyrénées exceptionnels… Mais aussi y vivre et y travailler pour certains grâce aux tiers-lieux. Photo Stéphane Meurisse.

« À la suite des résultats positifs de cette étude, les élus ont décidé l’aménagement de deux tiers-lieux de proximité à l’échelle de deux bassins de vies : l’un sur Formiguères (secteur Capcir) et un sur Mont-Louis (secteur Cerdagne-Haut Conflent). Les travaux de réalisation de ces espaces de travail partagés devraient commencer d’ici la fin de l’année. Selon la fréquentation de ces lieux, et dans l’optique de renforcer l’attractivité du territoire, l’aménagement d’un tiers-lieu plus conséquent pourrait voir le jour. Nous ne pouvons que le souhaiter ! » se réjouit Jean-Rémy Sanchez en charge du développement de ces espaces.

Le projet des Pyrénées Catalanes n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Du Val d’Azun aux Pyrénées catalanes les exemples d’innovations dans les Pyrénées ne manquent pas. Alors continuons d’innover, de créer, de fédérer pour rendre nos Pyrénées encore plus attractives. De nombreux néoruraux ont déjà fait le choix de s’installer en montagne, un phénomène qui pourrait s’accélérer avec la crise sanitaire. Les pouvoirs publics ont alors un rôle important à jouer pour favoriser l’accueil de ces nouveaux habitants en développant l’offre territoriale en matière de logement, culture, emploi, services à la population, offre de soins…

Maxime FOURCADE

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