Dans l’une des villes les plus pauvres de France, la politique de la ville est sous les feux des projecteurs. Rencontre avec le sous-préfet Bruno Berthet où il est question de dynamique positive avec les acteurs locaux. D’accompagnement de jeunes pour créer leur boîte ; job datings ; rencontres avec des artistes. Des petits pas qui font plus qu’on ne le pense.
La politique de la ville prend tout son sens à Perpignan où vivent 118 000 habitants dont un quart habitent dans l’un des quartiers défavorisés de la capitale catalane comme le Bas-Vernet, Champ-de-Mars ou Rois-de-Majorque.
Selon l’Observatoire des inégalités, 63 % des habitants de ces lieux vivent en-dessous du seuil de pauvreté. C’est l’une des villes les plus pauvres de France dans une région, l’Occitanie, qui se classe à la 5e position pour le nombre de pauvres (17,5 %). Comme l’expliquait Nicolas Lebourg, historien, dans son livre Perpignan Déclassement et Droitisation, la capitale catalane, c’est là où “les fractures sociales sont les plus fortes en France” ; les “collèges y sont noyés de came” et les stups en général revêtent une “importance sociale” ; la ségrégation ethnique y atteint des records égalant “le recensement d’Alger en 1954, sous l’époque coloniale”…
Premier trail urbain de Perpignan
Dans ce contexte, que la politique de la ville, c’est-à-dire l’action de l’Etat et de ses partenaires à Perpignan, ville-symbole, est primordiale. Difficile d’y “réduire les inégalités entre les territoires”, comme le dit la préfecture des P.-O., certes, mais, parfois, une idée simple permet de réintroduire du vivre-ensemble et peut servir de tremplin pour une vie meilleure. C’est le cas, explique Pierre Regnault de la Mothe, préfet des Pyrénées-Orientales, d’un “événement phare : le premier trail urbain de Perpignan {le 11 octobre prochain, Ndlr}. Plus qu’une simple compétition sportive, ce trail traversera nos quartiers pour mettre en lumière leur vitalité. Il s’agit d’un projet fédérateur où l’ensemble des acteurs – services de l’État, collectivités, associations et entreprises – s’unissent pour transformer nos rues en un espace de rencontre et de fierté commune.”
Plus de 5 M€ consacrés à la politique de la ville
Toujours selon le préfet, “l’investissement financier reste à la hauteur de nos enjeux : en 2025, plus de 5 M€ – c’est si peu, Ndlr – ont été investis dans les quartiers prioritaires des Pyrénées-Orientales afin d’améliorer le confort et la qualité de vie des habitants. Ces moyens ont permis de soutenir des actions en faveur de la réussite éducative, de l’insertion professionnelle, de la santé, de la parentalité, de la transition écologique, de la tranquillité et sécurité publiques, avec une attention particulière portée à la jeunesse et aux familles.” Ce qui n’est pas grand-chose.
Des jeunes accompagnés pour créer leur boîte
Certains parleront de bonnes intentions. Cet argent n’est-il pas qu’un cautère sur une jambe de bois ; qu’une action cosmétique ? L’équipe dédiée à cette politique de la ville arrive-t-elle à améliorer la vie des gens ? N’est-ce pas une action à la marge sachant que le nombre de pauvres ne baisse pas ni le chômage des jeunes et du décrochage scolaire… ?
Secrétaire général de la préfecture et sous-préfet de Perpignan, Bruno Berthet s’inscrit en faux. Effectivement, tout n’est pas aussi manichéen. Il dit : “Oui, ce sont des quartiers en difficulté. Sinon ils ne seraient pas en QPV. On ne va se le cacher sinon nous n’aurions pas d’action politique particulière. Ils sont dans une situation très défavorable socialement” mais on y fait des choses positives qui redonnent espoir.
Plus de 200 jeunes au job dating
Le représentant de l’Etat veut parler “de job dating” ; des propositions d’entreprises qui viennent sur place pour des emplois. Il y vient énormément de gens : plus de 200 jeunes y sont venus ; il y aura sans doute une trentaine ou une quarantaine de contrats qui vont se signer dans la foulée. Et cela veut dire que ces jeunes-là n’ont pas renoncé. Et selon les retours que nous avons, la MLJ par exemple voit y venir énormément de jeunes à ces occasions-là et que les entreprises y revenaient. Ce qui prouve qu’elles trouvent dans ces QPV des jeunes qui ont soit l’envie de se former. La dernière fois c’était pour passer un brevet national de surveillant de piscine. Eh bien une entreprise a proposé la formation et l’emploi. Et des jeunes ont accepté.”
“Les jeunes Perpignanais n’ont pas renoncé”
“Les jeunes Perpignanais n’ont pas renoncé, réaffirme-t-il. Et des entreprises l’ont bien compris qui cherchent à recruter dans ces quartiers ; une trentaine de jeunes sont aussi accompagnés par nos partenaires pour monter leur boîte. Ce n’est pas rien. Avec notre action, nous avons infléchi la vie de nombreux jeunes…” Et : “Dire que rien n’y est fait, c’est faux ; dire qu’il n’y a pas de dynamique, c’est faux. Et dire qu’il n’y a pas de résultats, c’est aussi faux. Il y a une vraie dynamique. Les partenaires et l’Etat y croit au quotidien dans leurs engagements.
“Si cela peut faire exemple, c’est une bonne chose”
A Sarcelles (Val d’Oise), au mitan des années 1990, des initiatives locales avaient fait florès partout ensuite en France comme des cafés citoyens et avait amené avec peu d’argent un bienfait éprouvé dans le vivre-ensemble et l’apprentissage des possibles. Y a-t-il à Perpignan des initiatives de ce type à voir se démultiplier et que l’on ne voit pas dans les bilans chiffrés de la politique de la ville ? “On compte une trentaine de jeunes qui aujourd’hui sont accompagnés par des patrons dans l’idée d’une création de leur propre entreprise, précise-t-il. Et c’est un accompagnement personnalisé par des chefs d’entreprises eux-mêmes et des acteurs du réseau de l’emploi. Si cela peut faire exemple, c’est une bonne chose.”
“Avoir une exigence de niveau auprès des élèves de quartiers pour une meilleure insertion professionnelle”
Le sous-préfet évoque aussi la Cité éducative, dispositif de l’Etat lancé en 2019 pour aider les jeunes jusqu’à 25 ans et leur donner les meilleures chances de réussite. Il concerne les quartiers du Vernet, le centre ancien et Champs de Mars où sont mises en place des actions d’aide scolaire, d’activités après l’école, la mise en place de projets culturels, sportifs, artistiques. “L’enjeu, y compris pour la directrice académique, c’est d’abord de conforter les acquis scolaires. Les profs sont en train d’être sensibilisés pour avoir une exigence de niveau auprès des élèves de quartiers pour une meilleure insertion professionnelle. La directrice travaille avec un éminent pédagogue pour monter également cette dynamique.”
“Unicité de la politique de la ville avec des acteurs uniques qui n’existent pour certains qu’ici”

N’est-ce pas le moment de faire de Perpignan un vrai laboratoire de ce qui marche dans les QPV, que l’Etat défende cette opportunité finalement ? “On essaie d’offrir la chance à ces habitants d’accéder à des services publics – France Travail, MLJ, la ville de Perpignan, la communauté urbaine, le conseil départemental, la région Occitanie, la Caf, entre autres – ou à des actions qu’ils n’auraient sans cette politique de la ville. Ce n’est pas qu’une action de l’Etat même si nous y mettons la majorité des moyens engagés. C’est une politique qui se fait avec les habitants.“
“Usap formation, cela ne se fait qu’ici, à Perpignan”
Perpignan a-t-elle des ressources singulières à mettre en avant ? Une task force qui ne dit pas son nom ? “Il y a bien une unité et des acteurs publics et para-publics qui ont une responsabilité publique. La politique de la ville est un dispositif national. Mais ce n’est pas une politique de l’Etat. Nous soutenons des dynamiques locales avec des acteurs locaux. Je pense à un acteur, l’Usap formation, qui par le rugby, amène des jeunes à s’insérer soit dans des filières sportives, para-sportives ou la création d’entreprises. Et ça, par définition, cela ne se fait qu’ici, à Perpignan.” Quand au mot “laboratoire”, il y préfère “l’unicité de la politique de la ville avec des acteurs uniques qui n’existent pour certains qu’ici et qui se mobilisent dans le cadre d’actions, d’appels à projets que nous finançons et que nous accompagnons”.
Cela a éveillé en eux une capacité de conception de ses progrès et ses perspectives qu’ils n’auraient jamais eus. Ces petits pas cumulés, c’est ce qui est intéressant…”
Autre dynamique, le Théâtre de l’Archipel, la Scène nationale de Perpignan et grand complexe dédié au spectacle vivant, “a fait des scènes et des spectacles dans les quartiers. C’est aussi offrir un accès à la culture en extérieur et une rencontre avec l’univers circassien et la création artistique”. Et d’ajouter : “Chez certains jeunes, la rencontre avec un artiste – je ne dis pas que tout a changé dans son quartier et sa vie grâce à ça – cela a éveillé en eux une capacité de conception de ses progrès et ses perspectives qu’ils n’auraient jamais eus. Ces petits pas cumulés, c’est ce qui est intéressant…”
“Infléchir des parcours de vie d’habitants des quartiers”

Comment évaluer les résultats de la politique de la ville, sur la dernière décennie par exemple ? “Je n’étais pas là et les délégués du préfet non plus. Les orientations de l’ANRU ont évolué ; la société a évolué… Ce que l’on peut souligner, c’est que les acteurs sont soutenus sur des opérations chaque année qui sont évaluées. Pour savoir si on les reconduit, si ça a marché, si l’objectif a été atteint… Et c’est au cas par cas pour réorienter ou améliorer les choses. Et il y a une évolution progressive de la politique de la ville qui fait que chaque année on essaie de faire un peu mieux. C’est donc aujourd’hui un peu mieux qu’il y a dix ans ou alors c’est que l’on a raté quelque chose…” Par ailleurs, “l’évolution de la politique de la ville après la présidentielle fera l’objet d’un bilan national”. Et de conclure : “Nous avons réussi à infléchir des parcours de vie d’habitants des quartiers.”
Olivier SCHLAMA
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Commissaire à la pauvreté en Occitanie
L’Occitanie a même un commissaire à la pauvreté, Eric Pélisson, pour lequel certains projets anti-pauvreté qu’il finance “comblent les trous dans la raquette” en développant des bonnes pratiques ou en permettant une meilleure approche collective comme l’explique l’ex-commissaire à la pauvreté de la région, Eric Pélisson, qui finance des projets innovants mis en oeuvre par des associations.
En Occitanie, quand on additionne toutes les aides diverses et variées, on atteint un montant de quelque 3 milliards d’euros versés aux gens pauvres. Son enveloppe en tant que commissaire à la pauvreté est d’environ 30 M€ pour la région. C’est 1 % de ces 3 milliards d’euros. Mais c’est davantage quand on ajoute un effet de levier qui se fait jour dans les partenariats multiples (CAF, Pôle emploi, collectivités…)
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