Nicole Abar : Pour la pionnière du foot féminin, l’égalité c’est du sport

Nicole Abar, ici sur le stade Philippidès, à Montpellier : quand "les garçons préemptent la moitié de la cour et que les filles font de la marelle ou de la corde à sauter dans leur deux mètres carrés. Pourquoi les dessins des petits garçons prennent toute la feuille quand ceux des fillettes sont petits ? ça me met en colère !", rigole-t-elle. Sa théorie empirique s'ancre dans les blessures de son enfance. Une résilience partagée. Photos : Olivier SCHLAMA

Ex-footballeuse de haut niveau, la Toulousaine Nicole Abar est une féministe à part. Timide, née dans une famille modeste, rien ne la prédestinait a priori à porter le flambeau de la lutte contre le racisme et le sexisme. Prenant conscience de sa condition, elle a transformé sa colère d’origine en actions positives. Un exemple. Le dernier projet de celle qui fut la cheville ouvrière des fameux ABCD de l’égalité à l’école et seule en France et en Europe à gagner un procès contre un club de foot pour discrimination sexiste est tout sauf un gadget : créer dix baby-foot avec des figurines masculines et féminines en marge de la Coupe du Monde féminine de foot, en France, en 2019. Portrait.

Nicole Abar, une féministe à part. Un pied sur le terrain de l’égalité homme-femme et la lutte contre les stéréotypes ; le second sur celui du sport pour tous. Deux terrains à la fois, un seul but pour cette pionnière du foot féminin.
Cette Toulousaine de 58 ans est l’incarnation d’une double injustice dès l’enfance : d’abord, le racisme anti-maghrébin (son père est algérien) qui isole et le sexisme, qui isole davantage. Depuis, sa lutte se fait en douceur. Efficace car elle a le don de ne pas brusquer, ni braquer. Sa « colère » primale a été entendue au-delà de ses espérances parce qu’elle a « su la dépasser », dit-elle. Et la transformer en de multiples actions positives. Un combat sans victimes. Tous gagnants ! Une colère dite d’une voix chaleureuse, apaisée, une colère qui ne se trompe pas de cible. Sans esprit d’une quelconque revanche. Avec une rare équanimité. Timide dans la vie privée, elle éclabousse les terrains de oot de son talent. « Je me suis révoltée », répète-t-elle comme un mantra. Aujourd’hui elle est conseillère régionale pour la formation des cadres à la Direction régionale jeunesse et sports d’Occitanie, après avoir été notamment employé à la Poste et à France Télécom puis chargée de mission auprès des sportifs de haut niveau à la DRJSCS d’Occitanie.
Nicole Abar : Comment échapper aux stéréotypes qui nous façonnent ? Il faut arriver à être soi, pas ce que l’on voudrait que l’on soit. On ne nait pas femme, on le devient », comme le dirait Simone de Beauvoir
Elle dit : « 1970-2017  : rien n’a véritablement changé. Comment échapper aux stéréotypes qui nous façonnent ? Il faut arriver à être soi, pas ce que l’on voudrait que l’on soit. On ne naît pas femme, on le devient », assure-t-elle, reprenant Simone de Beauvoir dont la lecture, enfant, a été un déclic. Elle voit un cas d’école dans les cours d’école, quand « les garçons préemptent la moitié de la cour et que les filles font de la marelle ou de la corde à sauter dans leur deux mètres carrés. Pourquoi les dessins des petits garçons prennent toute la feuille quand ceux des fillettes sont petits ? ça me met en colère ! », rigole-t-elle. Sa théorie empirique s’ancre dans les blessures de son enfance. Une résilience partagée.
Multiple championne de France de foot féminin, dix ans internationale ( « à l’époque où les joueuses se masculinisaient ; c’était pas terrible… ») Nicole Abar est à la tête d’une association, Liberté aux Joueuses (LAJ), avec laquelle elle porte un projet : faire construire des baby-foot mixtes, 11 figurines sur le modèle d’un garçon et 11 sur le modèle filles.  L’association a la volonté de mobiliser les partenaires institutionnels majeurs de l’Équipe de France pour la Coupe du Monde de foot féminin en France en 2019. Imaginez le baby-foot, avec des figurines féminines, investir les lieux ô combien masculins comme les bars…
On entendait sans arrêt : « Il va venir, il va venir ! » Il s’agissait du président des USA en personne, Bill Clinton avec son épouse, qui est finalement venu à  la Coupe du Monde féminine de football assister USA-Brésil en 1999. Vous imaginez l’avance… »
« Tout le monde peut jouer au baby-foot, même sans avoir pratiqué au préalable, conceptualise-t-elle, et le fait de ne pas savoir jouer accentue les conditions du rire, de la joie et de la bonne humeur dans les multiples ratés, maladresses et coups d’exception du débutant ou de la débutante. Le babyfoot est donc le support idéal pour le jeu, la découverte et le partage. » Elle ajoute : « Mobile, le babyfoot devient symbole miniature du football qui se porte à la rencontre du public dans des lieux publics de passage, où chacune et chacun pourra prendre quelques minutes pour jouer une partie avant de prendre un train, un avion, ou faire halte sur l’une des grandes places de France : l’Hôtel de Ville à Paris, la place Masséna à Nice, de la Comédie à Montpellier, du Capitole à Toulouse, la place Bellecourt à Lyon, d’Erlon à Reims, ainsi qu’à Rennes, Valenciennes, Le Havre… » Jouer tout simplement pour être pleinement « je ».
Nicole Abar a pensé à tout : une opération de crownfunding d’envergure pour acheter dix baby-foot à quelque 3 000 euros pièce pour participer à l’animation de la Coupe du Monde dans chacune des villes qui accueillent les matches officiels. « Réussir ça en 2019, ce serait une apothéose, pour moi. »
En 1998, elle se fait virer de son club, Le Plessis-Robinson, en région parisienne, contre lequel elle gagnera un procès en 2002 qui fera jurisprudence en France comme en Europe : la direction a été condamnée pour avoir préféré privilégier l’équipe masculine au détriment de l’équipe féminine qu’elle entrainait. « Depuis, le vent du progrès a fait que les clubs ont tous leur équipe de foot féminin… »
Après le coup de chaud, un an après c’est le coup de l’émotion. Elle rapporte cette anecdote, quand elle était, comme chargée de mission, de la délégation officielle avec la ministre des Sports de l’époque, Marie-George Buffet, à la Coupe du Monde de foot féminin USA-Brésil, en 1999 : « Le stade était plein comme un oeuf, avec 90 000 spectateurs ! 90 000 ! La star américaine de l’époque gagnait en contrats pub un million de dollars ! Et on entendait sans arrêt : « Il va venir, il va venir ! » Il s’agissait du président des USA en personne, Bill Clinton qui est finalement venu avec son épouse. Vous imaginez l’avance… » Un rêve. La championne l’assure : elle participera donc « d’une manière ou d’une autre à la Coupe du Monde en France. Son slogan ? « Au lieu de celui de 1998, C’est beau un monde qui joue », ce sera : « C’est beau un monde où tout le monde joue. »
« En 1962, à trois ans, quelque chose n’allait avec moi : j’étais isolée, personne ne me parlait. En même temps, on me traitait de sale arabe. Un enfant n’a pas les mots ; il intériorise… » 
La partie a commencé il y a longtemps pour Nicole Abar, 58 ans, qui n’a pas fini de tirer au but. Mais même si elle collectionne distinctions et reconnaissances avec le curieux et immarcescible sentiment qu’elle est, quelles que soient les preuves qu’on lui apporte et qu’elle empile, un… imposteur : Légion d’honneur, titres sportifs à gogo, et même une halle des sports qui a pris son patronyme à Carcassonne (Aude), chargée de mission sous la houlette de deux ministères pour la mise en place des célèbres ABCD de l’égalité sous le gouvernement Ayrault en 2013… Sacrée revanche pour le « sale mouton frisé », comme on l’injuriait gamine. « J’ai l’impression Le fait que je mérite pas ce que l’on me donne m’habite toujours mais ça ne m’empêche pas de faire pour les autres », confie celle qui prendra sa retraite en Espagne, l’autre pays du foot, dont elle apprécie l’ambiance. « Mais, attention, je paierai toujours mes impôts en France, c’est mon pays à qui je dois tout… »
Nicole Abar, ex-joueuse professionnelle de foot. Photo : Olivier SCHLAMA
Petits ponts, sombreros, Nicole Abar était « garçon manqué ». Elle préfère dire, dans un éclat de rire une définition positive : « Fille réussie ! » Chez Nicole Abar, benjamine d’une fratrie de sept enfants, fille d’un chauffeur-livreur et d’une maman au foyer, la clef de sa motivation hors normes, c’est cette confiance en soi qu’elle dont elle n’a pas bénéficié suffisamment enfant.  Une trajectoire sociale et un extérieur du pied parfaites : « En 1962, à trois ans, quelque chose n’allait avec moi : j’étais isolée. En même temps, on me traitait de sale arabe. Un enfant n’a pas les mots ; il intériorise… »
Le salut viendra d’un coup du hasard, à 11 ans. Dans son nouveau quartier – la famille Abar habitait jusque-là dans un vieil appartement sans salle de bain en centre-ville avec une chambre pour les garçons et une pour les filles qui dormaient à trois…- la jeune Nicole s’esbaudit de la présence de toutes sortes d’infrastructures sportives à la Faouette, quartier devenu sensible. Et alors qu’elle assiste à un match de foot de garçons, l’entraineur s’approche d’elle, lui propose de jouer et de prendre sa licence. Un monde nouveau s’ouvre, celui de tous les possibles.
« Jusqu’à 14 ans, on peut jouer, encore aujourd’hui, en mixte ; d’ailleurs, c’est pour cela que je dis que le foot féminin peut se développer. Si un jour quelqu’un vous offre une opportunité et qu’a priori vous n’avez pas les qualités, acceptez ! Pour moi, timide, ça a été la chance de ma vie, le foot. J’ai rattrapé mon retard technique et, comme je courrais vite, je mettais des buts ! » C’est pour cela qu’elle se démène aujourd’hui : « Dans tout ce que je fais, je n’ai aucune stratégie. Tout part d’une colère », répète-t-elle. Elle multiplie les actions mais pour que tous les enfants aient le choix de leur vie. En toute connaissance de cause.
« C’est comme si on offrait une palette de couleurs à un gosse et qu’il puisse choisir celles qu’il aime voire qu’il en fabrique de nouvelles. » 
C’est ainsi qu’est née l’action pilote Passe la balle qui, en 2013, a servi de base aux ministères des Droits des Femmes et de l’Éducation Nationale pour lancer les ABCD de l’égalité. La belle idée : chargée de mission auprès des deux ministres, Nicole Abar devait généraliser justement de quoi lutter – ateliers, formations…- dès l’école contre les stéréotypes et restaurer l’estime de soi à travers des formations pour les enseignants. « Le stéréotype me dérange quand il produit du handicap », explique-t-elle. Restaurer une estime de soi qui soit vraiment de soi. Elle prend une métaphore pour expliquer : « C’est comme si on offrait une palette de couleurs à un gosse et qu’il puisse choisir celles qu’il aime voire qu’il en fabrique de nouvelles. » Autrement dit : « Rendre conscient ce qui ne l’est pas », à travers des formations aux enseignants et animateurs de centres de vacances.
Najat Vallaud-Belkacem : « Nicole Abar est une femme formidable, d’un engagement rare, doublé d’une sincérité et d’une force de conviction qui vous accroche au premier échange… »
L’expérience, qui n’a pu se dérouler que sur une seule année scolaire (2013-2014), et que dans 600 écoles à travers le pays, se déroule peu après l’autorisation du mariage pour tous qui avait déjà provoqué une éruption dans la société française. Les ABCD tournent court devant le tollé « d’une minorité », Manif pour tous en tête, qui croyait « dénoncer la théorie du genre. Ces gens-là disaient partout que l’on voulait apprendre aux enfants à se toucher ! » Or,  le milieu scolaire est un lieu puissant de transmission y compris des normes. Le débat s’affole sur ce sujet devenu hypersensible. Fantasmé. Un séisme. Nicole Abar accuse le coup qui fut rude.
Contactée, Najat Vallaud-Belkacem, l’ex-ministre ne dit pas que le Premier ministre de l’époque, Manuel Valls a enterré les ABCD de l’égalité, faisant sourdre la colère des plus grands spécialistes de l’éducation. Sur Nicole Abar, elle a cet hommage qui vaut médaille éternelle : « C’est une femme formidable, d’un engagement rare, doublé d’une sincérité et d’une force de conviction qui vous accroche au premier échange. Je n’ai jamais regretté d’avoir fait appel à elle. »
Catherine Louveau, sociologue : C’est la seule femme qui a eu le courage de faire un procès pour discrimination qu’elle a gagné à un club sportif. Il n’y en a pas eu avant. Il n’y en a pas eu après.
 Sociologue, pionnière des femmes dans le sport, professeur d’université émérite, Catherine Louveau a écrit une bio de Nicole Abar dans le Dictionnaire des féministes, publié cette année. « C’est une femme exceptionnelle », dit-elle, soulignant « ses prises de position, sa ténacité et son courage : c’est la seule femme qui a eu le courage de faire un procès pour discrimination sexiste qu’elle a gagné à un club sportif. Il n’y en a pas eu avant. Il n’y en a pas eu après. « Il fallait que je le fasse pour les petites, pour le principe ; pour qu’elles ne vivent pas ce que j’ai subi. « Cela lui coûtera le poste de conseillère technique à la Fédération Française de Football », précise Catherine Louveau. C’était dans un contexte, qui n’a pas fondamentalement changé, où encore beaucoup de sportives se contentent de ce qu’on leur donne comme si ce dû était un cadeau ; où l’on confond volontiers égalité et différence. » Et où le sport est la sphère de « construction de la virilité, où l’on est dans le déni ».
Le déni, l’interdit ont sauté avec L’affaire Winterstein qui a mondialement libéré la parole des femmes sur les abus sexuels. Merci la globalisation et Twitter.  Nicole Abar l’affirme : « Cette campagne sur les réseaux sociaux, c’est une révolution ! Le pire, c’est le silence », note celle qui était intervenue, avec la championne de tennis Isabelle Demongeot, violée pendant des années par son entraineur, ce qu’elle a consigné dans un livre (Service volley), dans le cadre d’un programme national de lutte contre les violences sexuelles. Un programme « qu’il faudrait relancer » depuis l’époque où Sarkozy l’avait initié. « C’était utile quand on intervenait à Carcassonne, Font-Romeu, auprès des sportifs ; on les faisait parler. Du bizutage. Des relations avec les entraineurs… Je suis peut-être à contre-courant de ceux qui pensent que les réseaux sociaux sont une poubelle mais c’est aussi la possibilité d’une liberté de parole. Après, on peut discuter du mot dièse pas terrible de #Balancetonporc. » Comme ceux moins connus sur l’écriture et la grammaire inclusives où il s’agit d’une mise au… point : d’ajouter des féminins à tous les mots avec un point entre les deux genres.
Démasculinisation, peur de dissoudre les sexes et risque de danger à dénormaliser une langue déjà difficile à apprendre d’un côté ; « peur que l’ordre sexué soit mis à mal » de l’autre, comme le dit Brigitte Grésy, secrétaire générale du Haut Conseil à l’égalité hommes-femmes, au nom des défenseurs d’une langue qui doit évoluer et donner davantage de place aux femmes. Nicole Abar choisit une troisième voie, du respect mutuel, permettant d’avancer : « Je peux comprendre madame le recteur qui ne veut pas qu’on l’appelle rectrice. Car rectrice, c’est la plume dans le cul d’un canard ! » Plus sérieusement,  « le vrai problème, c’est l’invisibilité des femmes. Si on doit intégrer des avancées, que cela se fasse à égalité et en plusieurs étapes. On peut par exemple féminiser de plus en plus de noms de métiers et de noms communs, sans être brutal. Avec pondération et mesure. » Pour éviter la colère de trop.
Olivier SCHLAMA
  •  En 2015, a eu lieu un 1er événement organisé autour d’un baby-foot féminin. Partenaire majeur de l’équipe de France féminine de football, le Crédit Agricole, avec l’appui de l’agence BETC Paris, organisait le 9 juin 2015 au Village by CA une journée de sensibilisation au football féminin. Elle s’est déroulée pendant la Coupe du Monde de football féminin au Canada. Un mini-tournoi avait été organisé avec des personnalités dont Valérie Damidot, Eva Darlan, Pascale Arbillot, Ruth Elkrief, Carmen Maria Vega, Valérie Expert, Firmine Richard… Le tournoi a été remporté par le duo Muriel Robin-Anne Le Nen. Une table ronde sur le thème de la féminisation du football a complété l’événement avec : Nicole Abar, Mercedes Erra, présidente executive Havas Worldwide et fondatrice de BETC, Florence Hardouin, directrice déléguée générale de la Fédération Française de Foot- ball, Eric Macé, sociologue.
  • Enfin, le 13 octobre 2015, le baby-foot féminin spécialement créé par le Crédit Agricole pour l’événement L’avenir du football se conjugue au féminin, a été mis aux enchères par la maison Artcurial. La somme récoltée a été reversée à l’association de Nicole Abar.