Livre : Harcèlement scolaire, plongée caméra au poing

Mélanie Domergue propose une approche du harcèlement scolaire qui s'opère avec beaucoup de tact, comme si elle manipulait une invisible caméra au poing. C'est une sorte de pièce de théâtre avec un double coup de théâtre. Photo : Bernard Domergue.

Quinze jours après la rentrée scolaire, la Nîmoise Mélanie Domergue publie, Isolée, sur le harcèlement scolaire dont elle a été victime quand elle était au collège. Elle met au jour ressorts et mécanismes pervers qui sont à l’oeuvre. L’auteure milite pour que les enseignants s’emparent d’un fléau qui touche 700 000 élèves en France.

La Nîmoise Mélanie Domergue, 26 ans, est une passe-muraille. Un don apprécié dans l’univers de la presse pour recueillir au plus près la parole de l’autre ; qui permet de respecter la véracité toujours fragile d’une scène médiatique. Journaliste, pour Dis-Leur.fr, après une licence de lettres et un master en littératures moderne et comparée à Montpellier, Mélanie y exerce ses talents d’observatrice. Une sensibilité que l’on retrouve régulièrement dans ses articles humains, bien sentis.

C’est aussi cette aptitude rare qui lui a fait prendre la plume, celle d’une documentariste. Son premier livre, Isolée (éditions Amalthée), n’aborde pas un thème facile et rebattu. Mais son approche du harcèlement scolaire s’opère avec beaucoup de tact, comme si elle manipulait une invisible caméra au poing. C’est une sorte de pièce de théâtre avec un double coup de théâtre…

Quand l’Éducation nationale n’arrive pas à être complètement aux côtés des victimes…

Ce qui rend ce livre intéressant, c’est qu’il est didactique. Il met au jour tous les noeuds de communication, toutes les étapes d’un piège qui se referme, parfois d’une inavouable vitalité. Tout le mécanisme du harcèlement. Comme quand l’Education nationale n’arrive pas à être définitivement du côté de la victime, comme si elle trimbalait ce sparadrap ad vitam. Comment deux univers – ados – enseignants – qui ne comprennent et se rejoignent que trop rarement.

Ce livre nous embarque en quelque sorte dans l’antichambre des violences conjugales. Les ados que Mélanie Domergue met en scène, on les imagine volontiers poursuivre leur violence dix ans plus tard envers leur entourage. Les pouvoirs publics tentent régulièrement de lutter contre ce phénomène qui toucherait 700 000 élèves en France. Le ministre de l’ Éducation nationale Jean-Michel Blanquer prône dix nouvelles mesures… Il existe même Net écoute, en partenariat avec l’association spécialisée E-Enfance qui fait un travail remarquable (1) Mais difficile d’enrayer cette souffrance très présente, notamment au collège. Où la rentrée est un moment propice pour identifier un basculement.

Si tu ne veux pas être marginalisée, vient grossir nos rangs, rire à nos plaisanteries salaces »...

Isolée débute par un mot qui aurait pu être le dernier et le titre du livre : « Balance », la pire insulte qui peut être proférée à un jeune par d’autres. Emma Alberra, c’est le nom de l’héroine, arrive dans un nouveau collège. Comme beaucoup, elle veut plaire à ses nouveaux camarades. Ou en tout cas, ne pas leur déplaire. Pas question de rester neutre. Indépendante. Qu’à cela ne tienne : un clan lui met un marché en main. En substance : « Si tu ne veux pas être marginalisée, vient grossir nos rangs, rire à nos plaisanteries salaces »... Elle hésite. Mais pour la première fois, on se bat pour avoir son amitié. Alors, ce sera oui. L’enfer commence alors à refermer ses portes sur la tendre adolescente Emma. Son nouveau clan la teste même durant un mois d’essai !

Peu à peu l’emprise se fait de plus en plus forte. « On ne veut pas te changer, juste t’améliorer », lui affirme sans ciller avec beaucoup de perversité la cheffe de bande, Lizzie, qui n’est d’ailleurs pas forcément la plus coupable dans cette histoire… Placée à côté d’Enzo, l’un des garçons de la bande qui se montre d’une grande violence verbale et physique faisant même usage de son compas… Emma consent à le dénoncer, non sans douleur (« balance… »). Mais tout le collège lui tourne le dos et se refuse même de la croire. L’emprise est totale. Piégée au bout de deux semaines… On ne lui épargne même pas une confrontation avec le terrible Enzo. Et évidemment des représailles. Heureusement que son chemin croise in fine la psychologue scolaire et que ses parents sont très présents.

Au collège, la popularité, comme disent les jeunes, est très importante. La plupart restent dans leur coin, ne font pas de vagues face aux clans et aux bandes constituées. »

 

« Il suffirait ne serait-ce que la prof principale, en début d’année, fasse une intervention forte en disant que le collège sera attentif au harcèlement et que tout le monde est sur un même pied d’égalité… Photo : Bernard Domergue.

C’est un livre façon carnet de bord sur la surdité des adultes. D’un monde enseignant qui est souvent dans le déni. Et se refile la patate chaude. Écoutons Mélanie-Emma, qui a donc vécu une bonne partie de ce calvaire au collège : « Au collège, la popularité, comme disent les jeunes, est très importante. La plupart restent dans leur coin, ne font pas de vagues face aux clans et aux bandes constituées. Même aujourd’hui quand je croise des jeunes, ils se traitent de « geek » ou encore une fois de « balance », fayot, Il suffit d’être assis aux premiers rangs pour être étiquetés à vie, une étiquette qui colle ensuite définitivement à la peau. »

Mélanie Domergue prône une chasse aux tabous : « Il suffirait ne serait-ce que la prof principale, en début d’année, fasse une intervention forte en disant que le collège sera attentif au harcèlement et que tout le monde est sur un même pied d’égalité… Moi, j’ai eu la chance d’avoir des parents très attentifs. Quand j’ai dit à ma mère que les bleus que j’avais eus étaient dû à une chute dans l’escalier, elle ne m’a pas cru et m’a aidée… »

Olivier SCHLAMA

(1) Net Ecoute est le numéro vert national destiné aux enfants et adolescents confrontés à des problèmes dans leurs usages numériques.
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