Occitanie : Culture, patrimoine, pourquoi le mécénat paie

Grâce au club Mécènes Berlioz, une première action aux effet sensibles : la baisse du prix des places pour le spectacle Carmen, le 14 mars dernier, au lieu d'une fourchette allant de 27 euros à 67 euros, les fauteuils ont pu se négocier de 10 euros à 25 euros la place. Une satisfaction non feinte pour Jérôme Ribeiro qui plaide pour "accessibilité à la culture par le plus grand nombre". Photo : DR.

Pour la première fois depuis six ans, on assiste à une montée significative des chiffres du mécénat. Les entreprises mécènes sont de plus en plus nombreuses, passant de 12 % en 2014 à 14 % en 2016, derniers chiffres connus et établis par l’Admical, association d’utilité publique, qui fait la promotion de cette forme de financement. Exemples accomplis avec l’orchestre national de Montpellier-Occitanie et le Canal du Midi, emblèmes de cette nouvelle région. Par ailleurs, une étude inédite, qui sera rendue publique en mai, d’étudiants de Science Po Toulouse, pointe la difficulté « des porteurs de projet dont l’investissement financier et humain est plutôt faible peinant à entrer en relation avec de potentiels mécènes. A contrario, de nombreux projets très structurés mobilisent un réseau de mécènes récurrents ».

Un vent de fraîcheur économique s’est engouffré dans les coulisses de l’opéra Berlioz de Montpellier. Le monde de l’entreprise a (re)découvert ce monument culturel qu’est l’orchestre national de Montpellier-Occitanie. « A travers notre Club de mécènes, nous avons déjà fédéré, en quelques semaines, vingt entreprises de la région et réuni 70 000 euros ; nous avons des promesses pour atteindre 100 000 euros la première année », confie Jérome Ribeiro, le cofondateur de ce club dynamique. « L’objectif, poursuit-il, étant d’atteindre à terme un million d’euros pour créer une fondation. » De quoi faire oublier – un peu – le plan de départs volontaires qui avait émaillé l’histoire de cet outil culturel de premier plan.

Baisse sensible du prix des places pour Carmen

Grâce à cette initiative, l’orchestre national de Montpellier, « le seul en France qui ne s’appuie pas encore sur une fondation », et qui avait déploré la baisse de subventions publiques, avait perdu de sa superbe. Grâce au club Mécènes Berlioz, une première action aux effets sensibles a pu être menée avec succès, conformément aux objectifs d’intérêt général de la démarche philantropique : la baisse du prix des places pour le spectacle Carmen, le 14 mars dernier, au lieu d’une fourchette allant de 27 euros à 67 euros, les fauteuils ont pu se négocier de 10 euros à 25 euros la place. Une satisfaction non feinte pour Jérôme Ribeiro qui plaide pour « accessibilité à la culture par le plus grand nombre ».

S’apercevoir que l’orchestre est attractif pour les entreprises est extrêmement important »

Valérie Chevalier, directrice générale

Directrice générale de l’orchestre de Montpellier, Valérie Chevalier (photo ci-dessous), renchérit : « Voir que l’orchestre est attractif pour les entreprises est extrêmement important ; dans ce club de mécènes, il y a des sociétés qui pèsent lourd, des start-ups… C’est important d’être considérée comme une entreprise comme les autres. Nous salarions 260 personnes et nous avons un budget total de 22 millions d’euros, dont 13 millions de masse salariale. » Sur ces 22 millions, 13 millions sont apportés par la Métropole de Montpellier, 4 millions par la Région Occitanie et 2,7 millions par l’Etat.

Il faut une adhésion à la philosophie et à l’intérêt public. Notre Club de mécènes est une opportunité exceptionnelle pour l’opéra et son territoire. »

Jérôme Ribeiro, fondateur du Club de Mécènes Berlioz

Les déductions fiscales inhérentes au mécénat sont un aimant puissant. Permises par la fameuse loi Aillagon de 2003, ces déductions sont une condition indispensable mais pas  suffisante, même si elles sont les plus incitatives au monde : « 66 % de la somme est déductible de l’impôt sur le revenu pour le particulier et 60 % pour une entreprise sur l’impôt sur les sociétés », explicite Jérôme Ribeiro, l’un des dirigeants du groupe montpelliérain Maj (architecture, design), par ailleurs entreprise mécène. « Il faut une adhésion à la philosophie et à l’intérêt public. Notre Club de Mécènes est une opportunité exceptionnelle pour l’opéra et son territoire. »

Ils peuvent faire du business mais en défendant une belle cause et dans le respect de l’intérêt collectif »

Ces mécènes s’engagent à travers une charte de valeurs dans laquelle il est spécifié que ce club vise accessoirement à « mieux se connaître pour mieux travailler ensemble sur notre territoire et créer plus de synergies pour nos entreprises et celui-ci ; conforter et renforcer l’image des entreprises en leur donnant plus de visibilité. » En un mot : faire du business, « mais nos adhérents comprennent leur rôle sociétal ; ils peuvent faire du bizness mais en défendant une belle cause et dans le respect de l’intérêt collectif », précise Jérôme Ribeiro.

Une tendance confirmée par le baromètre du mécénat d’entreprise en France, publié tous les deux ans par l’Admical, association reconnue d’utilité publique, qui annonce pour la première fois depuis six ans une montée significative des chiffres du mécénat. Les entreprises mécènes sont de plus en plus nombreuses (de 12 % en 2014 à 14 % en 2016) et sont plus généreuses, puisque le budget alloué à leurs actions s’élève à présent à 3,5 milliards d’euros (+ 25 %). Avec une poussée dans les domaines de la culture et de l’environnement, plébiscités par les grandes entreprises… »

Mécénat culturel en hausse

« Le mécénat culturel, lui, est en légère hausse, il attire 24 % des entreprises mécènes et représente 15% du budget global du mécénat (soit environ 500 millions d’euros). Parmi les actions du mécénat culturel, les entreprises favorisent largement les actions de relais et de soutien à la culture, notamment dans les secteurs de la préservation du patrimoine bâti et paysager, la musique et les musées. »

Autre forme de mécénat qui suscite l’intérêt des entreprises : le mécénat environnemental qui, toujours selon l’étude de l’Admical, « compte pour 6 % du budget mécénat, soit environ 200 millions d’euros. Les actions soutenues se situent à proximité des entreprises mécènes et portent majoritairement sur les questions de protection des espaces naturels et sur la sensibilisation des publics au développement durable. Ce mécénat se caractérise par un engagement de long terme des entreprises soucieuses de connaître l’impact de leur soutien ».

Le mécénat est assez dynamique dans la région. Notamment dans deux secteurs : l’enseignement supérieur, surtout à Toulouse où la plupart des grandes écoles, comme l’école de commerce, sont dotées de fondations. L’autre secteur, c’est la culture. Il existe de nombreux festivals en Occitanie et le mécénat supplée les dotations de l’Etat en baisse constante… »

Laurent Adnet, responsable régional des fundraiser de France et chef de la mission mécénat à Voies navigables de France (VNF), qui gère le Canal du Midi,

C’est le cas de l’emblématique Canal du Midi, à la lutte pour ne pas perdre son label de patrimoine mondial à l’Unesco et pour recouvrer ses magiques voûtes obombrées surplombant le monument de 220 kilomètres de long, reliant Toulouse à Sète, précurseur de la fusion des deux ex-régions, Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon pour former la région Occitanie. Car le canal des deux mers est mis au supplice par le chancre coloré, un champignon incurable, qui détruit ses platanes. Un incroyable plan de replantation a été lancé mais son coût est pharamineux : 220 millions d’euros sur dix ans. C’est là qu’intervient également le mécénat.

L’association française des Fundraiser (collecteurs de fonds) a été créée il y a un quart de siècle. Responsable régional de cette association et chef de la mission mécénat à Voies navigables de France (VNF), qui gère le Canal du Midi, Laurent Adnet organise les Rencontres du Mécénat, innover pour mieux collecter des dons, à Toulouse le 12 avril prochain. Elle est parrainée par l’ex-ministre communiste Jean-Claude Gayssot, président du comité de campagne de la fondation Van Allen, de l’Université de Montpellier.  « Le mécénat est assez dynamique dans la région », explique-t-il. Notamment dans deux secteurs : l’enseignement supérieur, surtout à Toulouse où la plupart des grandes écoles, comme l’école de commerce, sont dotées de fondations. L’autre secteur, c’est la culture. Il existe de nombreux festivals en Occitanie et le mécénat supplée les dotations de l’État en baisse constante… » Il ajoute : « Selon les chiffres de la FEVIS (Fédération des ensemble vocaux et instrumentaux spécialisés), présidée par Jacques Toubon, les ensembles indépendants de musique en France bénéficient en moyenne de 10 % de mécénat sur leur budget global. »

A titre d’exemple, Laurent Adnet confie que « depuis 2013, nous avons récolté à VNF 5,3 millions d’euros avec une progression très importante en 2017 avec 1,8 million, émanant d’entreprises mais aussi de particuliers. Sur ces 220 millions d’euros, Voies navigables de France a déjà apporté 43 millions, seules trois collectivités, le conseil régional et les départements de l’Aude et de l’Hérault ont mis la main à la poche pour au total un peu moins de 2 millions d’euros.

Enfin, des étudiants de sciences po Toulouse ont planché sur le sujet. Leur rapport comprend des études de cas et s’attache à montrer quelle est la nature des stratégies d’entreprise dans le domaine du mécénat (ci-dessous). Il sera rendu public le 5 mai. Sans surprise. Le mécénat paie.

Olivier SCHLAMA

« L’Occitanie, un territoire à fort potentiel mais inégal »

Déléguée régionale de l’Admical, Maïa de Martrin resitue l’initiative d’un état des lieux du mécénat en Occitanie : « Après son Tour de France des mécènes, l’Admical a souhaité approfondir sa connaissance du mécénat dans la région Occitanie. Pour appuyer ce développement, une étude a été menée par un groupe de dix étudiants du master Expertise de la décision publique de Sciences Po Toulouse. Les objectifs ? Identifier et d’analyser les dynamiques propres au mécénat d’entreprise dans la région Occitanie ; identifier les acteurs du mécénat et leurs relations sur le territoire occitan ; et, enfin, étudier et analyser l’impact du mécénat sur le développement de la région. L’étude s’est centrée sur un nombre significatif d’études de cas tant du côté des porteurs de projet que des entreprises. L’analyse approfondie de ces acteurs a permis de dégager des données qualitatives en complément des études quantitatives déjà réalisées sur le sujet. »

Mieux accompagner les porteurs de projet plus fragiles

Et de livrer les conclusions, en avant-première pour Dis-Leur, selon trois grandes thématiques : « L’analyse montre, confie Maïa de Martrin, que les porteurs de projet dont l’investissement financier et humain est plutôt faible peinent à entrer en relation avec de potentiels mécènes. A contrario, de nombreux projets très structurés mobilisent un réseau de mécènes récurrents. L’étude recommande ainsi d’accentuer l’accompagnement des porteurs de projets plus fragiles, notamment au travers d’un renforcement de l’action des acteurs dits intermédiaires, censés soutenir et mettre en relation les acteurs du mécénat. »

Pas conscience des potentialités du mécénat

Deuxième enseignement, l’Occitanie est « un territoire à fort potentiel, mais très inégal. » Explication : « Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les projets qui marchent ne sont pas toujours localisés au coeur des métropoles occitanes, dit l’étude. Au contraire, l’affectio societatis et l’attachement au territoire sont des leviers de mobilisation des entreprises mécènes très importants. Cependant, la visibilité fait défaut à beaucoup de projets situés en zone rurale, pourtant très intéressants du point de vue du développement territorial. Les acteurs intermédiaires de ces mêmes zones, souvent moins engagés que leurs homologues urbains, voire peu informés des modalités de fonctionnement du mécénat, n’ont pas conscience des potentialités de ce mode de financement, ce qui ralentit la diffusion des bonnes pratiques du mécénat sur ces zones du territoire occitan. »
Les grands donateurs gravitent autour d’un petit nombre de projets seulement, bien souvent dans le domaine de la culture »
Maïa de Martrin, déléguée régionale de l’Admical, résumant l’étude d’étudiants de Sciences Po Toulouse.
Enfin, troisième et dernier axe, l’étude évoque « des stratégies d’acteurs fortes ».
« Certains projets phares du territoire mobilisent les réseaux d’acteurs économiques et politiques, au détriment parfois d’autres projets très intéressants mais qui peinent à fédérer. En effet, les entreprises rencontrées attendent beaucoup du mécénat pour enrichir leur réseau et, pour cette raison, la plupart des grands donateurs gravitent autour d’un petit nombre de projets seulement, bien souvent dans le domaine de la culture. Du côté des acteurs institutionnels, la volonté de renforcer le mécénat existe mais n’est portée que part quelques personnes au sein de l’institution. Beaucoup d’initiatives ne se concrétisent pas, car peu soutenues par la tête dirigeante de ces structures. Cela engendre un manque de ressources, et des difficultés à définir un rôle clair de soutien au développement du mécénat pour ces institutions. » Et de préciser : « L’étude recommande de développer la culture mécénat auprès des différents acteurs en organisant des rencontres, et en valorisant auprès d’eux les exemples de mécénat vertueux (comme dans les pays anglo-saxons).
O.SC.