Portrait : À l’Arago, Matthieu Garcia, patron du jeu, maître de son “je”

Matthieu Garcia, passeur et capitaine de l'Arago. Photo : Olivier SCHLAMA

À 23 ans, le Sétois maîtrise son sport comme ses émotions. Capitaine sur le terrain, ce vrai modeste est au service des autres. Un sportif de haut niveau au profil rare qui en fait le chouchou du public. Le volleyeur pro a quand même la gnaque et l’esprit de compétition ! Son Graal ? L’Équipe de France…

Avec sa gueule d’ange et ses accroche-coeur, Matthieu Garcia, 23 ans, aurait pu facilement se la jouer, toutes proportions gardées, star-system. Montrer sa bobine à l’envi. Jouer avec son image. Au contraire, c’est un champion simple. Modeste. Passionné. Animé. Toujours d’attaque. Pas seulement de celle qui “troue” les parquets à longueur de smashes de la Pro A où, à l’Arago, il est le patron et capitaine de jeu. Que le club le plus vieux de France et de Navarre – 70 piges – le place en tête d’affiche – au propre comme au figuré – de dos mais avec son numéro 7 floqué sur un tee-shirt marin – le place au coeur d’une campagne de com’ ne va pas tourner la tête de ce modeste qui devrait être montré comme modèle.

“C’est ça que je veux faire !”

À l’heure du jeunisme en politique, incarné par Gabriel Attal, le Sétois est dans le bon tempo. Pur produit de l’Arago – sous la houlette de Françoise Theule – , il commença à Aragoland – cette école de volley dont l’enseignement est reconnu au niveau national – après être tombé transi d’amour pour ce sport quand, spectateur d’un match en 2007, il s’était écrié comme une révélation : “C’est ça que je veux faire !” 

Matthieu Garcia n’est pas seulement atypique par son âge à un poste où l’on murit et on se rabonnit avec les saisons. Sa place, qui n’a pas été occupée par un natif de l’Île Singulière depuis belle lurette, lui va comme un gant. Passeur, c’est l’équivalent du numéro “10” en foot. C’est celui qui reçoit pour donner, justement son leitmotiv.  Il souffle : “Quand on perd, c’est de la faute du passeur, quand on gagne ce n’est jamais grâce à lui…” : aucune amertume dans son propos. Un constat. Du recul. De la tempérance. Sa marque de fabrique. Tout en restant “un gros compétiteur”. Mais “altruiste et généreux”.

Extraordinaire par ce qu’il arrive à réaliser et le frisson qu’il suscite

Matthieu Garcia. Ph Olivier SCHLAMA

Jeu comme un “Je”. Et vice-versa. Par rapport aux artistes, aux politiques et aux scientifiques de renom, le sportif tel que lui a un immense avantage : c’est un homme ordinaire, finalement, avec des traits et des caractéristiques dans lesquels tout un chacun peut se reconnaître. Mais il est extraordinaire par ce qu’il arrive à réaliser et le frisson qu’il suscite. C’est aussi pour cela qu’il est le chouchou du public : il n’est pas à des années-lumière de la psychologie du sportif amateur.

On peut s’identifier à lui dans ses valeurs et son comportement bienveillant avec l’autre. Le public, il en tire une certaine force. À la fin d’un match, rarement décevant en ce qui le concerne, on vient le saluer pour lui envoyer l’énergie des “bravos” rassérénant, on vit un peu par procuration. On apprécie son introspection.

Matthieu Garcia joue “avec” et “pour” les autres

Matthieu Garcia est un passeur de petite taille (1,83 mètre, ce qui n’est pas grand dans le volley moderne !), tactique. Mais ses qualités sont nombreuses : il joue “avec” et “pour” les autres. S’adapte. Calme, serein, posé (“comme mon père et mon oncle, Julien”). Et transmet cela à ses coéquipiers. Né en 2 000, à l’époque où l’on croyait que les ordis allaient rendre leur dernier souffle à cause d’un bug qui ne vint finalement jamais, c’est le plus jeune capitaine de l’équipe professionnelle de volley de l’Arago – une religion à Sète au même titre que les joutes de la Saint-Louis – est le patron du jeu, maître de son “je”.

On y sent une maîtrise de soi. Y compris quand son entraîneur lui fait cirer le banc des remplaçants, sans raison apparente, comme lors du dernier match à domicile pour mettre à sa place sa doublure. Les passes lumineuses et millimétrées de Matthieu Garcia ont une fililation évidente avec celles de “Toti”, Benjamin Toniutti, son “idole”. “Toti”, c’est l’actuel passeur de l’Équipe de France qui a marqué de son empreinte l’Arago qu’il a menées à leur acmé.

Je suis quelqu’un de réservé. J’aime prendre du recul sur les situations”

Matthieu Garcia, chef d’orchestre de l’équipe pro de l’Arago, cette année. Ph. C.G.

Par la classe de sa passe-velours ; son style de jeu, accéléré, qui chemine beaucoup par les centraux ; ses défenses spectaculaires, son sens du jeu ; son déplacement, rapide ; son calme : par bien des aspects, Matthieu Garcia a une gémellité de style avec son ainé. Entre deux cafés, dans son logement joliment rénové de Sète, avec parquet brillant, justement, il dit avec une économie de mots : “Je suis quelqu’un de réservé. J’aime prendre du recul sur les situations.” Pas primesautier pour un… saut. Mais un regard bleu qui plonge dans le vôtre, comme le fait son chat, Shusi, pour mieux appréhender le moment et contourner l’obstacle.

Dustin Hoffman du film légendaire Little Big Man

Matthieu Garcia se pose sans s’imposer. Rare, là aussi. “C’est compliqué d’assurer le leadership” dans une situation qui ressemble à un Rubrik’s Cube : avec de vieux grognards du volley dans le vestiaire, des jeunes issus du centre de formation, un entraineur aux choix discutables. “J’ai toujours été leader dans les équipes de jeunes… Là, dans le monde pro, c’est plus compliqué…” Faut faire aussi avec les coulisses où certains peuvent jouer d’influence dans un billard mental à plusieurs bandes. Côté sportif, il ne s’en laisse pas conter : il assure. Et même si le jeu est devenu de plus en plus physique, plus haut, plus dense, plus puissant, il joue sur ses qualités intrinsèques.

On pense immédiatement au film légendaire Little Big Man avec Dustin Hoffman, un antihéros magnifique – petit mais grand par ses qualités ! – capable de s’adapter à toutes les situations, chez les Chéyennes comme chez les cow-boys et qui revisite toute l’épopée du Far West. Matthieu Garcia est un peu comme le héros de ce film, Dustin Hoffman, mais sur un terrain de volley et ce, même quand ne règne pas l’osmose sportive. Même quand les soudures humaines n’ont pas pris entre les hommes ou que le kaléidoscope de caractères n’a pas été assez recherché. Matthieu, c’est un caméléon. À l’écoute de “l’entre-je” de cet entre-jeu si subtil. Tout en gardant un esprit aigu de compétition.

“Une grande lucidité et très dur envers lui-même”

À son amoureuse, qu’il a rencontrée dans le restaurant de ses parents, il prépare des petits plats et aime passer du temps et des vacances – “Sans sport ! “. Paloma Michelot, 26 ans, qui a commencé dans l’immobilier et se destine à devenir préparatrice en pharmacie, dit de lui : “C’est quelqu’un de calme, réfléchi, qui a la tête sur les épaules. Il a beaucoup d’humilité. Et surtout une grande lucidité que j’admire, surtout avec la vie qu’il a. Matthieu n’est pas très démonstratif. Quand on ne le connaît pas, on peut ne pas savoir ce qu’il ressent. Il donnerait tout pour les gens qu’il aime. Un défaut ? Il est peut-être trop gentil.” Et, a contrario, “il est très dur envers lui-même pour arriver à concrétiser son ambition.” Et ses rêves.

“Il n’a pas peur de donner”

Pour son ami sétois Arthur Cayuélas, désormais étudiant au Conservatoire de Paris, et qui joua avec Matthieu jusqu’en 2019 avant que celui-ci n’entame sa carrière fulgurante, “c’est aussi pour cela qu’il est arrivé où il en est. Matthieu, c’est quelqu’un de très intelligent, très sensible”. Il a cette formule :Il n’a pas peur de donner. Ce qui le rend très vif, attentif à ce qui se passe autour de lui. Il est clairvoyant de ce qui se passe dans sa vie.” 

“Malgré sa vie d’aujourd’hui, il trouve toujours un moment avec son cercle d’amis”

Un pur produit de l’Arago. Ph. C.G.

“Il était très fort dans tous les sports”, souligne son autre ami Adrian Bec, infirmier à l’hôpital de Sète, qui ne cesse de louer ses qualités humaines. “Pro de volley, c’est un parcours logique, dit-il de Matthieu Garcia qui a toujours été “amoureux des sports de balle” et a choisi le volley après s’être notamment essayé à la natation. Dans la famille qu’il semble vénérer jusqu’aux grands-parents, son père, Christian, a joué au volley tout comme son frère, 21 ans, militaire, qui y joue toujours et plutôt très bien. Faustine, sa soeur de 14 ans, montre déjà de belles aptitudes. La maman, Audrey, est infirmière libérale. Son tatouage à l’avant-bras, discret lui-aussi, “commun avec mon frère, représente la force de l’eau à travers les vagues qui sont liées comme nous le sommes”…, explicite-t-il.

 “Malgré sa vie d’aujourd’hui, il trouve toujours un moment avec son cercle d’amis”, note Adrian Bec. Que certains le qualifient de “trop gentil”, qualificatif fourre-tout qui ne dit pas la complexité de l’homme, le fait presque bondir : “Non, quand il doit s’affirmer, il le fait. Il a le coeur sur la main, mais quand il le faut…” Mais à sa manière. Poliment. Pas dans l’instant. Ce n’est pas le style non plus de bramer envers un joueur pendant le match.

“Je crois beaucoup à la destinée. Chaque personne a son destin au sein duquel on a des choix à faire”

Se sent-il champion, Matthieu Garcia ? Il hésite, réfléchit et répond tout en rondeur comme le sont ses passes-surprise en “fixe” : “Non, pas vraiment, mais un peu au fond de moi, oui… Je crois beaucoup à la destinée. Chaque personne a son destin au sein duquel on a des choix à faire. Moi, je resterai fidèle à moi même et à mes valeurs. À ce que je suis.” Et cette réflexion : “Je n’ai rien volé – vo-lley – dans ma carrière, mon évolution, je ne la dois qu’à moi-même”, dit-il, en substance. Il n’ a pas bénéficié de faveurs ; ça non. Et secrètement, il voit plus haut ; il rêve à l’Equipe de France.

“L’Équipe de France, c’est mon rêve le plus fou”

Quand, dans les catégories jeunes, il attaquait… Ph. C.G.

Là aussi, beaucoup de candidats, peu d’élus. Normal. “L’Équipe de France, c’est mon rêve le plus fou”, dit-il. Il y a le colosse-titulaire Antoine Brizard, d’archétype de joueur total, attaquant sans doute contrarié, qui, à la moindre occasion, décoche des attaques rageuses dignes des plus grands pointus de la planète volley mais dont la passe est peu appliquée. Et il y a l’inoxydable et fameux “Toti”, qui habite la moitié du temps à Sète (et qui échange souvent avec Matthieu Garcia). Ce phénomène, lui aussi de petite taille, ne devrait pas tarder à prendre sa retraite internationale, après les JO, probablement. Qui, sait, peut-être que le volley français aura besoin d’un sportif dont les valeurs humaines devront être prépondérantes dans un groupe de volleyeurs purement artificiers. D’un passeur au timing magique.

Les lasagnes, j’adore, et la tielle aussi, comme celle du Paradiso, grasse à souhait, tant qu’à faire !”

D’ici-là, il lui faudra créer sa propre alchimie, sa tambouille. Ça tombe bien. Il adore cuisiner, Matthieu Garcia, presqu’autant que déguster les pâtisseries paternelles dont c’est le métier. Atavisme familial. “J’aime beaucoup de choses, dit-il. Salé. Sucré. Mais je mange toujours sain. Pas de plats en sauce comme la macaronade. Et je fais attention à mon corps qui est mon outil de travail avec lequel je dois être à 100 %. Les lasagnes, j’adore, et la tielle aussi, comme celle du Paradiso, grasse à souhait, tant qu’à faire !”, confie-t-il. Il lit beaucoup, dès qu’il le peut (“Ça me fait du bien, ça me déconnecte du volley“). Polar ou biographies. Musicien, Matthieu Garcia a pratiqué dix ans la batterie. “On n’a plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie, voilà. Toute la jeunesse est allée mourir déjà au bout du monde dans le silence de vérité”, a écrit l’indépassable écrivain Louis-Ferdinand Céline. Matthieu Garcia, sur lui, renchérit. Lui a assez de musique dans le coeur pour faire danser sa vie. Son plus beau match.

Olivier SCHLAMA

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