France-Espagne : La guerre du vin a baissé de quelques degrés, mais…

Très mobilisée, en crise à cause des aléas climatiques, La profession a mené des opérations de contrôle de l'origine du vin, notamment celui en bib (bag in box). Photo : DR.

La  crise entre les deux pays viticoles semble s’apaiser, au moins provisoirement, après que les organismes de contrôle ont débusqué de nombreuses « anomalies », dont un étiquetage du vin parfois trompeur, des vins espagnols déguisés en vins français, notamment en Pays d’Oc, dans les linéaires. Elle s’ajoute à d’autres avanies qui s’abattent sur la profession, durement touchée : des aléas climatiques réguliers et une production historiquement basse. Le secteur réclame au ministre de l’Agriculture un plan d’aides d’urgence. Analyse au coeur du 1er vignoble de qualité au monde.

 

« Avant, j’écoulais ma production de vin dans trois réseaux différents : en vrac, en bag in box et en « cubis ». Aujourd’hui, je la vends toute dans mes propres « cubis » et sous ma propre marque, Domaine Saint-Jean de l’Arbousier, à Castries (Hérault). » Nicolas Viguier, 30 ans, est l’exception qui confirme la règle. Le jeune viticulteur n’est pas dépendant des variations de prix liées aux aléas climatiques, grêle ou sécheresse, cette dernière ayant fortement touché l’ex-Languedoc-Roussillon ces deux dernières années. Ni par les importations massives, en 2016, de vins espagnols. Ses « deux dernières petites récoltes » ont pu ainsi être quand même valorisées. « Mon prix moyen public tourne autour de 7 euros à 8 euros la bouteille », confie-t-il. « Mais ce n’est pas le cas de nombreux collègues qui, en plus, sont victimes de vins espagnols étiquettés en français et qui jouent sur cette confusion. »

Jérôme Despey : « Une production de vin historiquement basse, du jamais-vu depuis l’après-guerre »

« Nous restons très vigilants. » Vice-président de la FNSEA, principal syndicat agricole, et président du conseil des vins FranceAgrimer, Jérôme Despey ânonne chaque syllabe comme si chacune portait en elle un mini cataclysme. Car l’époque est aux tristes records. Les prévisions de vendanges quasi-définitives annoncent une production de 36,9 millions d’hectolitres de vin en France, soit près de 20 % de moins qu’en 2016 qui n’était pas folichonne, gel du printemps et sécheresse de l’été oblige. Et de 10,350 millions d’hectos pour le bassin languedocien (ce qui est très bas : une année moyenne tourne autour de 13 millions d’hectos). De la même façon, « la production européenne passe de 160 millions d’hectos à 146 millions, soit 24 millions de moins. Sur ces 24 millions, environ la moitié, soit 10 millions d’hectos, est le fait du vignoble français. C’est historiquement bas. Le reste de l’Italie et l’Espagne », confie Jérôme Despey.

Certes, les vins espagnols ne devraient donc pas inonder cette année les linéaires français – à cause de la sécheresse, notamment- mais cela risque de n’être que provisoire. Ce qui a, en tout cas, un effet bénéfique en faisant remonter les prix jusqu’à 65 euros l’hectolitre, proche des prix français. Résultat, les négociants peu scrupuleux ou les grandes surfaces sous leurs propres marques (MDD) devraient être moins enclins à faire entrer du liquide espagnol. En gros, préférer l’original – principalement des vins de pays d’Oc- à la copie.

Une opération de contrôle de la profession. Photo : DR.

En 2016, l’Espagne s’était retrouvée avec un surplus de production, dû à un renouvellement complet de ce vignoble, de la Mancha principalement et du coup avec beaucoup de plantiers qui sont entrés en production sur des zones très performant car irriguées. Certains de ces vins espagnols étaient embouteillés en France et vendus sous des marques françaises entretenant la confusion sur l’origine véritable de ces vins. Parfois encore c’était carrément avec des étiquettes Pays d’Oc à des prix défiant toute concurrence ! La colère montant, les viticulteurs ont réalisé des opérations de contrôles et le Cav (comité d’action viticole) a même détruit des vins espagnols dans des supermarchés français. A l’époque, autre record historique, 7,6 millions d’hecto étaient importés, dont 5,4 millions d’Espagne, à bas prix. Ce vin espagnol était négocié autour de 35 à 45 centimes le litre début 2017 et autour de 55 centimes en ce moment. Une situation qui a fortement fragilisé les vignerons languedociens.

Mi-juillet, les ministres Français et Espagnol de l’agriculture se sont rencontrés pour évoquer relations tendues entre viticulteurs des deux pays. Des actions s’étaient multipliées face à cette concurrence low cost dans l’Aude, le Gard, l’Hérault et les Pyrénées-Atlantiques. Des commandos du Cav s’étaient attaqués à des négociants déversant des flots de rouge et à des camions espagnols aussi pris à partie ; des supermarchés visités où étaient clairement apparus des problème d’étiquettage de certains vins venus d’Espagne. Des péages avaient été bloqués.

Délégation au ministère et plan d’urgence pour la filière vin

Depuis, à la faveur d’une situation économique fragilisée des vignobles français et espagnols, la guerre des vins entre les deux pays a perdu quelques degrés d’intensité. Mais les problèmes de trésorerie sont loin d’être résolus. Jérôme Despey reprend : « Je faisais partie d’une délégation qui vient de rencontrer le ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert. La situation économique est critique et impacte fortement la région. D’abord, une récolte historiquement basse : du jamais-vu depuis l’après-guerre. C’est pourquoi, nous avons demandé des mesures d’urgence pour nos viticulteurs dont les pertes se situent entre – 30 % et – 80 % de leur chiffre d’affaires. Dans chaque département, il y a une cellule d’urgence dédiée. »

Certes, du fait d’une production en chute, les prix devraient mécaniquement monter, « mais, cette hausse ne compensera pas la perte de chiffre d’affaires », analyse Jérôme Despey. Parmi les mesures demandées, figurent l’exonération de la taxe sur le foncier non bâti ; la prise en charge des cotisations sociales ; un plan de refinancement de la dette des viticulteurs et des coopératives de sorte que ce soit une année blanche pour eux (sans versement, Ndlr) ; la mise en place d’un fonds de garantie ; des prêts renégociés et, enfin, un audit d’accompagnement en lien avec les collectivités territoriales.

Du ménage dans les linéaires des grandes surfaces

« Parallèlement, on a insisté auprès du ministre pour que le secteur viticole ne soit plus stigmatisé. Certes, il faut lutter contre la consommation excessive. Mais pas de stigmatisation. Un exemple : dans une campagne du ministère de la Santé dans tous les journaux, un seul pictogramme montrait un tire-bouchons. On n’a pas besoin que l’on fragilise davantage la filière qui représente quand même dix milliards d’euros d’excédent commercial… » Enfin, Jérôme Despey réclame, dans le cadre des Etats généraux de l’alimentation, davantage de transparence sur les origines envers le consommateur, notamment de la part des grandes surfaces. »

Du vin espagnol avec du sucre de betterave…

En effet, toutes les enseignes des GMS (hormis Leclerc et Intermarché), réunies dans une fédération (FCV) acceptent de faire le ménage dans les linéaires. Et de rétablir une frontière. Vins français d’un côté. Espagnol de l’autre. Samuel Masse, président des Jeunes agriculteurs de l’Hérault, ne dit pas autre chose. « On continue à mettre la pression sur la grande distribution qui a été d’accord pour signer une charte de bonne conduite sur le sujet : les linéaires seront bientôt très clairs, chacun sera dédié à une seule origine de vin. Un modèle sera bientôt présenté au grand public. Entre autres exemples, il y avait une double marque repère Vieux Carillon (du Pays d’Oc) dont les bag in box qui étaient remplis avec du vin français  et Carillon, un nom très proche et donc portant à confusion, avec du vin espagnol. Ainsi, le vin transiterait moins par la France et serait livré directement dans d’autres pays. » En plus, « on pense que ces volumes espagnols en France sont une paille. Ils passeraient par la France et qu’ils s’exportent en Europe et dans le monde. L’ex-Languedoc-Roussillon est réputé pour la qualité de son conditionnement et de son embouteillage. Mais il existe maintenant des possibilités d’embouteillage sur le port de Barcelone. »

Ce n’est pas tout, « il y a un sujet brûlant actuellement : les Jeunes agriculteurs de la région de Castilla-la-Mancha, que nous soutenons, dénoncent des pratiques, voire des fraudes énormes, en Espagne, celles de vins fabriqués avec ajout de saccharose (sucre) de betterave et de l’eau. C’est très inquiétant… » La pratique évidemment prohibée, vise à accélérer la fermentation et augmenter le degré d’alcool,ce qui permet de doubler la production en baisser les prix. Une dizaine de caves de la Mancha seraient concernées selon le secrétaire de l’Asaja, José-Maria Fresneda. Des « bodegas piratas » d’un autre temps…

Olivier SCHLAMA

« On a fait 387 contrôles depuis le début de l’année »

L’intuition des viticulteurs était la bonne.

« C’est une préoccupation constante du préfet de Région et du directeur régional de la Direccte (direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi) », souligne d’emblée Jean Delimard, chef du pôle commerce et consommation et directeur-adjoint de la Direccte, à Toulouse. L’IGP Vin de Pays d’Oc avait l’une des premières organisations à tirer le signal d’alarme. Et les services spécialisés le confirment : des vins espagnols se font parfois passer pour des vins locaux français. Le taux d’anomalies était de 25 % en mai dernier. « A ce jour, précise Jean Delimard, on a effectué 387 contrôles, dont un tiers (28 %) sont des anomalies. Parmi ces 387 contrôles, 157 ont été effectués dans des restaurants, 97 en grandes surfaces et 131 dans des caves, chez des négociants et autres petits distributeurs. »

Jean Delimard, de la Direccte : « Un négociant de vin français a payé 50 000 euros pour voir s’éteindre les poursuites pénales »

Pascal Mailhos, préfet de la région Occitanie (à droite) et Christophe Lerouge, directeur régional Direccte Occitanie ont supervisé un contrôle il y a quelques semaines. Photo : préfecture de région Occitanie, service communication.

Ces anomalies ont donné lieu à « 84 avertissements, dont 14 injonctions de mettre en conformité pour des étiquettes aux mentions confusionnelles, sous une semaine ou un mois, sous peine de sanctions pénales ; à 11 PV pénaux, dont 7 ont été transmis à la justice en vue de poursuites pénales ». A noter qu’un dossier pénal, pour un étiquettage non conforme, a fait l’objet d’une « transaction de la part d’un négociant français. Celui-ci a acepter de payer 50 000 euros pour voir s’éteindre les poursuites à son encontre », précise Jean Delimard.

L’intuition des viticulteurs était la bonne. En mai dernier c’est Jean Delimard, qui le confirmait, au lendemain du comité de bassin viticole à Montpellier : « Les anomalies que nous avons constatées sont plus nombreuses que la moyenne habituelle, notamment parce que l’écart de prix entre les producteurs français et espagnols est important. » La production étant plus importante et les coûts de production étant plus faibles en Espagne, cela attire les négociants peu scrupuleux qui veulent faire une meilleure marge. C’est ce que dénonçaient ce jour-là, en filigrane, les quelque 200 vignerons qui avaient bloqué, le 25 mai dernier, le péage du Boulou (A9) dans le sens Espagne-France.

O.SC.