Vivre slow : « Face à une disneylandisation du monde, retrouvons certaines valeurs »

Des sociologues, dont Christophe Gibout, de l’université de la côte d’Opale, publient un ouvrage (1) sur une tendance de fond : vivre différemment son rapport à soi, aux autres, au tourisme, l’urbanisme… Yoga, trail, méditation, etc. sont les prémices d’un comportement plus respectueux et davantage à l’écoute de son environnement et de soi-même. Pour une meilleure harmonie.

Qu’est-ce que le « vivre slow » ?

Le mouvement slow, c’est un ensemble de valeurs qui se traduisent d’abord dans une mutation des pratiques sociales. Dans un autre rapport à la vie. Dans son propre développement. Dans son rapport aux autres… Dans l’urbanisme, la tendance est très claire. Dans le tourisme aussi. Il y a peut-être un peu moins cette mode de la frénésie des courts-séjours. Il y a quelque chose qui m’énerve chez ceux qui partent en voyage et qui disent : « On s’est fait tel pays ». Pour beaucoup encore, le temps de vacances, de loisirs ressemble à une journée de travail. Où l’on répond à une injonction d’accumulation, de dépense énergétique, voire presque de sur-consommation : il faut voir le plus de paysages, rencontrer plus de monde. On est là dans une forme d’aliénation.

Est-ce qu’il faut partir vingt fois par an, en low cost, à l’autre bout du monde pour être nécessairement heureux…? En partant une fois ou deux et en prenant le temps, n’est-ce pas mieux ? »

Finalement, est-ce qu’il faut partir vingt fois par an, en low cost, à l’autre bout du monde pour être nécessairement heureux…? En partant une fois ou deux et en prenant le temps, n’est-ce pas mieux ? On est là dans le respect de l’environnement et des autres. Je le dis d’autant plus aisément qu’à titre personnel, j’ai été dans cette frénésie… Mais face à une disneylandisation du monde, il faut retrouver certaines valeurs. Une forme d’authenticité. Une préservation des ressources. À quoi sert d’aller à l’autre bout du monde si l’on ne rencontre pas les gens…?

Depuis trente ans, je vais tous les deux ans dans le désert dans le Sud du Maroc. J’ai su prendre le temps de regarder, de comprendre. Le slow c’est aussi une question de rythme. On est davantage en résonance avec la nature, les gens. On a l’idée de prendre un chemin de traverse quand on est avec beaucoup de monde. Un ami est allé à Prague forcément vide cet été. Il m’a dit qu’il avait vu Prague différemment, comme c’était il y a 40 ans où l’on pouvait, comme cet été promener sur le pont Charles en étant seul dessus…

L’idée, c’est d’avoir du temps à soi…?

Il y a peut-être face à ça une forme de renouveau. Une tendance qui dit : « Attention, on n’est quand même autre chose que ça… » Parmi les gens que nous avons rencontrés lors de nos enquêtes, certains disent qu’ils ne sont pas en permanence dans ce « ralentissement » mais qu’ils essaient de se ménager du temps pour ce ralentissement. Du temps pour eux. Du temps contemplatif. Du temps pour les autres. Du temps moins utilitariste. Ils sont conscients qu’ils sont pris dans une frénésie. Et c’est parfois une forme de résistance. Ou d’adaptation.

Ce sont toutes ces pratiques que nous avons essayé de repérer. Toute la réthorique que l’on peut avoir çà et là sur le développement durable part aussi de cette logique slow. Slow ne veut pas dire nécessairement lenteur. Pour beaucoup, c’est encore une notion péjorative. Mais de moins en moins : la lame de fond elle-même est lente mais réelle. Qui, progressivement, essaime.

Le confinement a-t-il été un bon moyen d’apprendre à vivre différemment, slow comme vous dites ?

Ce n’est pas certain. Cela a peut-être permis de ralentir leur rythme de déplacement mais pas forcément leur rythme d’activité. Beaucoup de gens ont été surchargés, engagés dans beaucoup d’activités qu’ils ne maîtrisaient pas. Quand on lit les études sur le télétravail, par exemple, c’est-à-dire l’activité professionnelle sur son lieu personnel, c’est quelque chose qui s’apprend et certains n’y sont pas arrivés tout de suite, qui n’ont pas su gérer les deux côtés, professionnel et personnel, ce qui a généré pas mal de burn out. Et la recrudescence des violences familiales. Situation de stress, impossibilité de se déplacer…

On peut noter le boom de la randonnée sur les chemins de Compostelle. C’est très étonnant ces milliers de personnes qui marchent comme ça. C’est la même chose, en Occitanie, avec le succès de la route de Stévenson »

Y a-t-il une vraie volonté de vivre différemment ?

On s’est rendu compte qu’il y avait un changement de paradigme, sans en mesurer précisément l’intensité. Il y a des indices d’une volonté de ralentir depuis plusieurs années. Pas tant de ralentir pour le plaisir de ralentir. Mais porter une attention accrue à l’environnement, à l’autre… On note la montée en puissance d’activités récréatives, artistiques et corporelles. Méditation. Yoga. Même l’ultra-trail. On voit réapparaitre tout un tas d’activités qui avaient un peu disparu : on peut noter le boom de la randonnée sur les chemins de Compostelle. C’est très étonnant ces milliers de personnes qui marchent comme ça. C’est la même chose, en Occitanie, avec le succès de la route de Stévenson.

« Inattention disponible »

C’est le renouveau de la randonnée. Photo : Olivier SCHLAMA

Le mouvement, qui est évidemment plus large, est né en Italie il y a une vingtaine d’années avec le slow food. C’est aussi la possibilité d’avoir un aménagement d’équipements urbains qui remet en cause la vitesse contemporaine et permet, en réaction avec l’accélération, de porter attention à son environnement, à l’environnement, aux autres… On est dans l’inattention disponible. On n’est pas en train de surveiller quelque chose en permanence. On essaie d’être davantage en harmonie avec ce qui nous entoure.

C’est la même que ces road trip cet été en autonomie avec son camion tout équipé pour y dormir ?

C’est une façon de contrôler son rapport au temps et à l’espace. Ce mouvement slow j’aime à le définir comme une disponibilité. Une curiosité. Pour cet imprévu qui peut arriver, le prendre en compte. Et accepter ses détours. On l’a dans les road trip ; on l’a ailleurs. Les gens partent en road trip ; voient tout d’un coup quelque chose qui les intéresse et prennent alors un chemin de traverse. S’ils croisent une fête dans un village, ils s’y arrêtent, même s’il ne l’ont pas prévu. Le slow ce n’est pas être amorphe ou atone. On est dans un rapport qualitatif vis-à-vis de ce qui nous entoure.

La pandémie a-t-elle joué un rôle d’accélérateur dans cette prise de conscience ?

Sans doute. La pandémie est une conséquence de la mondialisation. Comme l’a admirablement montré Cynthia Ghorra-Gobin, professeure à Lyon. Peut-être que face à cette mondialisation qui est une société de l’accélération, du toujours plus, eh bien il y a eu une recherche de davantage de qualité, de ce que Rosa appelle la résonance : cette capacité à être en écho à ce qui nous entoure.

N’est-on pas en train de passer de la maîtrise de la vitesse à une autre maîtrise, celle de la « lenteur » ?

D’une certaine manière, oui. Mais c’est plutôt une volonté de ne pas complètement maîtriser justement. La crise sanitaire a sans doute redonné une actualité à ça ; on le voit dans la manière dont les Français sont partis en vacances cet été. L’explosion du tourisme en Lozère, par exemple, est frappant. Ces touristes-là se sont sans doute dit : « On va là, on sera moins dans l’urgence… » 

En lisant votre livre on pense tout de suite à l’Homme pressé de Noir Désir dont on ne sait si c’est une caricature ou un hymne à la société du toujours plus… D’où vient ce mythe de l’urgence…?

La précocité, l’urgence, etc. ça reste encore une valeur pour beaucoup. Ce sont les fondements du libéralisme économique où il faut être performant où règne une logique de l’accumulation. Du toujours plus. Et il y a maintenant une forme de résistance à cela chez certains, plus ou moins consciente. Il y a même des villes françaises qui s’inscrivent dans cette philosophie de ville « lente » ; on est là dans une volonté de régulation politique. C’est un acte de résistance aux excès de l’économie néo-libérale. Il y a des choses qui traduisent l’air du temps qui ne sont pas complètement conscients. Je veux parler du yoga, du renouveau de la randonnée, etc.

S’ennuyer pour se rendre disponible. S’obliger à réfléchir, à laisser son esprit vagabonder… »

D’où votre passage dans le livre sur le désert ?

Je pars souvent dans le désert marocain mais quand je pars en Lozère je recherche la même chose. Comme ceux qui traversent l’Europe à vélo. L’idée c’est de prendre du temps pour soi. On y retrouve aussi en écho cette logique de la psychologisation de la société, sur le coaching, qui, pour moi, est très inquiétante.

Comme dans la vie quotidienne, où certains luttent contre l’accumulation d’activités pour les enfants ?

C’est insupportable, en effet. Cela participe de la même chose. Il faut que les enfants s’ennuient régulièrement. Ils doivent savoir ne rien faire. S’ennuyer pour se rendre disponible. S’obliger à réfléchir, à laisser son esprit vagabonder… Et puis saisir quelque chose qui va arriver… ou pas ! C’est cette logique d’inattention qu’il faut cultiver.

Olivier SCHLAMA

  • (1) Vivre Slow. Enjeux et perspectives pour une transition corporelle, récréative et touristique. Sous la direction de Florian Lebreton, Christophe Gibout & Bernard Andrieu. Presses Universitaires de nancy – Éditions Universitaires de Lorraine.