Exposition : Au MIAM de Sète, l’Art comme ultime forme de liberté

Un petit groupe des artistes (dont Hafiz Adem) ayant pris part à l'élaboration de l'immense carte de France qui trône au coeur du MIAM. Photo Ph.-M.

« Evasions, l’art sans liberté ». C’est le titre de la nouvelle expo du Musée international des Arts modestes, à Sète (Hérault). Migrants, prisonniers, déportés… c’est dans leur créativité qu’ils ont trouvé l’ultime évasion pour échapper, ne fût-ce qu’un instant, à l’enfermement, à l’isolement, à la peur…

« Au-delà de ce qu’on nomme communément « l’art carcéral », l’exposition rassemble plus largement, et pour la première fois, des œuvres et travaux plastiques produits dans des espaces de privation de liberté : prisons, mais aussi camps et lieux d’accueil d’exilés, jusqu’aux camps de concentration », précise le commissaire général de l’exposition Norbert Duffort :

« Des productions des ateliers de la Jungle de Calais aux dessins d’Hafiz Adem réalisés sur les trottoirs de Paris, des Paños, créés par les prisonniers mexicains aux travaux plastiques produits dans les prisons françaises (…), l’exposition Evasions, l’art sans liberté pose l’expression artistique comme dernière des libertés de l’homme. Ainsi, en témoigne l’exceptionnel ensemble de carnets de recettes de cuisine illustrés, imaginés et rédigés dans des camps de concentration et des camps de travail », poursuit-il.

Une carte comme vision idéalisée de la France

Partir, loin du fracas d’un monde en guerre… Photo Ph.-M.

Trois espaces d’exposition distincts, pour trois univers, trois contextes qui ont pourtant en commun l’imaginaire pour seul horizon. Les Territoires imaginaires, ce sont ceux espérés par les exilés qui le plus souvent privés de parole par la méconnaissance de la langue du pays d’arrivée, trouvent à s’exprimer à travers des moyens universels : la cuisine, la musique, la danse, le dessin… Des associations d’aide aux migrants l’ont bien compris qui ont initié diverses expériences d’ateliers d’arts plastiques, en grèce, en Italie et en France, notamment avec le collectif Art in the Jungle, à Calais avant le démantèllement de la jungle et d’autres tels Dessins sans papiers qui a publié « Le voyage de Hafiz El Sudani » du soudanais Hafiz Adem dont les travaux sont présents à Sète.

Au coeur même de cette première partie, une immense représentation de la France qui a nécessité un an de travail, composée de cartes Michelin, couvertes de dessins qui incarnent à la fois la vision idéalisée, ou espérée d’une terre qui pourrait être d’accueil, loin des fracas du monde qui ont conduit ces migrants à l’exil…

« Tentatives d’évasion… »

« Le passage entre le dedans vécu et un dehors imaginaire… » Photo Ph.-M.

La deuxième section de l’exposition, Dehors Imaginaires, revient sur l’univers un peu plus connu de travaux plastiques réalisés dans l’univers carcéral. Coquillages ou coques de végétaux gravés par les bagnards de Guyane, Paños (tissus dessinés et peints) par les chicanos dans les prisons américaines ou toiles réalisées lors d’ateliers dans les prisons françaises, comme celui mené par Hervé Di Rosa à la Maison centrale Saint-Maur de Châteauroux…

On imagine bien sur spontanément la « tentative d’évasion » mentale que peuvent constituer en prison les travaux plastiques… Mais on est frappé par « la grande diversité d’expression : narrations autobiographiques pour se défendre ou se repentir, sujets religieux ou érotiques, motifs décoratifs reproduits à l’infini pour passer le temps… » avec parfois d’authentiques vocations à la clé. L’expo du MIAM présente tous ces aspects de la « production carcérale » et souligne que « tous cherchent le passage entre un dedans vécu et un dehors espéré… »

Un si profond appétit… de vivre encore

Reste à monter les marches vers le premier étage pour découvrir le plus poignant moment de cette exposition-triple : pour découvrir que dans les camps de concentration nazis, dans les camps de travail soviétiques ou chinois, dans les camps de prisonniers japonais… les déportés ont écrit des recettes de cuisine, des centaines, des milliers de recettes réunies dans de petits carnets, sur des bouts de papier… traces tellement futiles, pourtant tellement nécessaires, et aujourd’hui tellement bouleversantes, qui ont été rédigées au péril de leur vie !

Comment ne pas être ému devant le menu imaginaire du « Gestapo’s Palace » rédigé en 1943 par Pierre Mangès alors emprisonné dans les locaux de la Gestapo à Nice ? Par cet humour ultime, par ce fascinant appétit… de vie ! Vivre encore un jour, une heure obstinément, chantait Jean Ferrat

« Conçues dans un univers déshumanisé entre tous, ces recettes semblent avoir été, pour ceux qui les ont écrites un moyen vital de résister à la destruction, de fabriquer du sens au milieu du chaos, de convoquer l’humanité (…) Une écriture constituant, à la lettre, une nourriture pour la chair et aussi pour l’âme » souligne le catalogue, soulignant avec justesse que « les dessins réalisés dans les camps (notamment ceux de Violette Rougier-Lecoq, réalisés à Ravensbrück, NDLR) , ainsi que le film Festins imaginaires, permettent de dépasser leur simple contemplation fascinée… »

Ainsi, si tous les systèmes concentrationnaires ont usé de la faim pour tenter de soumettre les corps, jamais ils n’ont su affamer les âmes…

Philippe MOURET