Nature : Autour de l’ours dans les Pyrénées, génétique et polémique

Photo d'illustration. Image par Angela de Pixabay

L’Office français de la biodiversité (OFB) constate que “depuis le lancement du programme de renforcement en 1996, la population d’ours brun dans les Pyrénées a connu une croissance numérique indéniable, passant de seulement 5 individus en 1995” à plus d’une centaine aujourd’hui. Mais souligne également que ” l’érosion génétique reste sévère et constitue une alerte pour la viabilité future de l’espèce.” Pour l’Aspap (Association pour la Sauvegarde du Patrimoine d’Ariège-Pyrénées) “ce problème n’est pas une surprise : il était structurellement prévisible dès l’origine du programme.”

La présence de l’ours dans les Pyrénées ? Une vieille histoire nourrie de polémiques. Depuis des siècles bien sur, mais plus encore depuis qu’un premier plantigrade a été réintroduit dans le massif, voici près de trente ans. En effet, l’ours brun avait pratiquement disparu des Pyrénées, mais au nom de la biodiversité, l’Etat a lancé dans les années 90 un programme de restauration de l’espèce.

Depuis, le débat ne s’est jamais apaisé. A la source de la dernière polémique en date, le récent bilan annuel établi par l’Office français de la biodiversité qui “observe une augmentation de la consanguinité au cours des dernières années et une faible diversité génétique dans la population actuelle.”

L’association Pays de l’ours-Adet dénonce “le risque génétique”

Acteur majeur du retour de l’ours depuis plus de trente ans, l’association Pays de l’Ours-Adet (créée en 1991) souligne de son côté qu’elle “observe avec intérêt la croissance de la population, mais aussi avec inquiétude l’augmentation des reproductions entre individus apparentés (…) Plusieurs études ont déjà mis en évidence le risque génétique, mais elles sont peu diffusées, générant ainsi un déficit d’information et une forme de déni, sincère ou simulé, tant au sein de la population que des acteurs institutionnels, administratifs et politiques” insiste l’association qui “a pris l’initiative de commander une expertise démogénétique approfondie à un laboratoire privé indépendant.”

Illustration par Lin Tong de Pixabay

Pays de l’Ours-Adet a choisi de confier cette expertise à LDgenX2, bureau d’études en analyse et expertise génomique pour la conservation de la biodiversité. Ce dernier estime que le “renforcement génétique modéré mais structuré constitue la mesure la plus efficace pour stabiliser la diversité génétique et réduire la consanguinité à long terme.”

Et précise : “Les mesures fondées sur la seule protection des individus ne suffisent pas lorsque la diversité génétique est déjà réduite. Les introductions contrôlées peuvent constituer un outil puissant de restauration génétique, mais elles doivent être planifiées selon des critères scientifiques précis : choix des individus, fréquence d’introduction et compatibilité écologique…”

Pour éviter l’extinction à moyen terme, l’expertise LDgenX et l’association Pays de
l’Ours-Adet (qui jugent que “les décisions politiques ont souvent privilégié l’immobilisme”, lire en noteau bas de cet article) demandent un plan d’action rigoureux, impliquant le lâcher de 30 ours d’ici 2040, avec une priorité donnée aux femelles (~70 %) pour maximiser le brassage sans déstabiliser socialement la population.”

Lire l’expertise LDgenXhttps://paysdelours.com/wp-content/uploads/2026/03/ours-pyrenees_2026-01_LDgenX_Rapport-analyses-Ours-DemoGenetique.pdf

L’ASPAP dénonce “une impasse que l’Etat a lui même créée”

Voilà de quoi faire réagir l’Association pour la Sauvegarde du Patrimoine d’Ariège-Pyrénées (Aspap) qui rappelle que la population d’ours est présente pour “80% environ en Ariège, qui concentre 90% des dégâts du programme de réintroduction.”

Pour l’Aspap, opposée à la réintroduction de l’ours dans les Pyrénées, “réclamer aujourd’hui 30 ours de plus au nom de la génétique, c’est instrumentaliser une impasse que l’État a lui-même créée, en connaissance de cause.” Affirmant que le problème de la consanguinité “était structurellement prévisible dès l’origine du programme. Des experts l’avaient dit avant même le premier lâcher. Ils ont été écartés.” (**)

L’association fait remonter les causes de cette situation au début des années 90 lorsque “le projet de réintroduction de l’ours dans les Pyrénées émerge dans un contexte fortement politique : celui du débat sur le tunnel du Somport en vallée d’Aspe (Pyrénées-Atlantiques). Les associations environnementales, opposées au tunnel, font de l’ours leur étendard.”

Une question d’aménagement du territoire ?

Et d’affirmer que “l’ours n’était pas une réponse à un impératif scientifique – l’espèce n’est pas du tout menacée à l’échelle mondiale (classée LR/lc par l’UICN) – mais un instrument de politique d’aménagement du territoire, au détriment des populations locales : une contrepartie pour les associations environnementales en échange du tunnel du Somport.”

Et de lister les éléments qui devaient alerter sur la question de la génétique dès le début du programme : Seuil de viabilité : Une population d’ours génétiquement viable (sans consanguinité) requiert environ 2 000 individus. Un seuil géographiquement, économiquement et socialement impossible à atteindre dans les Pyrénées d’aujourd’hui. Fondateurs : 90 % de la population actuelle descend de trois individus fondateurs seulement, dont le mâle Pyros qui a dominé la reproduction pendant 20 ans. Consanguinité : Le coefficient de consanguinité dépasse 20 % chez les oursons nés depuis 2022, troisième année consécutive au-dessus du seuil critique.”

“Le piège génétique est entrain de se refermer”

Quel que soit le camp que l’on choisit, l’association Pays de l’ours-Adret émet une conclusion que nul ne contestera : “Si la croissance numérique actuelle offre une illusion de viabilité, le piège génétique est en train de se refermer.”

Philippe MOURET

(*) L’association dénonce “vingt ans d’inaction et d’alertes ignorées”, soulignant notamment que “en 2011 et 2020, les engagements de lâchers ont été suspendus sous la pression des opposants. L’actuel Plan d’action Ours brun 2018-2028 est insuffisant car il a sous-évalué le risque génétique. La France a déjà été condamnée en 2018 par le tribunal administratif de Toulouse pour “carence fautive” dans son obligation de restaurer la population.”
(**) L’ASPAP cite les noms de deux éminents spécialistes : “Avant même les premiers lâchers, le biologiste français Jean-Michel Pardé est mandaté pour se prononcer sur le plan de réintroduction. Il formule deux critiques majeures : Le manque total de concertation avec les populations locales (…) La souche slovène choisie est problématique : les ours de la réserve de Medved étant habitués au nourrissage artificiel intensif…” L’autre nom, c’est celui d’Anthony Clevenger, biologiste américain, choisi comme chef de projet des réintroductions. Il démissionne après trois mois seulement, et explique les raisons de son départ dans un courrier officiel : “L’organisation de ce projet ne correspond pas à l’objectif préconisé par le programme LIFE. Il ne vise pas de finalités scientifiques, ni n’a pour but la conservation de l’ours et du milieu. Les aspects économiques et politiques priment sur les objectifs scientifiques” écrit-il alors.

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