Biodiversité : Quand le réchauffement climatique menace les stocks de poissons

Opération de mesures des espèces issues d'un trait de chalut, illustrant le travail d'une observatrice halieutique à bord du "Jean-Louis Vincent",  chalutier de 25 mètres, au large de Sète, dans le cadre du projet ObsMer. ObsMer (Observation des captures en mer) est un projet lancé en 2003.  Ph. Olivier Dugornay, Ifremer    

La surpêche aurait un peu baissé. Mais l’Ifremer s’alarme d’un effondrement d’un quart des poissons en France d’ici la fin du siècle. En cause, le réchauffement climatique, remettant davantage en cause le rendement maximum autorisé sans marge de manoeuvre, comme le dit Philippe Garcia, président d’une association de défense. En Méditerranée, trop peu d’espèces sont évaluées. Mais l’Institut affirme que thon rouge et anchois, deux espèces les plus débarquées, sont “en reconstitution” et “en bon état. Alors que les trois-quarts de nos poissons pêchés partent à l’export, France Terre de Pêches milite pour du poisson français dans les cantines.

En Méditerranée, treize espèces de poissons seulement sont évaluées scientifiquement. Le volume total des débarquements se concentre autour de 17 000 tonnes en 2024, en légère baisse par rapport l’année précédente (18 000 tonnes), selon le dernier bilan de l’Ifremer, l’Institut français de recherche en mer. “On ne constate pas d’évolution majeure en Méditerranée, conclut-il. Aucune population n’a changé de catégorie entre 2023 et 2024, et les variations mineures de pourcentage d’une catégorie à l’autre proviennent uniquement de la part respective de chaque espèce dans les débarquements.”

Le thon rouge d’Atlantique et l’anchois sont les deux espèces les plus débarquées en Méditerranée et sont respectivement considérées “en reconstitution” et “en bon état”. En revanche, près de 50 % du volume des espèces débarquées sont toujours issus de populations “non évaluées”, comme le poulpe, le maquereau de Méditerranée et la daurade royale dont Dis-Leur ! vous a parlé ICI.

En Méditerranée, où l’on pêche le plus d’espèces mais en moindres quantités, “impossible” de donner un état de santé global…

Un thon rouge de la plus belle espèce. Photo Sa.Tho.An.

En 2024, la population de sardines de Méditerranée est considérée, elle, “en bon état” mais cela repose sur “des volumes de débarquement restent extrêmement faibles. Le groupe de travail évaluant les petits pélagiques de Méditerranée s’est accordé sur le fait que la sardine de Méditerranée a atteint un nouvel état d’équilibre bien que dégradé par rapport aux décennies précédentes en raison d’une réduction significative de la taille et de la masse des individus”.

Dans son précédent bilan, l’Ifremer faisait état de “58 % des volumes de poissons débarqués dans l’Hexagone en 2023 provenant de populations exploitées durablement”. Mais vu le nombre d’inconnues, l’institut appelait déjà à la prudence. En Méditerranée, où l’on pêche le plus d’espèces mais en moindres quantités, il est “impossible” de donner un état de santé global. Le président du Comité régional des pêches, Bernard Pérez, avait sensibilisé Carole Delga et la ministre, au Salon de l’Agriculture, sur la nécessité d’étudier davantage que cinq espèces alors que la filière traverse une crise. Ce qui n’est toujours pas le cas…

Le fameux et décrié “rendement maximum durable”

Contrôle de pêche, à Sète, février 2024. Ph. Marine nationale.

Plus largement, toujours selon le dernier bilan de l’Ifremer, la moitié des volumes débarqués dans des criées en France de l’ensemble des façades maritimes, provenaient en 2024 de populations de poissons exploitées durablement. Contre 44 % en 2023. Au total, ce sont 306 000 tonnes de poissons qui ont été débarquées – on ne tient pas compte de la pêche de loisir appelée à déclarer ses prises – soit 5 % de moins qu’en 2023 (323 000 tonnes). Sur l’ensemble des pêcheries françaises, en 2024, 80 espèces sur 140 étaient “exploitées durablement”, contre 18 sur 101 en 2000 (20 % des volumes).

En réalité, la part de pêche dite durable stagne depuis des années. Et le pourcentage de surpêche tourne toujours autour de 25 % à 26 % depuis dix ans. L’UE s’était pourtant fixé comme objectif d’ici… 2020 de pêcher 100 % de poissons dits “au rendement maximum durable” (RMD). Ce RMD fixant soi-disant la quantité maximum de poissons à pêcher sans mettre en péril le renouvèlement de cette ressource sur le long terme.

Le rendement maximum durable n’a rien de durable. C’est un leurre ; c’est même un mensonge”

Philippe Garcia, président de défense des milieux aquatiques

Mais le réchauffement climatique en rajoute une couche. Et cette religion du RMD, qui a servi de base pour reconstituer certains stocks de poissons en perdition, perd de plus en plus de sa superbe, n’offrant aucune marge de manoeuvre. L’acidification des mers et océans fait baisse le taux d’oxygène et perturbe les écosystèmes marins, avec une baisse de production de plancton, la nourriture de base de nombre d’espèces. Du coup, l’Ifremer estime que la baisse de la biomasse de poissons pourrait baisser, avec ce coup de massue du réchauffement, jusqu’à 8 % en 2050 et 23 % en 2100 pour un réchauffement de + 4 degrés.

“En mer, quand on pêche trop de poissons, à moment donné, il n’y en a plus… Ça ne se fabrique pas”

Présent à Bruxelles pour défendre les professionnels, le CNPMEM est soulagé
à l’issue des négociations, notamment pour la Méditerranée.. Image d’illustration par jackmac34 de Pixabay

L’Ifremer reconnaît depuis deux ans que cela ne va pas très bien dans le meilleur des mondes. Philippe Garcia, président de défense des milieux aquatiques, embraye : il faut tout simplement moins pêcher, dit-il en substance. Et détaille : “Le rendement maximum durable n’a rien de durable. C’est un leurre ; c’est même un mensonge. C’est une autorisation de surexploitation. On pêche en fait jusqu’à ce que cela aille mal. On pourrait croire que plus on attrape des poissons, mieux c’est. Viser le RMD, ce serait faire des bénéfices maximaux. Mais c’est confondre chiffre d’affaires et bénéfices. C’est une confusion qui vient du monde des entreprises manufacturées. C’est vrai quand on produit des voitures. En revanche, en mer, quand on pêche trop de poissons, à moment donné, il n’y en a plus… Ça ne se fabrique pas.” Du coup, on pêche de plus en plus et de plus en plus petit ; avec une concurrence féroce entre pêcheurs qui doivent en attraper de plus en plus pour être viable économiquement. “Ce qui bousille leurs bénéfices à venir. Dès le 9e mois de l’année…”

Des décisions prises par 27 pays européens…

Il dit : “Ce sont les Américains qui avaient “imposé” ce concept dans les années 1950. C’était pour justifier que l’on puisse pêcher partout dans le monde. Cela permet de clouer le bec à tout le monde. Les Américains craignaient que les restrictions de pêche s’appliquent aux champs du commerce et du militaire. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ce fut un enjeu pour aller pêcher et empêcher les autres pays de venir pêcher le long de leurs côtes où ils affirmaient que c’était surexploité mais ailleurs ça ne l’était soi-disant pas. Ils ont fait voté cela à Rome en 1955 par 18 voix contre 17.”

S’agissant de la pêche en Méditerranée, il confirme une incongruité : le peu d’espèces suivies scientifiquement. “Ce sont des décisions prises de la Commission des pêches à 27 pays”, semble-t-il regretter. Selon FranceAgrimer, les débarquements de poissons de Méditerranée débarqués en criées s’élève à 20 000 tonnes début des années 2000 et aujourd’hui on est autour de 7 000 tonnes. Cela ne tient pas compte des ventes directes, importantes en Méditerranée.

Davantage de poissons français dans les cantines

La daurade Royale est emblématique du littoral languedocien. Photo : Jérôme BOURJEA, Ifremer.

C’est dans ce contexte que la filière pêche appelle les maires à soutenir justement la production française. L’Anel et l’Association des maires de France demandent aux communes d’approvisionner leurs cantines avec du poisson français. Ce qui serait constitutif d’une meilleure souveraineté alimentaire. Dans un manifeste, France Terre de Pêches, qui regroupe un millier d’entreprises de la filière (1), milite pour une plus grande place des produits français dans l’alimentation des scolaires. Aujourd’hui, près de 70 % des produits de la mer consommés en France sont… importés alors que la France dispose du deuxième espace maritime mondial. “Les Français ne jurent que par le saumon, le cabillaud et les crevettes dans leurs assiettes, trois espèces qui ne se pêchent pas en France”, met en relief ce collectif. Inversement, les trois-quarts des volumes débarqués par la pêche française part à l’export.

Dénoncer les “messages anxiogènes”

Certes, l’UE joue un rôle prédominant dans ce système mais les communes ont un rôle à jouer. Pire, ce collectif dénonce des messages anxiogènes qu’il faut combattre. “Les pêcheurs et leurs activités font l’objet d’une déferlante de messages anxiogènes, approximatifs ou parfois ouvertement erronés, qui fragilisent leur image et leur acceptabilité sociale. Certaines collectivités en viennent à interdire des produits comme le thon dans leurs cantines, sur la base d’affirmations exagérées ou trompeuses concernant le mercure, alors même que les contrôles sanitaires européens sont parmi les plus stricts au monde. Cette stigmatisation injuste nourrit la défiance, pénalise les filières françaises respectueuses des normes, et prive les consommateurs de produits sûrs et essentiels sur le plan nutritionnel.”

Olivier SCHLAMA

(1) France Terre de Pêches emploie plus de 5500 marins-pêcheurs en mer, et nourrissent annuellement l’équivalent de 10 millions de Français. “Formé en 2024 à l’initiative d’organisations de producteurs, France Terre de Pêches entend partager avec les Français les engagements et réalités des pêcheurs, et porter la voix du terrain dans le débat.”

Golden Miles : “Eloigner les filets des zones côtières”

Philippe Garcia, président de défense des milieux aquatiques, milite pour un projet baptisé Golden Miles pour une gestion des pêches visant à vraiment restaurer les ressources marines. Comment ? En éloignant les filets des zones côtières, où les juvéniles vivent. Ces espaces littoraux sont des nourriceries pour jeunes poissons et de zones d’alimentation pour de nombreuses espèces.

Evidemment la gestion actuelle repose sur le rendement Maximal Durable (RMD), qui pousse à exploiter les stocks au maximum (lire ci-dessus). “Le problème : les poissons sont souvent capturés trop jeunes, ce qui réduit leur taille, leur valeur
économique et la capacité de renouvellement des populations. Conséquences de la multiplication de ces filets, ce sont des captures accidentelles d’espèces protégées (dauphins, oiseaux marins), pour une rentabilité décroissante et la crise du secteur de la pêche.

Philippe Garcia propose une transition : favoriser les techniques de pêche sélectives (ligne, hameçon, casiers, plongée). Avec des résultats positifs observés à l’étranger : avec l’augmentation de l’abondance et de la taille des poissons, des pêcheries plus stables et davantage d’emplois. Il s’agit de donner aux poissons le temps de grandir et aux écosystèmes le temps de se reconstituer. Une pêche durable, en somme.

“Toute la force de ce projet, dit-il encore, c’est qu’il est validé dans de grands pays depuis longtemps. Il est en place aux USA (Texas en 1981 puis, à tous les états du Golfe et au-delà, Nouvelle-Zélande, Australie, Norvège.”

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