Après les éoliennes en mer, un “hydrogèneduc”. Conformément à la loi, la Commission nationale du débat public lance une concertation publique qui débute ce mercredi à Gruissan (Aude) puis entre autres, à Sète, sur ce projet géant impulsé et cofinancé par l’Europe. Un consortium industriel a été constitué. Coût : 2,1 milliard d’euros et une mise en service envisagée en 2032. Explications avec François Dedieu, secrétaire général de BarMar et Corinne Larrue, garante de la concertation.
Après les éoliennes qui ont fait tirer la grimace de nombre d’habitants d’Occitanie, voici un énorme tuyau, censé d’ici 2032, acheminer de l’hydrogène “vert” (à partir d’éoliennes et de solaire) depuis le Portugal et l’Espagne (là où il y a le plus de soleil et de vent en Europe et où les coûts sont les plus faibles), vers les bassins industriels Français et ceux, gourmands en énergie, d’Allemagne. L’enjeu est double : décarbonner l’énergie et asseoir la souveraineté énergétique grâce en partie à ce projet du nom de BarMar (Barcelone-Marseille). In fine, le tuyau sera ensouillé, à un mètre dans le sous-sol de la Méditerranée et par 50 mètres à 100 mètres au large.
En cohérence entre les projets français, portugais, espagnol et allemand

Dans le cadre du projet REPowerEU (comment l’Union européenne veut sortir de sa dépendance aux énergies fossiles issues de la Russie), s’inscrit, le corridor H2Med (approvisionner l’Europe en énergie décarbonée). BarMar, ce gros tuyau d’un mètre de diamètre, fait partie d’un projet plus vaste, H2Med. Ce projet de corridor est né de la volonté conjointe d’Emmanuel Macron et des chefs de gouvernements espagnol et portugais en décembre 2022. En 2023, l’Allemagne s’y est associée. Le projet BarMar s’inscrit aussi dans un contexte de hausse des prix de l’énergie et du gaz naturel.
La concertation débute ce mercredi à Gruissan et se tient jusqu’au 12 juillet
Dans ce monde troublé, perclus de conflits – Ukraine, Iran… – face à des régimes, russe et étasuniens illibéraux, le plus grand enjeu reste la souveraineté énergétique. L’idée est de la coupler avec de la production d’énergie verte, c’est-à-dire avec de l’énergie produite par des parcs éoliens et des centrales solaires. Pour ce projet pharaonique, la loi impose d’en passer par un débat public. Lequel débutera dès ce mercredi à Gruissan, à 14h30 (on peut aussi le suivre en visio également). Et se termine le 12 juillet.
Nous avons travaillé, en amont, avec les maîtres d’ouvrages pour rendre l’information accessible et sincère”
C’est la Commission nationale du débat public (CNDP) qui est à l’oeuvre. Trois personnalités sont garantes de la bonne information au public, à l’instar de Corinne Larrue. C’est une ancienne professeure à l’université de Paris-Créteil spécialiste de l’urbanisme et de la mise en oeuvre des politiques de l’environnement, pose, à propos de ce gazoduc (capable d’expulser à 100 bars d’un bout à l’autre deux millions de tonnes d’hydrogène vert par an !).
Elle dit : “Ce n’est pas un petit projet ! Nous avons travaillé, en amont, avec les maîtres d’ouvrages pour rendre l’information accessible et sincère. Nous sommes trois garants dont une spécialement affectée à l’Occitanie. Nous avons aussi réalisé en amont une étude de contexte : nous avons rencontré des pêcheurs, des responsables d’associations environnementales (sauf les élus en campagne pour les municipales). On a donc recueilli les premières questions qui viendront à être à nouveau posées plus précises dans le cadre de cette concertation. Les maîtres d’ouvrage ont d’ailleurs anticipé en matière d’environnement.”
Les zones sensibles de Méditerranée évitées

Dans le cadre de cette concertation – vous pouvez vous inscrire à différents dates-clés y compris via internet, il faut parfois réserver sa place ; il y a parfois des visites en bateaux – Une conférence-débat est même prévue à Sète autour de la cohabitation avec la pêche le 2 juin. Ainsi qu’un webinaire, le 22 juin, sur la sécurité de ce tuyau si d’aventure un jour il venait à être fuyard…
Il parait aussi que le tracé de ce projet a été finement étudié pour éviter les zones sensibles de Méditerranée, comme les herbiers de Posidonies, vrais poumons et nurseries à poissons ; les canyons sous-marins et même les futures éoliennes flottantes. Une visite est même organisée à l’usine, déjà existante, de production d’hydrogène, à Port-la-Nouvelle (Aude) dont Dis-leur vous a parlé ICI.
“Les entreprises françaises, allemandes, du Bénélux ont répondu qu’elles étaient intéressées”

Cette concertation concerne la partie française de “ce projet BarMar qui entre dans le cadre du plan de développement hydrogène renouvelable espagnol et portugais, précise-t-elle. L’Espagne et le Portugal organisent également de leur côté la concertation ce leur partie de projet. Il y a une demande de l’Allemagne de cet hydrogène vert pour ses industries et BarMar se connectera avec le projet allemand, le réseau Hy-Fen, qui prendra le relais. Il y a eu en amont du projet un appel à manifestation d’intérêt : les entreprises françaises, allemandes et du Bénélux ont répondu qu’elles étaient intéressées”. Au total, de l’Espagne à l’Allemagne, le tuyaux mesurera 850 km pour alimenter les usines de raffinage, sidérurgiques et chimiques, entre autres.
Le projet BarMar nécessite 50 M€ d’études
L’hydrogène vert est une nouvelle molécule que tout le monde pense autant vertueuse que miraculeuse. Mais le marché n’existe pas encore et la demande future est en forme de point d’interrogation. Dans ces conditions, la filière sera-t-elle viable ? Secrétaire général de la société BarMar, François Dedieu pose : “Pour l’heure, nous sommes en phase d’études du projet BarMar, cofinancées par l’Europe et trois propriétaires de réseaux d’énergie que sont Natran, Terrega et Enagas qui constituent la société BarMar. Cela nécessite 50 M€, financés à un peu moins de 50 % par l’UE et l’autre moitié par les trois actionnaires.” Une fois ces études réalisées d’ici 2029, “nous procèderons à un tour de table en vu du financement du projet via des des trois opérateurs, des prêts bancaires et de l’argent de l’Europe”, précise-t-il.
Les industries chimiques et les raffineries intéressées

Exemplaire ou anecdotique, la transformation des entreprises vers l’hydrogène vert coûtera cher, sachant que certains industriels vont y réfléchir à plusieurs fois avant de s’y lancer ; exemple de l’automobile dont les ventes sont en baisse. Mais François Dedieu parle d’abord des industries qui emploient déjà de l’hydrogène… “gris”.
François Dedieu souligne : “Je crois à cette énergie qu’est l’hydrogène vert.. Ce qui est vu du grand public, ce n’est pas forcément les usages les plus pertinents comme dans le réservoir d’une voiture. En revanche, la consommation d’hydrogène dans les raffineries c’est presque déjà la moitié de la consommation de cette énergie ; l’autre moitié l’étant par les industries chimiques et de production d’ammoniac pour les engrais. Pour elles, passer par de l’hydrogène vert, c’est indolore ; elles ne changeront que de fournisseur. Pas besoin de réadapter les process. Sur ces premiers consommateurs, c’est plus facile et évident de passer d’un hydrogène “gris” (via des combustibles fossiles) à un hydrogène vert (à partir d’éoliennes et de solaire).” On verra plus tard ou pas du tout pour les particuliers.
“La demande ne viendra pas d’un équilibre économique mais de la réglementation”

Partout dans le monde, on abandonne des projets incluant l’hydrogène vert. L’Agence internationale de l’énergie revoit même à la baisse ses projections sur les capacités de production d’hydrogène décarbonné de 25 % d’ici la fin de la décennie… Soit 37 millions de tonnes par an.
Vu le contexte, la demande, au-delà des industries déjà utilisatrices, sera-t-elle suffisamment au rendez-vous pour que la filière soit viable ? “La demande ne viendra pas d’un équilibre économique mais de la réglementation, confie encore François Dedieu. Aujourd’hui, la directive européenne Énergies renouvelables, dont c’est la 3e version, est en train d’être transposée dans les états membres, imposant aux entreprises de se verdir, via des quotas d’énergies renouvelables et, notamment, de l’hydrogène renouvelable. Plusieurs réglementations seront à l’oeuvre comme la hausse du prix des quotas carbone : consommer du gaz reviendra plus cher. Et les entreprises se tourneront vers d’autres solutions.”
Le passage à l’hydrogène vert dans l’industrie mettra dix ou quinze ans. Pendant ce temps là, oui il faudra subventionner la transition pour faire baisser les coûts”
S’agissant des prix, cette énergie ne peut-elle exister que subventionnée ? Pour François Dedieu, on est dans une phase typique du passage d’une énergie à une autre dans l’industrie. “Nous en sommes tout au début de cette filière, rappelle-t-il. En Espagne, le prix de production estimée de l’hydrogène vert tourne autour de 6 € le kilo. Les industriels aimeraient un prix autour de 3 € à 4 € le kilo. Cet écart a besoin aujourd’hui d’être subventionné. Ce qui est le cas d’industriels allemands qui sont par ailleurs intéressés par BarMar. Le passage à l’hydrogène vert dans l’industrie mettra dix ou quinze ans. Pendant ce temps là, oui il faudra subventionner la transition pour faire baisser les coûts. Mais on ne peut pas attendre. Il n’y a deux projets de production en France et il faudra du temps pour améliorer les coûts de production”. Et : “La filière est en plein développement ; des projets se concrétisent. Certains vont plus vite que d’autres, c’est normal. Il faut se concentrer sur la demande.”
L’Occitanie bénéficiera-t-elle de cet hydrogène ? François Dedieu répond : “BarMar pourra avoir des canalisations annexes, notamment un projet porté par Terega Hysow et qui rejoindra Fos. Ce genre “d’hydrogènoduc” existe déjà ; plus de 1 000 km sont déjà en service en Europe exploités par des opérateurs privés comme Air Liquide dans le Nord de la France.”
Olivier SCHLAMA
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La société BarMar a été créée en juillet 2025. C’est un consortium de propriétaires de réseaux gaziers (Enagas, Espagne, 50 %), Natran (France, 33 %) et Terrega (France, 16,7 %). Le projet est cofinancé par l’UE.
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