C’est un bijou identitaire qui vient d’obtenir l’IGP au niveau européen. Historien, guide conférencier, Laurent Fonquernie, savant du grenat de Perpignan et Damien Ribeiro, secrétaire général du syndicat artisanal des métiers d’art, en expliquent toutes les facettes de cet objet au savoir-faire ancestral unique.
Emblème de la catalanité, du régionalisme, marqueur d’événements de la vie, mariages, communions, Fête des Mères, Noël, Saint-Valentin… : les bijoux en Grenat de Perpignan, censées être éternelles, sont l’une des singularités les plus éclatantes du Roussillon. Ils viennent de décrocher l’IGP européenne, après avoir été couronnées par l’IGP française qui va prochainement s’effacer.
Les couleurs catalanes “sang et or”

… C’est le bijou mythique de la Catalogne du Nord, française, quoi. Relativement méconnue hors des P.-O. (les bijoutiers craignaient d’être copiés même en Catalogne sud), cette pierre, dans les nuances de rouge sang est montée sur or, représentant les fameuses couleurs catalanes “sang et or” qui sont les couleurs ataviques catalanes. Totalement inclues dans la vie locale ; n’appelle-t-on pas le Théâtre de l’Archipel “Le Grenat” ; n’y a-t-il pas une fête autour du Grenat de Perpignan (ce sera le 27 et 28 novembre) ? Et même une expo à ne pas rater au Palais des Rois de Majorque. Avec des bijoux exceptionnels exposés.
Six nouvelles IGP enregistrées au niveau européen
Six nouvelles indications géographiques françaises ont ainsi été enregistrées au niveau européen dont le grenat de Perpignan (qui fut la 1er IGP de la région Occitanie non alimentaire), le siège de Liffol (Vosges), le bois de Chartreuse (bois de construction), la pierre de Bourgogne, les bottes camarguaises et le linge basque. Ces indications bénéficient du label IGP, indication géographique protégée pour les produits artisanaux et industriels. Le dispositif permet de protéger ces produits dans l’ensemble des 27 États membres et leur confère le droit d’arborer le logo officiel “Indication géographique protégée”.
Seulement huit artisans à avoir ce savoir-faire

Ni le grenat ni l’or ne sont issus de la région comme le kaolin qui sert à fabriquer la porcelaine de Limoges. Les grenat, quant à eux, sont taillées à Idar-Oberstein, en Rhénanie-Palatinat (Allemagne), une tradition depuis un demi-millénaire. Mais, comme l’explique Damien Ribeiro, secrétaire général du syndicat artisanal des métiers d’art et de création des Pyrénées-Orientales, “L’IGP est une façon de protéger ce savoir-faire, de sertir, qui n’existe plus que dans ce département. Il ne sont plus que huit artisans à pratiquer cette technique unique qui sont contrôlés tous les deux ans par un organisme certificateur. A un moment il y a eu de l’or ; il y a eu des bijoux spécifiques qui ont bénéficié de la bonne façon de faire refléter la lumière. Cet IGP européen, c’est aussi l’opportunité de se rassembler entre artisans, d’échanger les savoir-faire ancestraux. Et on communique ensemble en défendant un bijoux au-delà de chaque artisan. Ils ont un site internet, le Grenat de Perpignan, qui change régulièrement de collection.”
Perpignan est un lieu où l’on n’a pas produit grand-chose mais où l’on a su transformer faire fortune avec. Avec, par exemple, le papier à cigarette Job fabriqué à… Saint-Girons en Ariège”
Laurent Fonquernie, historien

Historien, guide conférencier, Laurent Fonquernie est le savant du grenat de Perpignan. Il dit : “Les artisans bijoutiers recherchent les plus belles pierres à Madagascar, Sri-Lanka, Libéria, Brésil, entre autres. Mais la fabrication est locale. Perpignan est un lieu où l’on n’a pas produit grand-chose mais où l’on a su transformer et faire fortune avec cette transformation. Avec, par exemple, le papier à cigarette Job qui est fabriqué à… Saint-Girons en Ariège. L’IGP vient couronner un savoir-faire et amplifier ce que l’on avait réussi à faire en 2018. Perpignan était capitale régionale et avait été même capitale d’un royaume : il y a eu des bijoutiers de tous temps.”
Régionalisme, catholiscisme…
Le spécialiste a identifié plusieurs périodes. “À la fin du règne de Napoléon III, où l’on va localement réussir à implanter le bijou en grenat pour les riches. C’est au style de l’époque : très fastueux, avec des bijoux imposants. C’est un essai qui a réussi. Ça a pris. Et une fois que les 25 familles de l’époque ont acheté ce bijou, on a proposé des bijoux plus petits, plus abordables pour la classe moyenne. Arrive alors par dessus, le régionalisme. C’est l’époque de Frédéric Mistral, le félibrige. Toute une vague de renaissance culturelle régionale déferle. Il y a ainsi la renaissance des arts du feu (céramique) ; la dentelle ; des produits ultra-locaux, que tout le monde doit avoir.”
“Le grenat va aussi avoir une signification : il va nous représenter. Et les habitants vont y être très réceptifs”

“Le grenat va aussi avoir une signification : il va nous représenter. Et les habitants vont y être très réceptifs. Le clergé lui donne aussi une dimension : le grenat est rouge comme le sang du christ. Le régionalisme est rejoint par le catholiscisme en la personne de Jules de Carsalade du Pont, évèque de Perpignan de 1900 à 1932 qui aura une importance cruciale dans le retour du catalan, la restauration de monuments, comme Saint-Martin-du-Canigou… Entre les deux guerres mondiales, il y a une imprégnation de ce bijou comme celui de la catalanité.”
Puis, la jeunesse s’en détourne ; c’étaient des bijoux de grand-mère qui les attiraient pas. Mais des artisans ont tenu bon le flambeau : “Ils se sont montés en association, la Confrérie du Grenat de Perpignan, émanation du syndicat départemental des bijoutiers, en déposant la marque le Grenat de Perpignan avec un premier cahier des charges.”
Même dans la cathédrale d’Elne
Le grenat est l’un des plus vieux bijoux français. Au Moyen-âge, dans ce Roussillon, se trouve inclus dans le trésor de la cathédrale d’Elne “un médaillon reliquaire qui possède des grenats montés, ce qui est un exemple fondateur de ce goût local pour le grenat”. Les premiers bijoux appelés “bijoux en Grenat de Perpignan” datent de la fin du règne de Napoléon III (1865-1870).
Exposition universelle de Paris en 1900

“Des évènements majeurs caractérisent l’avènement de l’ère du grenat fabriqué dans le département des Pyrénées-Orientales comme les expositions universelles et notamment celle de Paris en 1900 ainsi que les grands mouvements artistiques et culturels (modernisme et régionalisme) du XIXe au XXe. C’est alors que le grenat de Perpignan prend sa véritable valeur patrimoniale bien que son existence dans les orfèvreries remonte à plusieurs siècles”, est-il expliqué dans le dossier confié à l’Inpi.
La “taille de Perpignan” depuis le 18e siècle
Ce bijou nécessite un savoir-faire “exigeant et unique, acquis dans la durée, devenu rare de nos jours. Il constitue une spécificité dans les Pyrénées-Orientales dans le domaine du luxe. C’est pourquoi un processus de reconnaissance patrimoniale lui permettrait de continuer dans la voie de l’excellence”. La taille elle-même est historique : depuis le XVIIIe siècle, la taille des grenats montés par les artisans joailliers du département est la “taille Perpignan”. Sa particularité ? Présenter des facettes sur le dessus, le dessous restant plat. Tous les artisans bijoutiers certifient que ces grenats ont été rigoureusement sélectionnés puis montés à la main, dans la tradition et leur savoir-faire unique.
De nombreuses copies industrielles
Cette niche bijoutière est composée d’un tissu de très petites et petites entreprises qui fabriquent, réparent et vendent ces bijoux uniques. Elles sont regroupées au sein du Syndicat Artisanal des métiers d’art et de création Bijoutiers, Horlogers, Graveurs, Sertisseurs des Pyrénées Orientales–Section IG Grenat de Perpignan. Ce sont les bijoutiers fabricants qui sont concernés directement par l’indication géographique protégée (IGP) acquise depuis 2018 et qui couronnent un savoir-faire unique.
À cette qualité de fabrication et à la motivation intacte des bijoutiers qui travaillent ce bijoux dans la plus pure tradition, s’opposent de vulgaires “faussaires”. Et on tombe souvent sur de nombreuses copies industrielles, voire moulées. Le grenat de Perpignan n’a pas non plus, autre défaut, de protection efficace. Ces bijoux fabriqués à la main sont destinés principalement au marché local parce qu’il est aujourd’hui impossible d’en produire davantage. Seulement huit bijoutiers peuvent les produire dans les règles de l’art.
La spécificité du montage de ce bijou donne un éclat caractéristique grâce à la réflexion de la lumière créée sous la pierre”

Dans le cahier des charges en vigueur, les bijoux doivent être en effet réalisés de manière artisanale, à l’aide des outils spécifiques. Exemples : “Le chaton clos {une gaine d’or dans laquelle la pierre sera sertie avec un laminoir spécifique qui imprime un filet sur l’un des deux côtés du ruban en or et que l’on ne pourra pas voir sous la bague, Ndlr} doit être réalisé entièrement à la main et ajusté à chaque pierre. Tout chaton moulé ou estampé de manière intégrale d’une seule pièce est interdit. Présence de paillon dans le chaton afin de faire réfléchir la lumière à travers la pierre. La spécificité du montage de ce bijou donne un éclat caractéristique grâce à la réflexion de la lumière créée sous la pierre.”
Il y a aussi l’estampage manuel avec une bouterolle, tige épaisse en fer avec une forme concave au bout ; galette en plomb qui accueille une plaque d’or sur laquelle on doit taper fort ce qui imprime le fond du chaton, etc. Il y aura aussi une feuille métallique de la couleur de la pierre donnant la possibilité à la lumière de créer un éclat unique.
Le bijou doit présenter trois poinçons
Et le bijou – dont les prix débutent à une centaine d’euros pour les plus petites pièces – doit présenter trois poinçons, celui d’Etat à tête d’aigle, le poinçon du bijoutier, dit poinçon de Maître, Le poinçon spécifique de l’IG. L’or doit être 18 carats. Et l’aire géographique de production se limite à 226 communes des P.-O. Ils sont les seuls à encore utiliser la technique du paillon associé à une pierre sans culasse. Cette technique n’est plus enseignée. Elle ne se transmet que de bijoutier à bijoutier. Qui fabrique lui-même une partie de son outillage. La technique du paillon permet la réflexion de la lumière à travers le grenat.

Le grenat était autrefois extrait des montagnes catalanes où il existe à l’état naturel. Il peut venir aujourd’hui d’Afrique, d’Asie ou d’Europe de l’Est.L es grenats dits de Perpignan sont, à l’origine, des grenats de la vallée de l’Agly : les almandins liés à des aplites myloniques près de Latour-de-France ou à des aplites-pegmatites de la région de Bélesta. L’or, quant à lui, était issu du territoire des Glorianes entre 1920 et 1960.
“Le bijoutier catalan est un spécialiste dans son genre”
Il y a cette citation fondatrice d’un bijoutier perpignanais datant de 1927 : “Le bijoutier catalan, messieurs, est un spécialiste dans son genre, il faut qu’il sache confectionner et construire entièrement à lui seul son bijou, c’est-à-dire, qu’il ajuste, soude, sertit et polit la pièce qu’il a en main. Cette façon de faire oblige à des connaissances professionnelles très fortes et un savoir-faire complet, qu’il acquiert petit à petit par un apprentissage très long et ardu. Les bijoutiers utilisent une technique très ancienne de montage de grenat sur or, quasiment disparue, avec des pierres d’épaisseur réduite, taille rose dite de Perpignan.”
Olivier SCHLAMA