Stress post-traumatique : Poignant témoignage d’un pompier « en mille morceaux »

Eric Gouvernet. Photo : Grégory Doye

La vie d’Eric Gouvernet a basculé un jour de mai 2017. Il publie un livre sur cette expérience en espérant que cette « blessure » soit reconnue comme maladie professionnelle et que les pompiers soient préparés à cette confrontation avec la mort dans leur formation.

Il y a pire que le confinement généralisé, le confinement personnalisé. Seul avec soi-même. Le Sétois Eric Gouvernet, 51 ans, en fait l’amère expérience. Il est touché par un syndrome de stress post-traumatique, comme peut l’être un soldat blessé sur le front en Afghanistan. Il vit un état d’enfermement avec des symptômes invivables permanents. Un supplice. Un pouls qui grimpe à 110 pulsations au repos, par exemple, un stress qui se déclenche au moindre stimulus, l’absence de concentration, la pression sociétale qu’il ressent de façon suraiguë, la simple vue des camions rouge d’intervention des pompiers peut affoler tous ses récepteurs sensoriels…

« Une réanimation à une enfant qui n’était plus entière »

Photo d’illustration.

Le 22 mai 2017, il se retrouve seul à intervenir sur un « carreau » : une voiture et un camion se percutent, cinq morts. Il tente de ranimer toute la famille, un par un. En vain. À chaque fois, c’est le choc qui l’envahit comme l’impuissance à les sauver. (…) « Je faisais une réanimation sur une enfant qui n’était plus entière (…) », rapporte-t-il dans le livre puissant qu’il vient de publier (1). C’est l’effroi. Pourtant, Eric Gouvernet est un pompier aguerri. Expérimenté. Du cuir dont on fait les héros. Commando parachutiste de l’air, plongeur puis pompier spécialisé dans les milieux périlleux, spécialisé dans le risque chimique, sauveteur en eau vive… Par ailleurs, bénévole sur le canot de sauvetage SNSM… Mais celui qui fait sienne la devise « Sauver ou périr », est touché en plein coeur par ce drame inouï. Celui qui se disait prêt, comme tous les pompiers au « don de soi, l’altruisme et l’engagement auprès des populations, au prix du sacrifice ultime, peut-être » est mort en partie ce jour-là.

« Il a fallu que je m’éloigne de Sète après ce qui m’est arrivé, confie-t-il. Je suis installé en Ardèche, au calme. Ce ne sont pas des vacances. Là bas, j’essaie de refaire un peu de sport et de me reconnecter à la vie », dit-il comme une urgence vitale. Ce qui lui est arrivé, c’est un stress post-traumatique, une blessure immarcescible qui peine à se refermer, comme l’explique le psychiatre-psychanalyste Boris Cyrulnik, qui médiatisa le concept de résilience. Méditation, suivi psychothérapeutique et féru d’une technique japonaise, le kintsugi, qui s’applique à recoller les objets en céramique (réparer…) deviennent son quotidien…

Je suis en mille morceaux, comme un puzzle éclaté. J’ai les mêmes symptômes que ce couple de Montpelliérains qui se fait soigner au CHU, comme moi, après avoir vécu la scène du Bataclan »

Il y a pire qu’une attaque terroriste à Nice de ce jeudi, vivre et revivre avec ce traumatisme toute sa vie. Tous les témoins, les secours en tête vous le diront. Eric Gouvernet est en accident du travail depuis trois ans. « Je suis davantage que confiné, formule le pompier. Je suis en mille morceaux, comme un puzzle éclaté. J’ai les mêmes symptômes que ce couple de Montpelliérains qui se fait soigner au CHU, comme moi, après avoir vécu la scène du Bataclan. On a tous les mêmes symptômes, pas la même histoire. »

Réparer… recoller…

Un peu plus loin dans le livre, il détaille une culpabilité incommensurable : « Je reste là à les regarder un long moment, puis je leur demande « pardon », le suis tellement « désolé », chaque vie a glissé entre mes doigts sans que je ne puisse les retenir. Je n’ai servi à rien malgré toute mon expérience. J’étais impuissant. Pour la première fois, j’explose en sanglots et je me retrouve en larmes dans mon lit. »

Comme s’il était cantonné « derrière une baie vitrée, spectateur de la vie ces autres »

Son quotidien ? « Mon but est de reprendre contact avec la vie », dit Eric Gouvernet, qui est en accident de travail. « Tous les deux mois je vais au CHU rencontrer de spécialistes ; pour l’instant, la reprise du travail n’est pas à l’ordre du jour ». Le choc post-traumatique n’est pas reconnu comme maladie professionnelle. Pas encore. Toute sa vie de pompier a été bombardée de grands et de « petits stress, l’agressivité des gens, les problèmes en tous genres, la lourdeur de l’administration, etc. » Tout fait stress. Le dernier l’a envahi.

Les secouristes peuvent se croire invincibles. « Ce qui m’a profondément blessé », confie-t-il encore, c’est mon efficacité zéro dans ce drame. Ce n’est pas du burn out ou de la dépression. Pas du tout. J’ai le sentiment de flotter à côté de moi, comme si j’étais arraché à mon corps. » Il n’est évidemment pas « fada » mais il vit également une « anesthésie émotionnelle », comme s’il était cantonné « derrière une baie vitrée, spectateur de la vie ces autres »

En tête des ventes sur Amazon

Ce livre, explique encore Eric Gouvernet « n’a pas vocation à être un guide ou une référence. C’est seulement le partage sincère d’une vie qui a basculé (…) La formation de pompier ne le préparer pas à vivre des choses très fortes, à la mort violente. Au-delà de ce témoignage, ce livre s’adresse à tous les services d’urgence pompiers, policiers, infirmiers, médecins… » Il souhaite évidemment que ce syndrome post-traumatique soit reconnu comme maladie professionnelle.

« C’est quelque chose de relativement nouveau… Et puis le monde des pompiers est un peu macho… Il faut remettre fe l’humanité dans tout ça… » Il ajoute : « Trois jours après le lancement, le livre est en tête des ventes sur Amazon. Mon objectif est déjà atteint… »

Olivier SCHLAMA

(1) Blessure d’âme d’un soldat du feu, Editions L’Harmattan.

  • Aux États-Unis, on estime que ce syndrome touche 6,8 % de la population générale. 30 % des vétérans de la guerre du Vietnam en sont atteints et 12 % des vétérans de la guerre du Golfe (source National Center for PTSD). En population générale, la prévalence sur une vie entière du stress post-traumatique a été estimée à 5 à 6 % chez les hommes et 10-14 % chez les femmes aux USA tandis qu’elle était estimée à 1 à 3 % en Europe.
  • Une enquête a été faite en Chine en mars dernier. Selon laquelle on sait que 35% des répondants ont présenté un stress psychologique modéré. Et il y en a 5,14% qui présentent un stress psychologique sévère.  Et qui sont les plus exposés ? Les femmes ont présenté un plus haut niveau de détresse. Sinon, parmi les plus touchés : les individus entre 18 et 30 ans, et les plus de 60 ans. Les travailleurs migrants ont également été très affectés. Et le niveau de stress est plus élevé dans les foyers de l’épidémie : en France, on pourrait imaginer un effet similaire dans les zones les plus touchées, par exemple à Mulhouse.

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