Delphine Le Sausse : La vie à grands virages

La vraie force de la Sétoise Delphine Le Sausse n'est pas que dans les muscles que cette sportive de haut niveau sollicite dans sa discipline exigeante, demandant une préparation physique faite de natation et même de boxe ! "J'oublie souvent que j'ai été accidentée ; je me déplace avec des béquilles quand il faut descendre d'un étage au restaurant sans me poser la question. c'est moins fun, c'est vrai, quand je me déplace en béquilles on dirait que j'ai la polyo, mais au moins je suis debout..." Photos : Olivier SCHLAMA

Recordwomen de ski nautique handisport, en slalom et en figures, la Sétoise Delphine le Sausse est, selon Patrice Martin, le président de la fédération de ski nautique, un « exemple (…) une travailleuse acharnée » qui a su, à force de volonté, trouver sa place dans la société. La championne, jeune maman et pharmacienne de profession, espère pourvoir organiser des championnats du monde de sa discipline en Occitanie en 2019. Portrait.

Elle habite dans une rue en sens issue. L’exact contraire de sa vie où sa différence est devenue « une richesse », proclame Delphine le Sausse, 42 ans. Championne de ski nautique handisport et jeune maman d’une ravissante Rose – elle fêtera ses deux ans le jour de Noël – se surprend à imaginer privilégier spontanément le mot « pharmacienne », sa profession, au lieu d’utiliser le masculin, certes, de moins en moins inaltérable. Petit lacet sémantique dans une vie de virages serrés. Son mari, David, donne, lui, des cours aux professionnels de la sécurité, pompiers, gendarmes, etc.

« J’ai été titrée treize fois championne du monde de ski nautique handisport ; pour le nombre de championnats d’Europe que j’ai gagnés, je n’en sais rien… », répond-elle, tout sourire.  » A dépasser les difficultés, à s’affranchir des multiples engeances d’une vie parcourue de fondrières profondes, Delphine Le Sausse s’offre une vie de slalom. Pas une vie de salon. Une vie où il a fallu négocier des virages serrés. Pas de mirage. Elle habite une maison aux tons sereins. Un Mac et un chat somnolent en silence. Un tourniquet de photos renvoie le regard sur un lourd buffet dont les grosses clefs supportent ses dizaines de médailles gagnées aux quatre coins du monde. Un endroit visible certes, mais modeste. Les choses y ont leur place. Et ne prennent pas toute la place.

Patrice Martin, l’ex-« petit Prince » du ski nautique, et président de la fédération  : « Delphine a décidé devant les virages de la vie de prendre son destin en main. Elle trouve toujours une solution pour continuer. Elle va au bout de ce qu’elle a décidé »

Patrice Martin est le président de la Fédération de ski nautique, comprenant la section handisport, et vice-président du Comité d’organisation des JO. Il restera à jamais « le petit Prince », comme on le badait, jadis, à ses 14 ans quand il raflait tous les titres avec sa fossette de gagneur au menton. Il dit : « Delphine a une volonté énorme. Elle espérait être une championne valide. Elle a décidé devant les virages de la vie de prendre son destin en main. Elle trouve toujours une solution pour continuer. Et va au bout de ce qu’elle a décidé. Est-elle un exemple ? En tout cas, elle peut servir d’exemple pour les autres, oui. Delphine  a une expérience remarquable. Et elle continue à repousser ses limites. » Pour lui, Delphine le Sausse est peut-etre douée mais pas seulement. « Les doués qui s’appuient sur leur seul don ne durent pas longtemps », claque-t-il. Delphine, c’est surtout « une travailleuse acharnée ». Comme dans la vie : « Il y a cinq ou six ans, elle était en plein doute sur sa vie personnelle, reprend le petit Prince. Aujourd’hui, elle a trouvé un équilibre. Et surtout elle est dans la transmission. » La championne espère pouvoir organiser des championnats du monde de ski nautique handisport en 2019 en… Occitanie. « La Norvège est aussi candidate ça se décide dans trois mois, relativise Patrice Martin. Et puis si ce n’est pas en 2019 ce sera en 2021. Il faut rester positif. »

Affirmer la différence, les différences. En pleine force de l’âge, la vraie force de Delphine Le Sausse n’est pas que dans les muscles que cette sportive de haut niveau sollicite dans sa discipline exigeante, demandant une préparation physique faite de natation et même de boxe ! « J’oublie souvent que j’ai été accidentée ; je me déplace avec des béquilles quand il faut descendre d’un étage au restaurant sans me poser la question. » Pas comme certains qui préfèrent garder la fluidité d’un déplacement en fauteuil. « Moi, c’est moins fun, c’est vrai, quand je me déplace en béquilles : on dirait que j’ai la polyo, mais au moins je suis debout… » Cash. Seule concession, celle d’avoir stoppé l’Équipe de France de ski alpin en 2010. « C’était trop compliqué pour une profession libérale comme la mienne. D’ailleurs, nous n’étions que deux, avec un kiné qui, lui aussi, a arrêté l’Équipe de France. »

Delphine le Sausse : Quand j’avais deux ans, les gens me prenaient sous le bras pour monter en haut des pistes que je descendais ensuite toute seule… »

Delphine Le Sausse habite un sens issue mais posé au bord de l’eau, à la Peyrade, près de Sète (Hérault). Pour le ski nautique, c’est plus facile : la championne s’entraîne sur un plan d’eau, situé « après la Grande-Motte », au club Camargue Paradise, et ne s’absente que quelques semaines à la fois. Même si c’est loin comme ce fut le cas récemment en Norvège ou en Australie.

« Je suis née à Nice. Mon père avait une pharmacie à Lantosque (Alpes-Maritimes), dans la vallée de la Vésubie, non loin de stations de ski… J’étais connue dès mes deux ans. Les gens me prenaient sous le bras pour monter en haut des pistes que je descendais ensuite toute seule… » La jeune Delphine saura skier juste après avoir appris à marcher.

Ce qui m’a aidé, oui, c’est d’avoir trouvé une place dans la société. C’est le fait d’être utile, d’employer trois salariés, en être responsable et me sentir utile aux autres…

Dans son roman intime, l’indépendance semble percer très tôt. La compétition aussi. Elle voue une grande admiration à son grand-père maternel, Raphaël, Scialo, prof de sport. Nommé à Sète, où toute la famille a fini par s’installer. Il fut le prof du fameux Sétois Eric Battista, 84 ans, lui-même ami de Georges Brassens (qui l’avait surnommé le Sauteur), devenant prof d’EPS et, grâce au triple saut, participa, aux JO dès 1956. « Mon autre grand-père faisait un travail austère, aux Impôts, reprend Delphine Le Sausse, et l’une de mes deux grands-mères bossait au Musée de l’Homme à Paris. Il y a aussi un autre Scialo dans la famille, Paul, champion de pétanque, lui. Delphine, ce sera un sport de glisse. Le ski. Sur neige puis sur eau. Après un accident de ski alpin, en 2004, à Puyvalador, dans les Pyrénées, où lors d’un raid en hors pistes, elle percute de mauvais blocs de neige. Du ciment à vive allure.

Devenue à demi-paraplégique, la Sétoise se voit privée d’une partie de l’usage de ses jambes. Le coup dur. Le coup du sort. Sa vie bascule. La pente est raide. Opération à Perpignan. Rééducation à Montpellier. Delphine le Sausse a 28 ans. Perd l’insouciance de jeune adulte. Du désespoir qui l’assaille à l’époque, elle ne dit mot. Les maux sont trop durs. Elle qui avait hésité entre fac de sports et fac de pharmacie, n’aura pas de choix à faire. « J’ai eu mon accident un samedi et je devais passer mon brevet de prof de ski le lundi suivant » qu’elle ne passera donc pas… » Après le décès de son père en 1999 et son accident qui lui brise le dos en 2004, la pharmacie la choisira.

« Finalement, le destin a parlé pour moi, formule-t-elle. Ce qui m’a le plus aidé dans cette période difficile, c’est le travail : quand on a un handicap, on perd vite confiance en soi. Ce qui m’a aidé, oui, c’est d’avoir trouvé une place dans la société. C’est le fait d’être utile, d’employer trois salariés, en être responsable et me sentir utile aux autres… »

Son amie Sophie Banégas : Malgré tout ce qu’elle a affronté, Delphine a toujours la banane ; elle ne baisse jamais les bras. »

« A l’école, je voulais être la meilleure en tout. Aux barres parallèles, comme au reste. En maths aussi mais c’était trop abstrait. Je préférais plutôt le sport et les sports individuels », confie Delphine le Sausse. Aujourd’hui, celle qui cumule les médailles au plus haut niveau international, n’hésite pas à se frotter aux « valides » en ski nautique qu’elle bat parfois. Sans se poser de question, apparemment. Comme lorsqu’elle a passé le concours de pharmacien sans se priver de « s’oxygéner » sur les cimes enneigées. « Impossible pour moi de rester enfermer à bachoter un mois sans sortir la tête de ma maison ! » Sport, amis, travail, « c’est mon équilibre ». Son amie Sophie Banégas et sa soeur, Pascale Loison, infirmières toutes deux, ne mégotent pas : « Delphine est volontaire, battante, dynamique, motivée. » Sa soeur renchérit : « C’est un combat de tous les jours pour effacer la différence. » Son amie : « Malgré tout ce qu’elle a affronté, elle a toujours la banane ; elle ne baisse jamais les bras. »

Delphine le Sausse dit : « J’aimais la pharmacie que pratiquait mon père. Avec des conseils aux malades, l’empathie, la proximité avec les gens… La profession a bien changé », souffle-t-elle. Faire un vrai choix de vie n’est pas simple. Sa place, elle l’a acquise : « Avant l’accident, je n’aimais le travail ; je ne m’y épanouissais pas. Puis, j’ai repris la pharmacie de mon père sans en faire vraiment le choix, je veux dire un choix mûri : je l’ai fait quand il est décédé. Je l’ai vécu comme un poids. J’ai dédommagé la famille, je me suis occupée de plein de choses… »

Delphine le Sausse préside l’association Différent comme tout le monde, à l’initiative du préfet Jean-Christophe Parisot, descendant du célèbre chevalier Bayard, Sans peur et sans reproche…

Aujourd’hui, elle est différente comme… tout le monde, pour reprendre le nom de l’association qu’elle préside. C’est le préfet Jean-Christophe Parisot, descendant du chevalier Bayard, le célèbre « Sans peur et sans reproche », qui lui a demandé d’en prendre les rennes. Atteint de myopathie, c’est le premier préfet handicapé à avoir été nommé en 2012. En poste à Montpellier, il préside le comité opérationnel de lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Avec cette association, qui prend de plus en plus d’ampleur régionale et demain nationale, Delphine le Sausse sensibilise les ados à la différence avec des actions en direction des classes de 5e des collèges. Au déplacement fastidieux en fauteuil roulant. En se mettant à la place d’un aveugle, en bandant les yeux… Pour changer le regard. Ce que la championne peut dire, 14 ans après l’accident, c’est que l’enfer ça peut être l’autre, c’est « certains regards… Ceux qui n’osent pas vous parler… » Fondation de France, Lion’s Club, les Ifsi, 60 associations d’handicapés et des entreprises sont partenaires de cette association citoyenne. « Delphine prend ses engagements aux sérieux, souligne le préfet Parisot. Elle dit ce qu’elle pense, ce qui est précieux dans une société où le conformisme est la règle. Par ailleurs, elle porte un regard attentif sur le développement de Différent comme les autres qu’elle préside. » Et le préfet d’ajouter : « L’intérêt avec Delphine, c’est qu’elle est aussi bien en béquilles qu’en fauteuil. C’est une passerelle entre valides et handicapés. On la comprend mieux car ce sont deux façons d’être et de vivre. »

Cet accident m’a permis une ouverture d’esprit que je n’avais pas avant. Finalement, ça m’a apporté davantage que ça m’en a enlevé

Elle rapporte une anecdote : « Un jour, je vais acheter une tente à Décathlon avec ma mère ; eh bien, à mes questions le vendeur répondait à ma mère ! C’est affreux. Aujourd’hui, je suis tellement autonome et j’ai été tellement seule que les vendeurs ont été obligés de s’adresser à moi ! » Les gens ont « peur de ce qu’ils ne connaissent pas ». Elle complète : « Cet accident m’a permis une ouverture d’esprit que je n’avais pas avant. Finalement, ça m’a apporté davantage que ça m’en a enlevé, philosophe-t-elle. « Le sport m’a aussi apporté le dépassement », souligne Delphine Le Sausse, également à la tête d’une seconde association, la sienne qui porte son surnom, Finette Handisport, au titre de laquelle elle intervient dans des « stages » de remotivation en entreprises ou de sparing-partner intellectuel.

Le bateau de Delphine Le Sausse s’amarre à quelques mètres de sa cuisine, jouxtant le canal du Rhône à Sète. « Depuis peu, un poteau a pris place dans l’eau à côté du bateau… » Avec l’idée, que l’on croit deviner, qu’un jour s’installera possiblement un mini-spot permettant à sa fille, plus tard, de chausser comme elle des skis ? Le pied à l’étrier, comme l’ont fait en quelque sorte ses propres parents. Sa vie de virages.

Olivier SCHLAMA