Cinéma : Westerns muets et naissance de la Nouvelle Vague… Silence, on tourne !

Sylvia Monfort et Philippe Noiret dans La Pointe-Courte d'Agnès Varda. Et la Nouvelle Vague est née !

Avec films et séries, l’Occitanie est désormais au coeur de la production audio-visuelle hexagonale. Mais l’histoire remonte bien plus loin : Les premiers films d’aventure inspirés par la conquête de l’Ouest américain ont ainsi été tournés… en Camargue, avant la Première Guerre mondiale, par des pionniers du cinéma muet. Cette histoire singulière qui fait du delta du Rhône le décor de nombreux films est un exemple de l’éternelle histoire d’amour entre le cinéma et cette région qui allie un climat idéal et une si riche variété de décors…

Le site de la Commission française du film recense 151 films tournés en Occitanie, entre Le salaire de la peur (Henri-Georges Clouzot, 1953) et Deux (Filippo Menighetti, 2020), tous les deux tournés dans le Gard, à Poulx pour l’aventure explosive du duo Yves Montand / Charles Vanel et à Sommières pour les amours cachées de deux retraitées, incarnées par Martine Chevallier et Barbara Sukowa…

Les plus grands noms du cinéma sont passés par ici…

César & Rosalie… un grand titre de Claude Sautet, en partie tourné à Sète (Hérault).

Une belle liste où figurent quelques titres inoubliables du cinéma Français. Pour n’en citer que quelques exemples : La grande vadrouille (Gérard Oury, 1966, en Aveyron), César et Rosalie (Claude Sautet, 1972, Sète), Le vieux fusil (Robert Enrico, 1975, Tarn-et-Garonne), L’Homme qui aimait les femmes (François Truffaut, 1977, Montpellier), 37,2°le matin (Jean-Jacques Beineix, 1986, dans l’Aude), Les visiteurs (Jean-Marie Poiré, 1993, Carcassonne), Le bonheur est dans le pré (Etienne Chatilliez, 1995, dans le Gers), RRRrrrr !!! (Alain Chabat, 2003, Gard), Le scaphandre et le papillon (Julien Schnabel, 2007, Hautes-Pyrénées, Lourdes), La graine et le mulet (Abdellatif Kechiche, 2007, Sète), Tout nous sépare (Thierry Kilfa, 2017, Pyrénées-Orientales), etc, etc.

La liste intégrale figure sur le site de la Commission (Film France) qui propose un classement région par région. Mais y figurent-ils tous ? Ben non ! On note particulièrement deux absences de taille. deux films dont on considère qu’ils sont à l’origine de la Nouvelle Vague qui vint bousculer le train-train du cinéma français à la fin des années 50.

… et Truffaut repassera par là !

Dans un célèbre article des Cahiers du Cinéma (« Une certaine tendance du cinéma français ») François Truffaut théorise en 1954 ce que devra être le cinéma : privilégiant une « politique des auteurs » qui renvoie aux oubliettes ce qu’il désigne comme le « cinéma de papa ». Le jeune critique n’hésitant pas à s’attaquer aux icônes que sont alors René Clément, Claude Autant-Lara, Yves Allégret ou Jean Delannoy. Joignant le geste à la parole, Truffaut mettra ses principes en application une première fois en 1957 en tournant un moyen métrage, Les Mistons, à Nîmes et dans le Gard. Avec dans les rôles principaux deux débutants : Gérard Blain et la nîmoise Bernadette Lafont.

Dans son livre « Le tournage des Mistons – La Nouvelle Vague à Nîmes » (Lacour éditeur), Thibault Loucheux propose la découverte intime de ce film. Mais il va cependant un peu vite en besogne en faisant des Mistons le « coup d’envoi » de la Nouvelle Vague. C’est faire peu de cas d’un autre film, tourné dans le département voisin de l’Hérault (à Sète) trois ans plus tôt : La Pointe-Courte d’Agnès Varda. Un couple occupe ici aussi les premiers rôles : Sylvia Monfort et le tout jeune Philippe Noiret qui ont connu la réalisatrice au TNP (Théâtre national populaire) de Jean Vilar, où Varda était photographe.

Varda signe « le premier film de la Nouvelle Vague »

Insolite, inattendu, novateur… le couple de parisiens de passage campé par les deux acteurs du prestigieux TNP déclament leur texte (selon dit-on la volonté de Varda) au beau milieu du contexte documentaire de ce quartier de pêcheurs sur les bords de l’étang de Thau, dont les habitants constituent la foule de figurants… Un OVNI ! Mais qui a tout de suite acquis un statut culte dans l’histoire du cinéma comme, selon les mots de l’historien Georges Sadoul, « vraiment le premier film de la Nouvelle Vague. »

L’universitaire britannique d’origine française Ginette Vincendeau, qui est professeur d’études cinématographiques au King’s College de Londres, lui rend un hommage éclairé : « Le contrôle exercé par Varda sur la scénarisation et la réalisation, l’utilisation exclusive du tournage en extérieur, le mélange d’acteurs professionnels et non professionnels – tout cela était révolutionnaire au début des années 1950 en France. Pour ces raisons et d’autres encore, La Pointe Courte a été un précurseur des films que Claude Chabrol, François Truffaut et Jean-Luc Godard allaient commencer à faire cinq ans plus tard, et de ceux d’Alain Resnais qui a travaillé comme monteur sur le film de Varda et dont elle a reconnu la générosité à ce titre et en tant que mentor. » Lire l »intégralité de son article sur le site Le genre & l’écran.

Mais que ce soit du Gard ou de l’Hérault, la vague née en Occitanie va, quoi qu’il en soit, submerger le cinéma français… François Truffaut reviendra d’ailleurs plusieurs fois tourner dans la région : en 1969 pour deux mois de tournage en Aveyron de L’enfant sauvage, dont le rôle titre est interprété par le jeune gitan Jean-Pierre Cargol (neveu de Manitas de Plata) et en 1977 pour L’homme qui aimait les Femmes, à Montpellier, avec Charles Denner.

Cow Boys et indiens, premiers galops en Camargue !

C’est à l’occasion d’une tournée en France du Wild West Show de Buffalo-Bill (*) que va naître l’incroyable histoire des westerns camarguais ! Le XXe siècle est à peine né et la rencontre entre le célèbre manadier Folco de Baroncelli (1869-1943) et l’acteur-cascadeur Joë Hamman (1883-1974) va être à l’origine d’une fabuleuse aventure cinématographique trop souvent oubliée…

L’aventure se poursuit en Camargue où Joë Hamman et le réalisateur Jean Durand (1882-1946) sont invités par Folco de Baroncelli à tourner une série de films qui figurent parmi les premiers westerns de l’histoire du cinéma (le premier western américain datant de 1903 : L’attaque du Grand Rapide). Le village des Saintes-Maries-de-la- Mer, les gardians et le bétail de la manade Baroncelli participent à de nombreux tournages que la guerre de 1914 interrompt (**).

Johnny Hallyday à cheval et en chansons

La paix revenue, la production cinématographique renoue avec la Camargue qui offre son décor naturel, sa lumière et ses figurants aux réalisateurs de films d’aventure. Le propre frère de Foloco, Jacques de Baroncelli (1881-1951), journaliste et réalisateur, tournera lui même plusieurs films dont L’Arlésienne (1930) et Roi de Camargue (1934).

Par la suite, la Camargue servira encore de décor à de nombreuses productions, dont le Crin Blanc d’Albert Lamorisse (1953) ou D’où viens tu Johnny ? (Noël Howard, 1963) qui sert surtout de prétexte à glisser quelques chansons de l’Idole des jeunes, Johnny Hallyday, dont un duo avec Sylve Vartan qui joue sa fiancée à la ville comme à l’écran. C’est d’ailleurs à l’occasion de l’avant-première parisienne du film à L’Olympia que Johnny et Sylvie annonceront être « presque finacés. » Ils se marieront en 1965…

Entre l’Occitanie et le cinéma, c’est aussi une véritable histoire d’amour. une histoire qui se poursuit et qui bénéficie désormais d’une politique volontariste pour attirer les tournages. Notamment avec l’action d’Occitanie Films qui agit avec le soutien de la Région Occitanie Pyrénées-Méditerranée et de la Drac (Direction régionale des Affaires culturelles) afin de promouvoir la destination Occitanie pour l’accueil de tournages en région.

Mais surtout, aujourd’hui, c’est au public de montrer qu’il soutient le cinéma et pour cela, une seule solution : retourner au cinéma !

Philippe MOURET

(*) Lire à ce sujet l’excellente bande dessinée Camargue Rouge (Glénat, 2013) de Michel Faure et Jean Vilane.
(**) Les Rencontres photographiques d’Arles ont consacré en 2016 une exposition au « Western camarguais », Commissaires de l’exposition : Estelle Rouquette et Sam Stourdzé. L’expo a donné lieu à la publication d’un catalogue aux éditions Actes Sud.
Les productions étrangères passent aussi en Occitanie. Ici ont par exemple été tournées des scènes de Robin des Bois, prince des voleurs ave Kevin Costner (à Carcassonne, 1991), du James Bond Demain ne meurt jamais avec Pierve Brosnan (Haute-Garonne, 1997), ou du D’Artagnan avec Tim Roth et Catherine Deneuve (Gers et Toulouse2001)…

Quand on aime la vie,  on va au cinéma

Ce vieux slogan des années 70 n’a jamais été aussi juste ! Et de nombreuses initiatives tentent aujourd’hui de ramener le public vers les « salles obscures »… On pense notamment à la belle initiative de la ville de Sète avec Le Cinéma de la Mer, qui organise des projections chaque soir dans le site exceptionnel du Théâtre de la Mer. Programme et Tarifs sur le site de l’Office du Tourisme.